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Les primaires

François Salvian, député socialiste fort influent par son éloquence, rentrait chez lui après une séance à la Chambre où il avait tait, pour la centième fois, le procès du patronat et du capital. Ses électeurs exigeaient de lui périodiquement cet exercice. Il s'élait débarrassé des raseurs, et sa pensée continuait à discourir, réfutant les arguments de l'adversaire : a Ne m'objectez pas la liberté légale. Elle est une gueuse au service des riches... »

Il se réveilla au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue du Bac où il habitait. Le temps était superbe, un crépuscule de mai, chaud et doré. Dans

la glace d'un pâtissier, Salvian aperçut sa propre silhouette trapue, sa redingote ouverte, son visage gras et suant, sa barbe blonde, grisonnante, où la bouche sinueuse traçait une ligne amère. Il avait des prétentions, non à la beauté, mais à la force et il lui plaisait d'être reconnu par les passants, de devinei son nom sur leurs lèvres.

Optimiste, confiant dans l'avenir, ne sentant pas plus le poids de ses quarante-huit ans que celui de sa grosse serviette, il tourna à droite, traversa une cour où jouaient des enfants, monta deux étages privés de tapis, comme il est fréquent dans les maisons sans escalier de service, et sonna. Monique, la vieille domestique qui lui ouvrit, avait la familiarité méridionale :

« Si vous voulez changer de linge, tout est prêt dans le cabinet de toilette... Madame et mademoiselle sont chez k grand'mère qui est arrivée de Marseille ce matin... Elles vous attendent rue de Fleurus pour dîner.

— Bien, bien, je sais...

— Voilà le paquet de correspondances... S'il vient du monde, qu'est-ce qu'il faut dire?

— Je ne reçois que mes secrétaires et un monsieur qui accompagnera M. Bernard. Tu répondras aux autres que je suis à mon journal... ou au Diable...

— .Ah ! vous n'êtes que trop sûr d'y être un jour.

tl

avé vos lois de Huguenot, si nos prières ne vous sauvent pas... »

Salvian sourit, haussa les épaules, entra dans son cabinet de travail. C'était une pièce sombre, assez vaste, donnant par deux fenêtres sur une cour étroite qu'égayait un seul marronnier. Trois corps de bibliothèque renfermaient une multitude de livres, brochés ou reliés, de dictionnaires, de paperasses. Sciences, histoire, Httératures française, allemande et anglaise étaient également représentées dans ce fouillis encyclopédique; les résumés et les manuels dominaient, car le maître du logis prétendait avoir une teinte de tout et devait se renseigner vite. Sa prodigieuse activité politique réservait une place à la lecture entre un article et une préparation de discours. Ancien élève de l'École normale, candidat puis député opportuniste à vingt-huit ans grâce à d'innombrables relations de famille dans sa petite patrie, le département de l'Hérault, élu comme socialiste huit ans plus tard par la même circonscription, celui qu'on appelait « le premier rhéteur de la République » avait plutôt simplifié qu'étendu son bagage de connaissances. En revanche, il avait appris le maniement des hommes par les convoitises et l'art de duper habilement les masses.

Le mensonge par promptitude à l'illusion était devenu chez lui comme une sincérité seconde. A force de célébrer la société de demain, où tous les

peuples seront frères et tous les travailleurs libérés, il avait presque fini par y croire. Les images nombreuses et brillantes par lesquelles il annonçait l'âge d'or lui faisaient l'effet de réalités. Disciple de Hegel et de la métaphysique allemande, il supposait que les contradictoires peuvent se concilier dans la vie aussi aisément que dans les nuages et son adresse d'équilibriste le satisfaisait. Le radical Caussade disait de lui : « C'est un lyrique. » Marc Albigny, le révolutionnaire intransigeant, le traitait dans l'intimité de farceur. Les plus rétifs, s'ils l'écoutaient, subissaient bientôt le charme de sa parole d'autant plus nette qu'il était plus indécis, ardente, enflammée, puis retorse, de sa parole irrésistible par le chant joyeux qui courait sous elle, suggérant la cordialité, l'universelle sympathie, la victoire. 11 était maître de son instrument et maître, par lui, des assemblées.

Depuis deux années, depuis les dernières élections très favorables au socialisme, il inspirait le gouvernement dans la personne du vieux physicien radical Matonnay, président du conseil et ministre de l'intérieur. Sa souplesse, sa verve, sa bonhomie, la crédulité du prolétariat, celle non moins vive des classes dites dirigeantes, la veulerie de l'opposition parlementaire rendaient aisé son rôle de diplomate. Car il était réellement l'ambassadeur des pauvres auprès de cette internationale des riches, banquiers, cour-

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tiers et coulissiers Israélites qui profilent de la révolulioii lente et redoutent les crises révolutionnaires. Il calmait l'impatience des uns, l'inquiétude des autres. Pour chaque problème de l'actualité, grève, revendication, querelle de groupe ou départi, il avait une solution verbale, un cataplasme daltente. Il connaissait merveilleusement les meneurs, ces ouvriers beaux parleurs hissés sur les épaules maigres de leurs camarades, qui cherchent dans la surenchère une gloriole, un mandat ou une petite place. Sitôt qu'un d'entre eux forçait l'attenlion, il l'apaisait, lui jetait un os. Aux foules il donnait des mots, aux pariiculiers des avantages. Il arbitrait comme aucun les conflits naissants, il dissipait les malentendus et les vieilles disputes. Jamais il n'usait de l'ironie qui met les simples en défiance.

Sa ruse méridionale, à moyens lucides, à but positif, séduisait vite les manieurs d'argent. Il ne les exploitait pas, n'étnnt avide que de pouvoir et de renommée, mais il leur expliquait que le collectivisme à longue écliéance, qui a besoin de la paix pour s'épanouir, est un placement comme un autre et une assurance contre le chambardement toujours possible. Il utilisait aussi les haines religieuses et ce formidable outil de déchristianisation qu'est l'illusion terre-à-terre du socialisme. Son excuse visà-vis de lui-même était qu'il hâtait, par des procédés non sanglants, sans violence, l'émancipation totale

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des esprits eL l'expropriation du capital. Il avait loi dans un bouleversement méthodique et légal qu'achèveraient ses arrière-petits-neveux. Ses opinions en somme avaient changé, mais soq tempérament d'opportuniste était demeuré immuable.

Dès le début de son évolution il avait pris comme tribune publique un journal, VAube socialiste, que dirigeait, avec une maîtrise toute bourgeoise, son camarade et disciple Nestor Gageron. Aux yeux de Gageron, ex-rapin de la Butte, bretteur et bon garçon, spirituel mais inculte, Salvian gardait le prestige de Normale et de la haute érudition. Le Languedocien inculquait au Montmartrois les premiers principes de métaphysique et troublait à l'aide de formules germaniques une sentimentalité révolutionnaire puisée surtout dans la chanson. Grâce aux faits divers, à ses six pages, à une excellente administration, VAube socialiste prospérait; mais bientôt Salvian, désireux dêtre le maître chez lui, fondait à son tour un organe plus modeste avec les capitaux du baron Jacob Houngar, l'intitulait ie Prolétaire et plantait là Nestor Gageron, lequel ne lui en voulait pas. En elîet, François Salvian, malgré toute sa notoriété, était un Journaliste diffus et rebutant. L'imprimerie convertissait en masses de plomb, compactes et indigestes, les improvisations ailées de son éloquence. Il l'avouait gentiment : a Je brille debout. El, dès que je m'assieds, je m'éteins... y>

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En général, quand il avait parlé, l'orateur, rentrant chez lui, changeait prudemment de linge pour éviter les refroidissements. Cette fois, vu la saison, il estima la précaution superflue. Il s'assit devant sa table et décacheta son courrier.

Elle offrait un© large échancrure cette table, pour que la corpulence du patron pût s'étaler à son aise. A droite, les sommaires et les brochures. A gauche, sous un presse-papier représentant le socialisme en muse victorieuse, des plans d'articles, de réfutations, de discours.

En face de l'écrivain, une Paix rugissante, une pendule en cuivre offerte par le syndicat de l'horlogerie, un portrait de Karl Marx, un de Marianne Salvian sa femme à vingt-deux ans ( elle en avait maintenant quarante-sept), son père et sa mère à lui, morts depuis dix ans et réunis en un même cadre nojr à filets d'or, enfin des paquets de lettres et de documents dans des chemises de toile grise avec l'incription : « à répondre ».

Sur la première enveloppe il reconnut l'écriture de son frère, le docteur Nicolas Salvian, et le timbre de Garteyrade( Hérault) : « Bien, je leur lirai ça rue de Fleurus. » Il la glissa dans la poche de son gilet et, du même coup de pouce, retira de celui-ci une étiquette : Recommander Gendrart à Fahricius Corat. Gendrart dit Sérum était une vieille connaissance du quartier latin, un étudiant en médecine de

quaranle-cinq ans devenu anarchiste à force de misère. Fabriciiis Corat était un nègre du parti socialiste unifié, millionnaire et compatissant.

Ensuite il* choisit un petit bleu : « Grandement émue par beau discours. A bientôt... C... » La charmante inconnue trop connue n'était autre que Claire de Saintines, grande dame par la naissance, amie du peuple par snobisme et qui flirtait avec le lion du prolétariat. Pour elle deux fois par semaine il rentrait ses griffes etadoucissait ses rugissements. Il était aus.si l'ami du mari, gentilhomme à monocle et à théories, aisément convaincu par ses doctrines et qui épouvantait les douairières en leur récitant les propos du maître. Cette intimité, à laquelle elle ne participait pas, déplaisait à Marianne Salvian et occasionnait des scènes fréquentes. Le tribun était timide devant sa femme. Vingt-six ans auparavant elle lui avait apporté en dot cent cinquante mille francs, ce qui était beaucoup pour le petit professeur d'alors, et la protection du clan Gallargues, dont elle était issue.

Le clan Gidlargues représentait à Carteyrade (Hérault) et dans toute la région qui va de Montpellier à Nîmes, l'élément bourgeois et républicain modéré. Son influence s'étendait jusqu'à Marseille par des branches latérales et des rapports de commerce ou de consanguinité. Catholiques pratiquants, quoique démocrates convaincus, les Gallargues avaient assuré jadis la popularité de Gambelta. Ils avaient re-

trouvé avec joie en Salvian le creux du célèbre borgne et sa faculté d'assimilation. Ils avaient accepté jusqu'à un certain point, et par orgueil de clocher, son évolution vers le socialisme. Mais ses concessions anticléricales et ses attaches maçonniques les avaient trouvés extrêmement rétifs. Ils commençaient à regimber ferme et à rétrograder vers la droite, cependant que protestants, radicaux et ultraradicaux applaudissaient à la métamorphose. Ainsi Salvian, fils lui-même de libéraux tempérés, était tiraillé entre des traditions de famille et des partisans enragés. A son foyer même il n'avait pas la paix, sa fille et sa belle-mère très pratiquantes entraînant sa femme à la messe, cependant que son fils Bernard, chef adjoint au cabinet de Matonnay, affichait la haine du clergé.

Donc Salvian froissait le petit bleu de Claire de Saintines au moment même où son secrétaire particulier Jacques Talcèdre et Michel Malet, secrétaire du Prolétaire, eniraiientssins se faire annoncer. Tousdeux avaient l'air préoccupé, Jacques Talcèdre en blond avec une figure pâle, gonflée et soucieuse, Michel Malet en chauve avec une moustache en croc, des mâchoires dessinées sous ses joues maigres.

« Bonjour, patron.

— Bonjour, patron, d

Les deux intonations étaient rapides, celle de Malet plus décidée.

10 LES' PPJMÂIRES

« Eh bien, mon discours a-t-il porté? Qu'en disait-on dans les couloirs?...

— Que vous aviez péché par omission. » Jacques Talcèdre, Marseillais élevé par les prêtres, avait des expressions cléricales. Malet précisa:

« On vous reproche d'avoir esquivé l'affaire Haussoir. Tous vos amis sont furieux...»

L' « Œuvre Chrétienne » de Mme Haussoir, en religion sœur Cécile, était odieuse à la maçonnerie, parce que fondée sur la mutualité, l'entr'aide des riches et des pauvres, fort ingénieusement conçue et mise en pratique, elle gagnait chaque jour du terrain parmi le peuple et avait su se rendre insaisissable. Les loges avaient machiné contre elle, en province, àReims, une histoire fausse de séquestration, le désespoir d'un vieux pochard réclamant son enfant qu'il aflirmait avoir été maltraitée et exploitée par les saintes femmes. Ce chantage ne tenait pas debout, mais on avait compté, pour l'appuyer, sur l'autorité de Salvian. Or Marie Salvian, amie passionnée de Mme Haussoir et admiratrice de sa propagande, avait fait jurer à son père qu'il n'interviendrait pas dans ce honteux débat.

Le tribun devint paie de mécontentement; il se dressa, mit son lorgnon, puis d'une voix tonnante :

« Je ne fais pas les basses besognes... Je ne m'attaque pas aux femmes et aux enfants... D'ailleurs, l'Œuvre en question est ad ministrée par des laïques. . .

— ...Par des religieuses laïcisées...

— Si vous voulez. C'est la même chose, dans le cas actuel, au point de vue du droit. Nous n'avons pas la prétention, je suppose, de mettre des catégories de citoyennes hors la loi. Nestor Gag'eron en a convenu lui-même. Il n'y avait contre Mme Haussoir que des témoignages crapuleux. »

Michel Malet, ancien instituteur, élève de l'historien Gaussade, aimait les formules lapidaires. Il interrompit :

« ...En politique, patron, y a-t-il jamais autre chose que des témoignages crapuleux?... L'ennnyeux, c'est que Jacob Iloungar tempête encore plus fort que les autres. Il prétend que vous aviez pris l'engagement d'amorcer ce scandale si profitable au parti, qu'il vous avait fait tenir des preuves écrasantes...

— Le baron Jacob Iloungar, quoique mon plus gros actionnaire, n'est pas mon maître. Je n'ai pas à lui procurer politiquement les locaux de l'Œuvre Chrétienne qu'il convoite à Reims pour ses stocks de Champagne. Le Prolétaire n'est pas obligé d'adopter et de continuer toutes les campagnes qu'il plait à VAube socialiste d'entreprendre. Enfin j'ai donné assez de gages de ma fidélité à mon parti pour être juge de ma tactique. S'il est nécessaire, je ferai là-dessus, à la prochaine réunion de nos comités, une déclaration publique.

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— FatU-il tout vous dire?... continua Talcèdre dans une émulation de franchise.

— Allez...

— Vos ennemis chuchotent que vous êtes victime d'influences familiales et cléricales. On rappelle le baptême de vos enfants, votre mariage à l'église, certaines relations de Mlle Marie..., de votre bellemère... On vous rend responsable des mauvaises tendances du clan Gallargues. Enfin on peut voir... excusez-moi, cher maître... on peut voir Mme Salvian à Saint-Thomas d'Aquin tous les dimanches. »

Le « cher maître » s'était croisé les bras et serrait les lèvres comme un homme qui contient à grand' peine son ironie. Il connaissait la faiblesse de caractère de Talcèdre, reflet de toutes les conversations, victime de toutes les bourdes, et qui, bien que très susceptible, servait d'amusement à ses camarades pour sa remarquable crédulité. Il méditait une cruelle riposte. Heureusement pour le secrétaire, il y eut la diversion de Martin Matonnay, chef de cabinet du ministre de l'intérieur, président du conseil, et de Bernard Salvian chef adjoint, qui venaient eux aussi au rapport.

Au visage de son garçon, régulier, lisible comme celui d'une jeune fdle malgré ses prétentions à l'impassibilité, Salvian devina tout de suite que les autres n'avaient pas exagéré l'insuccès. Aussitôt il

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(hangea d'humeur et dit joyeusement à Martin Matonnay :

a Si le papa a besoin de me jeter par-dessus bord, qu'il ne se gêne pas. Je nagerai. Sauvons en premier le cabinet.

— La survie du cabinet n'est point en cause, » répliqua Martin de sa voix blanche, nerveuse, qui scandait et séparait les syllabes. C'était un trop élégant jeune homme, d'une trentaine d'années, au nez long, au menton glabre et pointu, aux yeux verts, aux cheveux châtains frisés, qui mêlait l'esthétique au radicalisme et le goût du baroque à la prétention mondaine. Il jouait aux courses, faisait de l'automobile, du canotage, des dettes, promenait des dames excentriques. Au lieu que Bernard Salvian, brun, de cinq ans plus jeune, licencié es sciences et es lettres, grâce à la mémoire qu'il (enait de son père, menait une existence austère. Il y avait même promesse d'union libre entre lui et la fille de l'irréconi iliable Marc Albigny. Bernard était dupe de ses principes. Ardent, candide et loyal, il niait la sponlanéité; se donnait des airs de Machiavel, de siratège gelé; Martin n'avait aucun principe mais jou it adroitement des scrupules d'autrui.

Bernard tira un papier de sa poche : «On te fait trois gricls : le premier et le plus grave — l'affaire Haussoir. Le second : d'avoir glissé trop rapidement sur le cas des accapareurs et notamment de Camille

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Norlier, le roi du caoutchouc. Eh troisième lieu, tu as paru confondre'les révolutionnaires proprement dits, qui n'admettent aucun accord avec les patrons et les capitalistes, et les socialistes gouvernementaux de ta nuance qui composent jusqu'à un certain point avec eux. »

Salvian savait que ce troisième argument était celui de Marc Albigny, son rival, futur beau-père de Bernard, et qui par sa fdle l'impressionnait. Il eut la générosité d'accepter cette leçon indirecte, mais répondit en bloc aux quatre jeunes gens :

(( Vous reconnaîtrez plus tard, mes amis, qu'il est très difficile de satisfaire les diverses fractions d'un parti. Aujourd'hui je voulais seulement grouper, comme dans une injage d'Épinal, quelques manœuvres financières récentes et tirer d'elles une moralité socialiste. J'ai omis ceci ou cela, qu'importe, j'ai fourni une nouvelle base à nos revendications. L'opinion de mes collègues, la vôtre me sont précieuses. Mais je ne m'incline pas devant elles. Le temps sera juge entre nous. »

Puis, se penchant à l'oreille de Bernard : « Grand'mère est de retour. Je dîne chez elle avec maman et Marie. M'accompagnes-ta?

— Impossible, père, on m'attend là-bas. J'irai demain chez grand'mère dans l'après-midi. »

Salvian n'insista point. Il prit le bras de Martin Matonnay : « Il ne faut pas que le papa se consi-

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dère comme lié à mon fom' de tantôt. Expliquez-lui bien que je suis un vrai libéral et que je ne crie pas à la trahison quand mes alliés se séparent momentanément de moi, afin de ne pas se compromettre. C'est le jeu de la politique.

— GJner maître, riposta Martin comme s'il récitait un compliment, beaucoup de députés se contenteraient de ce que vous appelez injustement vos « fours ». Mon père 's'appuie sur votre grand talent, sur votre expérience, et il n'a aucun désir d'afficher une séparation, même momentanée, qui n'est pas du tout dans son cœur. Je suis ici pour vous l'affirmer. »

Cependant Michel Malet, Bernard et Talcèdre se communiquaient leurs impressions à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade. Il fut convenu entre eux que lors des Fêtes Humanitaires, projetées pour le mois d'août, on obtiendrait de Salvian un grand discours nettement anticlérical et internationaliste, lequel effacerait la mauvaise impression de la journée. D'ici là le Prolétaire hausserait le ton de sa polémique. On assurerait le silence des outranciers. Enfin on s'arrangerait pour provoquer à la Chambre ou au Sénat un nouveau débat sur l'affaire Haussoir.

Septheures sonnaient au moment où François Salvian, ayant acheté un gâteau en route, arrivait rue

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de Fleunis. Il trouva réunis dans le morose petit salon sa femme, sa lîlle qu'il chérissait, sa bellemère qu'il n'aimait guère el un prêtre. Il feignit l'effusion :

« Enfin l'on vous retrouve, maman Gallargues, après cinq mois... Marie en avait perdu l'appétit... »

La vieille dame au masque sévère et ridé de paysanne méridionale n'entra pas dans le jeu de son gendre. Elle l'embrassa froidement, puis le présenta à « M. l'abbé Dalcis qui a quitté la cure de Gémenos pour celle de Maisons -Al fort ».

Elle ajouta : « Monsieur le curé est républicain... à ma manière... »

L'abbé Dalcis avait des lunettes, de sorte qu'on ne voyait pas son regard. Il était roux et parlait nettement avec des gestes mesurés. Marianne et Marie Salvian l'écoutaient, non sans l'approuver de temps en temps par un mot ou un sourire. La mère et la fille ne se ressemblaient guère. Elles étaient grandes toutes les deux, mais Mme Salvian, restée brune comme son fils, avait comme lui des traits réguliers, des yeux rêveurs, un front d'entêtement à peine ridé, une voix lente. Au lieu que Marie tenait de son père la facilité et la rapidité d'élocution, des cheveux blonds, qu'elle portait en bandeaux ondulés, des prunelles aux rellets changeants, noires ou grises selon l'incidence de la lumière. Comme la plupart

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des mystiques, elle fixait un point dans l'espace au delà de son interlocuteur, et ses jolies mains, très nerveuses, dessinaient la forme de ses objections.

Elle remercia son père de n'avoir point attaqué Mme Haussoir. Elle vantait, avec exaltation, l'Œuvre Chrétienne, celle du faubourg Saint-Antoine surtout qui prospérait et faisait dans le quartier un bien énorme :

« C'est votre avis, n'est-ce pas, monsieur le curé?... »

L'abbé Dalcis se tenait sur la réserve. C'était en tout un modéré, un prudent, un ennemi des propos véhéments et des solutions extrêmes. Il déplorait la guerre religieuse, mais il admirait le principe démocratique, et son désir était de réconcilier l'Eglise et la République. L'initiative de Mme Haussoir l'effrayait :

« Oh! je l'ai connue... je l'ai connue quand elle était aux Glarisses... Mère Cécile... mais oui... Il y a en elle de la combativité certainement...

— De l'héroïsme, monsieur le curé...

— Notre héroïsme à nous autres, mademoiselle, consiste à -supporter les outrages, à nous taire, à prêcher malgré tout la loi d'amour, »

Salvian était de cet avis. Il répétait « parbleu, parbleu », jetant autour de lui des regards débonnaires. Quoiqu'il usât, par tactique, d'un vocabuaire outrancier, les tièdes lui plaisaient. Il sut à

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plusieurs reprises placer quelques flatteries à l'adresse de ce sympathique ecclésiastique, qui se laissait égorger sans crier :

(' Si tous les membres du clergé vous ressemblaient, monsieur le curé, l'apaisement serait facile... »

Il ajouta avec un bon sourire, en désignant les trois femmes d'âge diftërent qui le gênaient dans ses manœuvres :

« Par malheur, vos ouailles vous dépassent, et vous êtes bien forcé de les suivre. »

Le prêtre et le socialiste en arrivèrent à admettre la possibilité d'une époque ou fidèles de toutes religions et athées fraterniseraient sans se brimer, ni s'opprimer. La grand'mère Gallargues ne croyait pas à ce Paradis terrestre :

« Si Gambetta avait vécu, si les gens de votre sorte n'avaient pas tourné au rouge vif, je ne dis pas, mais maintenant. »

Elle mettait dans ce « les gens de votre sorte » adressé comme un défi à son gendre, la plus méprisante ironie. Elle prenait plaisir à insister sur la métamorphose déjà ancienne du tribun. Elle ne lui pardonnait point d'avoir trompé, douze ans auparavant, les espérances opportunistes du clan Gallargues.

Ensuite il fut question de l'oncle Nicolas, médecin à Carteyrade, dans l'Hérault, qui n'était pas

devenu socialiste el commençait même, depuis quelque temps, à renoncer au scepticisme. La grand'mère le louait sans restriction, pensant ainsi être désagréable ta son frère, que cette apologie au contraire enchantait. Car Salvian était au fond un familial.

« J'ai justement une lettre de lui dans ma poche. Je l'ai gardée pour la lire au repas. »

La causerie vint sur Bernard, le préféré de sa grand'mère, qui tournait autour de Jeanne Albigny.

« Mais vous l'avez beaucoup connu, Marc Albigny, belle-maman?

— J'ai surtout connu sa mère. Après avoir quitté la Savoie, leur pays d'origine, elle était venue s'installer près de nous, à Gémenos, vers la fin de sa vie... Une bonne et digne femme, malgré ses doctrines extravagantes, et elle vivait là d'une pension du millionnaire Norlier...

— Camille Nortier, le roi du caoutchouc et du café!...

— Lui-même. C'est un Savoyard. Simonne Albigny l'avait recueilli tout jeunet, alors qu'orphelin et sans ressources il courait le risque de mourir de faim. Il ne s'est pas montré ingrat.

— De sorte que le collectiviste Albigny et le conservateur Nortier ont été pour ainsi dire élevés ensemble.

— Eh oui. Le cas est fréquent dans la société contemporaine, où les familles sont si divisées. »

Franco isSalvian ferma légèremenl les paupières comme pour suivre en pensée les conséquences de ces conflits. Quand il les rouvrit, l'abbé Dalcis prenait congé.

Quelques minutes après, la famille se mettait à table. Ce fut un moment cordial. François Salvian, goulu et gourmand, mangeait avec voracité les plats méridionaux dont « belle-maman » avait conservé la recette. La salle à manger était très modeste, ornée d'une suspension banale, d'une jolie panetière à claire-voie au-dessus d'un pétrin sculpté.

Mme Gallargues était sobre de détails sur son voyage. De temps en temps elle éprouvait le besoin de revoir Marseille, Gémenos, et de pousser une pointe jusque dans l'Hérault. Elle avait encore là quelques vieilles amies qui la tenaient au courant de la chronique locale, des mariages, des morts, des scandales grands ou petit:-. Ses soixante-dix ans la laissaient alerte et vaillante et elle n'eût pas toléré qu'on l'accompagnai, qu'on la surveillât, qu'on restreignît son indépendance. Malgré l'insistance des Salvian. elle n'avait jamais consenti à habiter chez eux rue du Bac. Elle entendait garder ses habitudes, ses relations, son logis à part. Chaque matin elle allait à la messe de huit heures, quelque temps qu'il fit, et répondait aux observations de son médecin : (( Mon salut d'abord, ma santé ensuite. »

Son économie était stricte. On ii^norait le chiffre

exact de sa fortune, qu'elle administrait avec soin depuis la mort de son mari. Il n'eût pas fait bon l'interroger. 31ême Marianne Salvian, sa tille unique, était tenue à l'écart de ses comptes.

L'âge avait durci, trempé sa robuste volonté. Celleci. comme une émanation lente, s'imposait à quiconque l'approchait. Son « je n'admets pas » était célèbre dans la famille. 11 avait fait trembler deux générations.

Entre elle et son gendre le gouffre existait depuis douze ans. La lactique de Salvian était de le nier. Il répétait : « Nous ne sommes séparés, vous et moi, que par des questions de mots. »

L'œil ironique et irrité de la vieille dame dénonçait ces trêves apparentes.

Salvian attendait une nouvelle* allusion à son discours pour faire valoir, au sujet de « l'Œuvre Chrétienne )),la générosité de son abstention. Mais Marie, considérant comme tout simple que son père eût tenu parole, en resta à l'éloge de Mme llaussoir.

Au dessert il fut encore question de Bernard et de son union avec Jeanne Albigny.

(( Et toi, petite, quand seras-tu fiancée? » demanda brusquement la grand'mère.

Marie rougit, eut un rire qui sonna faux: « Moi... oh !... ça ne presse pas .

— Comment, ça ne presse pas. Voudrais-tu coiffer sainte Catherine?

— J'ai bien le temps, grand'mère, je suis si heureuse à la maison... »

Le tribun jeta à sa fille un regard tendre et subtil. Elle venait de le payer de sa peine. Marianne Salvian soupira :

« Nous voyons peu de personnes convenables... l'orcément... avec nos opinions. On ne peut pourtant pas la donner à Malet, ni àTalcèdre, bien qu'il soit de Gémenos...

— Oh ! celui-là ! fit Mme Gallargues avec horreur. (Juand je pense qu'il doit tout aux Messieurs du petit séminaire, et que maintenant... Vous avez là, mon ami, un drôle de secrétaire. »

Salvian ne répliqua point et, pour éviter une discussion pénible, prit dans sa poche la lettre de son frère, ajusta son lorgnon, commença à lire avec lenteur :

Frérot, J'ai eu de vos nouvelles récemment par la chère madame Gallargues, laquelle est venue mesurprendre ici comme je m\ipprétais à partir pour Terrenoire.

— Gomment grand'mère!.,..

— C'est vrai, maman?...

Ces deux exclamations et l'étonnement général amusèrent beaucoup la discrète vieille dame.

« Eh bien, suis-je obligée de vous rendre compte de toutes mes visites?...

— Non certes, mais dans ce cas là... »

Les inutiles secrets de sa mère désolaient Marianne Salvian. Elle y voyait un manque de confiance. Sans se troubler, « la chère Mme Gallargues » ajouta :

« Je vous ai parlé tout à l'heure de son évolution vers le christianisme. Vous auriez pu en conclure que je l'avais vu... Mais vous ne faites attention à rien. Continuez, mon gendre, ne nous laissez pas languir... »

Salvian continua, non sans un petit mouvement de la tête qui signifiait : « Quel type, quel type !,.. »

Tu sais que je vais chaque année, vers cette époque, revoir les eaux aujourd'hui célèbres où j'ai fait mes premières observations sur les maladies profondes du système nerveux. J'emmène avec moi l'adorable enfant qui me tient compagnie dans Vexistence. Elle fait des progrès stupéfiants,..

Vous la connaissez, belle-maman, cette petite. C'est Rose Nafte..., la jeune tuberculeuse que mon frère a adoptée voici plus de cinq ans et qui...

— Elle est extraordinaire, en effet, et pareille à une petite sainte... Continuez.

Tellement que, devant cette évolution naturelle d'une intelligence par le cœur, je me prends à me demander si la culture ne déforme pas en nous un instrument supérieur à toute critique : l'intuition.

U LES PRliMAlIlES

Positivement Rose a des lumières qui renforcent peu à peu mes vieilles lueurs, obscurcies par quarante ans d'études...

« Bravo, s'écria Marie; 1res intéressée, les coudes sur la nappe, elle buvait les aveux de son oncle, si conformes à ses propres sentiments.

Salvian s'était interrompu en bougonnant : « Sapristi, quelle écriture a mon frère! Il ne gagnera pas le paradis, à coup sûr, avec ces griffonnages diaboliques. Ab î j'y suis : Tu me demandais dans ta dernière lettre des nouvelles de ton fief au point de vue politique. Hélas! frérot, la politique n'est plus du tout, mais jjIus du tout mon affaire. J'ai fait pour toi, il y a deux ans, lors des élections, mon dernier effort. Je m'aperçois que les êtres se classent d'après les tempéraments, les vertus et les vices, non d'après des étiquettes conventionnelles bleues, rouges, ultrarouges ou blanches. Il y a soixante ans, notre arrondissement était royaliste et détestait l'empereur et les protestants. Il y a trente ans, il était républicain modéré et patriote à la manière de Gambelta, encore que nul n'y eut fait la guerre...

— Ah ! Gambetta ! soupira grand 'mère Gallargues.

— Eh oui, belle-maman, mais il est mort !... Radical et anticlérical dix ans plus lard, nous le voyons aujourd'hui socialiste, et ce mot signifie simplement {ne te fâche pas) que la race méridionale va toujours à ce qu'elle croit le dernier bateau. Nosjmysans

el vignerons, qui se réclament de toi dans les cafés et chanlnt /'Internationale le dimanche devant Céglise, seraient joliment étonnés si ton collectivisme passait de la théorie à la pratique...

— Broum, broum, broum, taratata, claironna le lecteur avec gaîté. J'en ai assez de cette encyclique de monsieur mon frère. Brave Nicolas, vers la fin de sa vie, le voilà qui tombe dans les curés! »

Malgré les protestations des trois femmes, Salvian jetala lettre dans son portefeuille, se versa un plein verre de vin rouge et, après l'avoir miré devant la suspension, le but d'un trait, rubis sur l'ongle, à la santé du prolétariat. C'était une de ses mille et une façons de s'en tirer, quand il voyait venir l'orage.

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