UNE BELLE MADAME
On sortait de table. La maîtresse de maison, Claire de Saintines, ouvrait la marche au bras de François Salvian. Le tribun était en redingote, avec cette excuse que la séance de la Chambre avait fini trop tard pour qu'il eût le temps de s'habiller. En réalité, il n'avouait à sa femme ses dîners chez les Saintines qu'une fois sur trois. Cela faisait une scène par mois environ. Marianne Salvian détestait cette demeure où l'on invitait les maris en garçons et sa jalousie en devenait plus âpre.
Claire de Saintines était petite, blonde, de peau très blanche, décolletée sans excès dans une garniture d'orchidées mauves qui couraient sur un cor sage de tulle noir. La mort récen te d'un parent éloigné
LES l'hlMAII'JiS 27
ui permettait celte modestie l'orl seyante. Elle avait ringt-neulans, un beau teint, des dents parfaites, des yeux gris et doux qui demandaient grâce pour les sottises de sa bouche un peu lourde. La forme du visaiie était carrée, germanique, comme il est permis quand on a des comtesses allemandes dans sa famille. EUesedisaitsocialistesanssavoirpourquoi, parceque cela lui donnait une attitude de générosité, d'originalité et de rébellion mondaine. L'éloquence de Salvian l'avait conquise et elle attirait chez elle, sans se compromettre directement avec lui, cet homme énergique dont tout le monde parlait et qui meublait un salon. Elle l'appelait a sa nuit du 4 août », bien qu'il n'y eût entre eux rien de ténél)reux. Lui par désir de plaire, elle par fanfaronnade frôlaient ainsi un précipice galant où ni l'un ni l'autre n'avaient une furieuse envie de choir.
Il murmurait amoureusement : « C'est trop long, dix jours sans se voir... » Elle répondit d'une voix grave : « A qui la faute?... », puis avec une exquise petite moue : « Va peu faiblard, ami, le dernier discours. » Elle avait entendu parler « des gens » 3t oublié déjà son télégramme de IV'licitations.
Derrière eux le vicomte Daniel de Saintines, gentilhomme brun, maigre, long, voûté, aux traits fins, un peu plus âgé que sa femme, soutenait la dolente Vindiera, la plus illustre comédienne d'ItaUe, sur laquelle pèse, depuis quarante ans, l'étonnante mé-
28i LES PRIMAIRES
lancolie d'être née : un masque mobile et fané sous un casque de lourds cheveux noirs, des yeux Irop grands et trop candides, un nez sensuel, des lèvres railleuses, un accent pareil à la plainte d'un alto, une taille plus avachie que souple, des mains soignées et, sous prétexte de naturel, la constante préoccupation de Teftet. Il n'est pire cabotinage que celui de la simplicité. Surnommée la « Tu-ne-m'aspas-vue », la Vindiera portait le deuil éternel d'un poète romain qui avait rompu avec elle après huit ans d'une réclame mondiale. Les amants de tous les pays et notamment ceux d'Amérique avaient sangloté sur le couple malheureux. Le poète en était à sa sixième mouture de cet inépuisable sujet.
Quant à elle, la victime, la pure à force d'impureté, la géniale, elle avait fini par accepter en secouant la tète, «poverina Vindiera », la compagnie de l'archi-millionnaire Nortier.
On les invitait tous les deux dans les milieux sans préjugés. Quoique marié et père d'une grande fille, Camille Xortier, calé sur son immense fortune, se moquait du « qu'en dira-t-on ». C'était un haut et solide gaillard, précocement blanchi à cinquante-sept ans. Sa moustache courte, son ton de commandement, ses yeux aigus et sondeurs, son menton glabre, volontaire, son cou veineux sortant d'un plastron mou, les ailes neigeuses de sa chevelure lui donnaient un air martial et passionné de
chasseur, de joueur, de risque-tout. Cependant il avait en afl'aires la réputation d'un sage et d'un prudent. Ses amis lui confiaient leurs capitaux et il les gérait magnifiquement, avec une aisance de grand seigneur. 11 exigeait une confiance aveugle. On le craignait, on l'admirait, on l'adulait.
La Yindiera, seule femme présente aux côtés de la maîtresse de maison, étant accaparée par Saintines, Nortier riait et bousculait René Popiolle le dramaturge, Jean Pasme le Bon Juge, et les frères Touve, Louis, musicien, et Gaston, sculjiteur, qui représentaient à eux quatre, dans cette riche maison, le progrès démocratique et social.
L'intérieur était conforme à l'assemblée, baroque et mélangé comme elle. Le salon donnait par trois fenêtres entrebâillées sur la rue Saint-Honoré, bruyante et tiède en ce soir de juin. Le moyen âge et le modern-style s'y disputaient la prééminence, le premier avec une garniture de cheminée, des torchères et des sièges en chocolat, ornés de grilfons et de masques tordus. Le second avec des tableaux de la plus récente école, qui disloquent des nymphes vertes dans des bois géométriques, des guéridons et des petites tables laqués clair, des cuivres, des étains et des grès inutiles. Le fond brun représentait le goût du mari, l'enjolivure celui de la femme, et le contraste de leurs deux sottises aboutissait à la
hideur.
Enfin, derrière cette pièce... « à conviction », comme disait méchamment Gaston Tome, s'ouvrait un boudoir algérien, spécialement réservé aux fumeurs. C'est là que les messieurs se rendirent aussitôt, à l'exception de François Salvian. On entendit bientôt leurs rires que dominait celui de Nortier.
<( Il est gai, votre hôte, dit le tribun assis entre les deux femmes et jouant avec un coupe-papier en forme de lyre.
— Parce Iqu'û est riche... riposta la Yindiera, qui accompagnait chaque phrase d'un regard profond. Elle avait mis ses coudes sur ses genoux, sa tète entre ses mains et elle fixait le vide. Puis, brusquement, elle s'adressa à Salvian : « Que pensez-vous de lui, en toute sincérité?... Parlez rude... je n'aime que ce qui a le son de la vie... »
— C'est la 'quatrième fois que je le rencontre, puisque notre belle amie — et François Salvian s'inclina^ devant Claire — s'imagine à tort que nos opinions contraires nous exposent à nous entre-dévorer... Il m'intéresse beaucoup. C'est une force. Je regrette qu'il ne soit pas avec nous, avec l'avenir.
— ...Comme le Bon Juge Jean Pasme.
— Oh ! celui-là, c'est différent. Il est socialiste par impressionnabilité, parce que ses lectures et notre amie l'ont convaincu. Le fond de son âme est bourseois.
— Quand j'étais petite — poursuivit la Vindiera qui aimait à citer ses souvenirs d'enfance, — j'achetais pour me nourrir des pâtisseries que la marchande enveloppait dans un journal toujours le même, VAvantL Après avoir mangé, je lisais la feuille encore chaude et ce qu'elle disait me semblait une nouvelle friandise. C'est comme cela que j'ai appris votre doctrine. »
Glaire de Saintines s'extasiait. Salvian sourit et remercia. L'actrice eut un gros soupir :
« Vous arrivez trop tard, monsieur, pour que la justice soit complète... Et ceux qui ont vécu avant nous?... »
Puis, sans attendre la réponse, elle se leva, alla à la fenêtre, l'ouvrit et but la nuit sonore. C'était sa manière.
Restés seuls, Claire et François se rapprochèrent. Il n'avait pas digéré sa critique :
(( En quoi donc mon discours vous avait-il déplu?... »
Mais elle, chassant la question d'un joli momement d'éventail : « Que deviennent les amours de votre fils et de Jeanne Albigny? On m'interrogeait là-dessus l'autre jour.
— Hélas... ils vont s'unir, prochainement, je le crains.
— Pourquoi celte crainte? C'est la réconciliation forcée et complète entre vous et Marc Albigny.
32 LES PUIMAIRES
— Oa ma rupture avec mon fils... à cause de ma femme... Songez donc... union libre...
— C'est vrai... votre femme a tous les préjugés de sa classe — fit l'aristocrate avec mépris. — Réfléchissez-vous quelquefois, mon cher, au paradoxe de votre situation : chef parlementaire des anticléricaux, et mari d'une bigote... Il faut toute votre adresse pour en sortir.
— Jusqu'au moment où je n'en sortirai pas. Ma fille est dans les idées de sa mère. Un jour ou l'autre notre famille sera déchirée.
— Prenez les devants, libérez-vous, quittez-les..., puisque vous ne pouvez les dompter.
La romanesque Claire aimait, pour les autres, les solutions violentes et décisives.
— C'est impossible, j'adore ma fille... » Salvian mit, dans cette réponse, toute sa naturelle bonhomie. Il savait le problème insoluble et n'attendait rien que du hasard heureux qui délie quelquefois les difficultés. Comme les fumeurs revenaient près des dames, il ajouta plus bas : « Je viendrai lundi à cinq heures. J'ai d'amusants potins à vous raconter. »
Nortier déjà l'entraînait à l'écart, avec une familiarité bourrue :
« Monsieur Salvian, je passe pour un sale réactionnaire, et de fait je préfère l'ordre, l'autorité, tout ce qui maintient. Néanmoins, je vous remercie de votre dernier discours. Vous n'avez pas sacrifié mon
amie Mme Haussoii* à la férocité de vos partisans... Vous avez montré là un rare courage... Mme Haussoir est une sainte, une femme admirable... Elle aime beaucoup Mlle Salvian, d'ailleurs, et parle d'elle souvent. Bref, si jamais l'occasion s'en présente, on ne sait pas ce qui peut arriver, je serai heureux de vous montrer que ma reconnaissance n'est pas un vain mot. »
L'industriel avait les yeux brillants. Salvian recevait sans déplaisir ses compliments joints à une haleine chaude, parfumée au curaçao. 11 le savait hardi et entreprenant. L'autre eut l'air de le deviner, et d'un ton confidentiel :
« Votre bailleur de fonds pour le Prolélaire — un journal bien fait, mais embi'tant entre parenthèses — est Jacob Houngar. Si jamais vous vous brouillez avec lui, rappelez-vous que je suis audessus des scrupules puérils, que j'ai déjà soutenu Constant Fagnies, que les questions sociales me passionnent et que les étiquettes ne me font pas peur. Je suis tout disposé, le cas échéant, à m'intéresser à votre comnrandite.
— Diable, fit Salvian interloqué, c'est que vos idées ne sont guère les miennes, — puis réfléchissant : — Au fait, celles de Jacob Houngar non plus. »
Nortier eut un « parbleu » ironique, puis avec rondeur :
« Entre Français, même ennemis, on s'entend
U LES l»IllMAinES
mieux que de Français à Juif, même quand le Juif joue au partageux entre deux razzias. Je le connais, Houngar, c'est un sémite d'une certaine envergure. Je lui ai maintes fois rabattu le caquet... D'ailleurs nul ne serait au courant... J'^aurais un intermédiaire. II faut des révolutionnaires, n'est-ce pas, dans notre temps. Vous êtes, vous et vos amis, plus raisonnables, plus positifs que les autres, que les Albigny par exemple... Ah! cet Albigny, quel utopiste !
— C'est vrai, vous le connaissez... interrompit Salvian qui se rappelait les récits de sa belle-mère.
— Nous sommes presque frères de lait, du même patelin savoyard. Sa maman m'avait adopté... la chère femme... m'avait élevé, nourri, choyé... Puis la marquise de Valgovert, la mère de Mme de Saintines, m'a trouvé une place de petit employé dans une banque, sur la recommandation de Simonne Albigny. J'ai débuté ainsi, il y a trentesept ans... Marc, je le rencontre de temps à autre... Il a toujours sa tête de diable noir... sa fureur froide contre Ja société... sa manie d'intransigeance... Nous n'écliangons que quelques mots, mais nous nous aimons bien tout de même, malgré les abîmes qui nous séparent... Il hait plus les socialistes gouvernementaux comme vous que les conservateurs de ma sorte... Névropathe avec ça... Ah! le pauvre!... »
Claire de Saintines, trouvant que l'aparté avait assez duré, vint séparer les interlocuteurs :
« Eh bien, messieurs, vous nous boudez... Revenez... Daniel va nous jouer la sonate de M. Touve. »
Des frères Touve, l'aîné, Louis, avait gardé une face honnête et des allures libres d'ouvrier. Ancien typographe, émancipé à force d'acharnement, il venait de conquérir la célébrité par un opéra brutal et fougueux sur le Paris de la misère. Depuis lors il se croyait appelé à une sorte d'apostolat et délayait des idées généreuses dans un bavardage d'école du soir. Gaston, le cadet, chafouin haineux et roublard, avait passé de la voirie à la sculpture outrancière et affectait des allures de petit bourgeois. Un groupe représentant « l'Internationale », chantée en chœur par le père, la mère, le tils et la fille, lui avait valu une médaille à l'avanl-dernier Salon et des commandes nombreuses chez les millionnaires du collectivisme.
Daniel de Saintines exécuta avec application une sonate prétentieuse, où passaient des réminiscences. Nortier et Salvian écoutaient poliment. Touve tournait les pages de son œuvre. La Vindiera roulait des yeux d'extase. Claire de Saintines l'étudiait pour la copier pendant ses absences, car la nomade actrice devait toujours partir le surlendemain pour la Suède, l'Ecosse ou la Sicile. Jadis elle traversait
Paris comme un météore, adulée, recherchée, invitée chaque soir dans une demi-douzaine de maisons. Maintenant Nprlier la retenait, elle cédait à la joie d'émerveiller des milieux nouveaux et, connaissant assez mal Paris, ne s'apercevait pas qu'un séjour prolongé y diminuait considérablement son prestige.
A voix très basse et dans un coin, car il n'aimait pas la musique, le Bon Juge Jean Pasme donnait un sujet de drame juridique à René Popiolle. Aussi dénué d'invention qu'un fait divers, celui-ci mettait au théâtre des actualités sociologiques, médicales, pharmaceutiques. Il avait raté plusieurs examens dans des branches fort difTérentes et s'était fait, à coups d'échecs et de manuels, un bagage encyclopédique. Il connaissait les sommaires et les tables d'un grand nombre d'ouvrages. -Il faisait dialoguer entre eux les représentants de la science moderne, depuis l'allier biologiste jusqu'à l'humble mécanicien. Dans ses pièces à demi instructives, la scène représentait généralement un laboratoire, un puils de mine, le couloir du juge d'instruction ou une salle d'hôpilal. Son originalité consistait à dire avec brutalité ce qu'on tait, à extraire de tout la tristesse et la laideur.
C'était, au physique, le garçon de son œuvre, miteux, blafard, avec de longs cheveux mal peignés. Ses camarades le jugeaient ainsi : « La mine d'un
photographe et l'âme d'un vétérinaire de banlieue ».
Tout différent était Jean Pasme, amoureux et patito de Claire de Saintines; un petit homme chauve, rapide, soupape de sûreté d'une vieille famille protestante qu'il scandalisait par ses arrêts et considérants ultra-humanitaires.
Il demeurait convaincu, avec Jean-Jacques, que l'homme est né bon et candide et croyait toujours que l'apache ou le filou acquitté par lui deviendrait la semaine suivante un héros. Ses illusions étaient inguérissables. Elles faisaient la joie du Palais, principalement des jeunes avocats.
Le piano fermé, la conversation devint générale. Un certain livre de Guillaume Horteux, le lirand homme, le philosophe de l'athéisme, intitulé V Univers sans miracles, enchantait les anticléricaux et naturellement Glaire de Saintines. Elle l'avait fait lire à toutes ses amies. Elle en avait toujours un exemplaire à portée de sa main, la nuit, pour occuper ses insomnies. Daniel de Saintines renchérissait. La Yindiera s'informait : « Gomment est-il, ce prodige, enfin, cher, dites, vous qui savez? »
Camille Nortier ne savait pas. Mais Salvian fournit des détails. Guillaume Horteux était un sauvage génial et bizarre, qui vivait chichement au fond des' Batignolles avec sa sœur Félicité, une sainte laïque. 11 ne faisait dans les milieux
politiques que des apparitions rares et saugrenues. Son plaisir était de contredire. On n'arrivait jamais à être de son avis. Physiquement, un gnome à barbe grise et à lunettes qui oubliait le temps et l'endroit.
(( Ah! exquis, délicieux, on l'imagine
Gomme onze heures sonnaient, Salvian prit congé. Autant que possible il allait le soir à son journal stimuler le zèle de ses rédacteurs et il donnait là les rendez-vous qui n'avaient pas trouvé place dans la journée.
La nuit était charmante. Les terrasses des cafés remplies de consommateurs, le bruit luxueux des équipages, les roulements élastiques des automobiles, la noire pureté d'un ciel profond, tout enchantait le tribun. Il avait ouvert son paletot et saluait d'un air joyeux, rue Royale et sur les boulevards, des collègues à demi reconnus.
Quel dommage de n'avoir point à son bras cette jolie et fine Claire de Saintines! Un peu snobinette sans doute, mal assise dans ses jugements : « Faiblard, ami, votre dernier discours, »... mais si prompte, si parisienne! Il avait encore dans l'oreille sa vaix basse, veloutée, désirable, et le rire de la Yindiera.
Au tournant de la rue Montmartre des gens discutaient violemment : « Fagnies n'est pas un socialiste... Non, il a renié son parti... »* ...C'est cela.
tous des traîtres, songea Salvian. Il n'est besogne plus ingrate que de se dévouer au prolétariat. Mais sur qui s'appuyer aujourd'hui, si ce n'est sur la classe encore énergique parce qu'elle monte à l'assaut des autres.
Un bruit de machines emplissait les escaliers fumeux de la vieille maison où le Prolétaire avait ses bureaux et son imprimerie, à côté d'un journal de sport. Jacob Houngar était assez chiche. Sans doute Camille Xortier, si sa proposition était sérieuse, serait un commanditaire plus généreux.
« Bonsoir, mes enfants, dit Salvian à quelques ouvriers typographes qui passaient, vêtus de longues blouses.
— Bonsoir, citoyen Salvian... »
Il les traitait en camarades, sans inutile flaeornerie d'ailleurs. La fraternité, qu'il tenait de son midi, était chez lui naturelle et non acquise. Quand son monde ne marchait pas droit, il bousculait et tempêtait tout comme un chef ordinaire; mais il n'avait pas de rancune. On l'aimait bien parce qu'il n^était pas fier et écoutait patiemment les doléances.
Plusieurs petites pièces crûment éclairées à l'électricité formaient le local de la rédaction. Des faux cols traînaient sur les tables avec des épreuves. Talcèdre corrigeait déjà l'article du Maître qu'il salua sans interrompre son travail.
Dans le cabinet directorial, Michel Malet, secrétaire de la rédaction, causait avec Pierre Magiie, secrétaire de Marc Albigny, instituteur révoqué pour son antipatriotisme trop net.
L'arrivée de Salvian les interrompit. Mague se retourna, montrant une figure triangulaire et disgraciée, verdâtre, pareille au masque même de l'Envie. Enfant trouvé, élevé à la diable par le sénateur Giffare qui l'appelait « ma bonne action », nourri de doctrines de haine, il employait à la guerre civile de grandes qualités de logicien, un style sobre et acerbe, une rare pénéiration. Il était l'oracle des Amicales de la Seine. Depuis plusieurs années il aimait, de toutes ses désillusions antérieures, labelle Jeanne Albigny ; son union prochaine avec Bernard Salvian le désespérait.
Pourtant il fit bon visage au père de son rival et lui dit : « Je venais demander à Malet si ce qu'on raconte de cette canaille de Sambuc est vrai. Ça. ferait joliment plaisir à GitTare.
— Qu'est-ce qu'on raconte?
— Que les cléricaux vont publier une lettre de lui où il essaye, en sa qualité de sénateur influent, de faire chanter une grande compagnie de chemin de fer... Si la chose est exacte, c'est évidemment une des actions les moins criminelles du gaillard...
— Jeune homme, vous manquez de jugeotte — répliqua Salvian, non sans ironie. — Un dignitaire
LES PIIIMAIP.ES 41
de la maçonnerie, un trente-troisième ne fait pas de ces imprudences-là. »
La sonnerie du téléphone retentit. Michel Malet saisit l'appareil : « C'est Gageron, de l'Aube socialiste... AWù... bonsoir, cher ami... Oui, le patron est là... De Sambuc... Nous en parlions... Non... nous ne savons rien... C'est peu vraisemblable... Démentez toujours. »
— lis ont aussi la nouvelle, vous voyez... » Et Mague prit un air radieux. Mais un garçon de bureau vint avertir Salvian tout bas que « M. le baron Houngar demandait à lui parler ». Aussitôt les deux secrétaires 's'esquivaient et le bailleur de fonds du Prolétaire était introduit.
C'était un juif de la grande espèce, trapu, ventru, avec une tète faussement romaine qu'alourdissaient un double menton et des yeux aux paupières couenneuses. Sans nationalité précise, il menait une politique louche entre Londres, Vienne et Paris. Son influence internationale était grande, quoiqu'on l'accusât de l'exagérer. Neurasthénique, il ne manquait pas d'une certaine bravoure commerciale, qu'il monnayait en aplomb. Il s'occupait de Bourse, de presse et de Champagne. Il se déclarait fier de sa race. 11 avait flairé, dans la lutte des classes, un instrument de domination, et ce cynique exploiteur subventionnait le collectivisme.
Les deux mains dans les poches de son veston, il
attaqua Salvian d'un accent pâteux, nullement tudesque et plutôt bariolé d'intonation anglaise :
« Mon petit, je ne suis pas content. Personne n'est content à la Chambre. Tous faiblissez, hé hé, vous ménagez les cléricaux. Je ne puis pas croire ce qu'on raconte, que votre nouvelle attitude tient à des influences de famille.
— • Quelle nouvelle attitude? » demanda froidement Salvian, qui voulait rester calme. Il s'était appuyé d'une main à sa table et son petit doigt remuait avec fébrilité. L'indiscrétion de Jacob Houngar lui faisait mal aux nerfs.
L'autre reprit : « L'on prétend que Mme Haussoir a obtenu votre silence par l'entremise de votre fille. . . que vous vous êtes tu sur le café et le caoutchouc à cause de la belle dame de la rue Saint-Honoré... que votre belle-mère et votre femme...
— Assez — interrompit Salvian. — Je ne tolère pas, monsieur, qu'on introduise dans ce débat des personnalités respectables et qu'aucun soupçon ne doit effleurer... Vous chercherez, citoyen Houngar, d'autres locaux pour vos champagnes que ceux de l'iEuvre de Reims, voilà tout. »
Il parlait ainsi pour se soulager, puis parce qu'il se sentait dans la cage, en face de l'animal à dompter, et que le fouet était nécessaire.
Le juif ne s'attendait pas à cette sortie. Il en conclut que son commandité avait sous la main d'autres
LES PRIMAIRES i3
capitaux. La perspective d'une rupture l'effraya; le Prolétaire n'était pas une bonne affaire, loin de là. Mais le groupe socialiste fidèle à Salvian était une force, et Houngar, plongé dans maints tripotages, savait que la brouille lui coûterait cher. Il ne trouverait pas chez les bourgeois la même indulgence, le même rempart que chez les chefs révolutionnaires.
Ses paupières battirent. Sa bouche devint sèche et il écouta tomber l'affront sur le las de camouflets et d'outrages qu'il avait si souvent subis. Il eut même le courage de sourire, puis plaçant sur l'épaule du tribun sa main poilue :
« Allons, je ne voulais pas vous fâcher. Vous aurez votre revanche bientôt, puisqu'on annonce qu'aux Fêtes Humanitaires du mois d'août c'est vous qui parlerez au nom du parti...
— Si ça me plait — grommela Salvian, enchanté d'avoir assoupli Shylock et songeant qu'il pourrait peut-être l'associer un jour à Xortier. Il estplus avantageux d'être dirigé par deux financiers de tendance contraire que par un seul. L'argent occupé à combattre l'argent laisse quelquefois passer l'idée...
Un coup léger frappé à la porte vint faire diversion à ce délicat entretien. La tête carrée de Constant Fagnies apparut :
« Je ne dérange pas... En passant... deux mots...
— Mais nuUement. Entrez donc, cher ami. >'ous
venons d'achever, Houngar et moi, ce que nous avions à nous dire. »
Constant Fagnies serra la main du banquier, celle de Salvian et s'assit. Grisonnant, vigoureux, assidu, portant son entêtement dans sa mâchoire et le foisonnement des sourcils, il se distinguait de tous les autres parlementaires socialistes par son sens des réalités. Eux péroraient, lui légiférait. Grèves, protection du travail, retraites ouvrières, il étudiait tout à fond, avec une habileté de juriste, et extrayait des revendications populaires ce qu'elles ont de pratique, de logique. Il s'était fait une grosse situation au Palais par sa subtilité d'avocat. Ses confrères du barreau respectaient en lui l'ancien ministre, le futur président du conseil.
Houngar regarda ces deux hommes si différents, mais qui tous deux avaient besoin de ses capitaux pour agir, et dit en riant, d'un rire épais : « Ah... les deux renards! » Il était fier de participer à cet entretien, fier de tenir plusieurs ficelles de la puissante machine socialiste.
Sa présence gênait Fagnies, qui s'adressa à Salvian : « C'est ennuyeux, l'affaire Sambuc... les compagnies de chemins de fer vont reprendre, contre nous, l'offensive. » II ne plaignait pas son collègue qui avait eu le tort de se laisser pincer. Il déplorait seulement l'effet politique.
— Bah, réphqua Salvian... ce sera vite oublié.
La discussion du privilège ne vient pas avant plusieurs semaines. D'ici là Sambuc aura le temps de redevenir un honnête homme. A propos, cher ami, vous savez que je suis un traître. Oui, depuis mon dernier discours. M. le baron Jacob Houngar me le signifiait encore tout à l'heure. »
Houngar se récriait. Fagnies haussa les épaules : « Mon cher, j'ai pris, moi, le parti de me laisser excommunier sans broncher. Il n'y a pas de bonne réunion socialiste sans qu'on ne me signifie ma mise au rancart, sans qu'on ne me bannisse de tel ou tel groupe. Je gêne les unifiés, les purs, les radicaux, tout le monde, depuis Caussade jusqu'à Albigny. Eh bien, regardez-moi. Je me porte bien. Je mange à ma faim. Je travaille quatorze heures par jour... et à toutes ces attaques je réponds par des actes ou des projets de loi. Sous les anciens régimes tout réforma-, teur avait contre lui la cour et les privilèges. Aujourd'hui nous devons lutter contre l'imbécillité de la masse. On n'éduque pas la masse. On la conquiert.
— Bravo, dit Houngar qui admirait en Fagnies le pilleur d'épaVes. N'avait-il pas édifié une fortune sur les procès en liquidation des établissements congréganistes.
— On l'éduquera, la masse, — riposta Salvian, lequel n'abandonnait point ses chimères. — Nous pénétrerons avec l'instruction jusqu'au fond du prolétariat. Nous lui ouvrirons les yeux et le cœur.
46 LES IT.IMAIRES
Fagnies eut un sourire de pitié : « Clier ami, la dilïérence entre nos manières, c'est que vous vous servez du futur et que je n'emploie que le présent... Le prolétariat est une difficulté qu'il faut tourner, non une classe qu'il faut contenter.
— C'est un raisonnement de ministre à poigne, cela, d'impérialiste...
— C'est la parole de l'expérience. Entre le peuple et les solutions auxquelles il a droit il y a notre ambition à notis autres, nos maladresses, notre trop grande hâte, la malhonnêteté d'un Sambuc, l'intransigeance d'un Albigny. C'est pourquoi jamais la démocratie ne servira les loups euxmêmes. Elle servira les meneurs de loups. Oui, -un dictateur, voire un prince social, appuyé sur des foules aveugles et distinguant pour elles leur intérêt... Ah! ma situation est bizarre. Je suis pour les révolutionnaires un faux frère et pour les traditionnels un ennemi. Or la bonne politique est un équilibre entre le changement et la conservation... entre le mouvement et le repos.
— Mais nous tous, gémit Salvian, nous tous qui voulons procéder par étapes, sommes dans votre cas, ô Fagnies! Nous gaspillons en diplomatie et stratagèmes un temps précieux. Comment faire comprendre à ces têtes obtuses que les incendies, les massacres, les expropriations non juridiques ne mènent qu'à l'abîme... au néant? Les anarchistes
sèment des gendarmes. La révolution ne peut aboutir que par le code. »
Houngar, las de considérations philosophiques, avait pris un livre de comptes et l'examinait d'un œil aigu. Salvian se rapprocha de Fagnies :
(( J'oubhais... J'ai dit à ma femme que je dînais ce soir chez vous. Prévenez Mme Fagnies pour qu'elle ne me démente pas si elle voit Marianne.
— Entendu. » — Fagnies soupira : « Vous n'êtes pas libre, vous non plus. Mais nos chaînes sont différentes. Votre Marianne est cléricale. Ma Gertrude "est trop avancée. Elle me complique tout avec ses façons guerrières... »
Gertrude Fagnies était célèbre dans le milieu républicain par sa corpulence, son aplomb et ses propos de bateau-lavoir. C'était elle qui avait répondu sévèrement à l'ambassadeur d'Angleterre racontant qu'il couchait dans le lit de la belle Pauline Borghè.se : « Comme nous ne connais.sons pas cette personne, votre histoire, monsieur, manque de saveur. » Elle disait : « Le cinlième... » et « tant qu'à moi ». Fagnies étant ministre de l'intérieur, elle avait reçu un souverain en robe de bal à midi pour le déjeuner. Elle lui avait demandé cérémonieusement « comment allaient ses petits... » Son sans-gène se fortifiait de méchanceté et de prétention.
Comme les deux députés se taisaient, pesant les
ennuis de leurs ménages respectifs, on entendit la voix de Houngar :
« Trois cents francs de gaz le mois dernier ! Saperlipopette. Je suis sûr qu'on n'atteint pas ça dans les journaux réactionnaires. Savez-vous qu'il faut joliment vous éclairer, vous autres, messieurs de la sociale... »