‹ Les primairesChapitre 16 sur 16 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Un an et demi plus lard, au mois davril, dans le grand cabinet de Constant Fagnies, ministre de rintérieur, place Beauvau-

Franrois Salvian s'entretenait mélancoliquement avec le successeur de Caussade. Battu aux élections générales dans son fief par l'instituteur Malafosse, abandonné par les gens de son parti et dégoûté de tout, même de l'éloquence, l'ex-tribun avait accepté comme retraite la chaire de Guillaume Horteux mort récemment.

11 parlait de ce nouvel avatar avec une absolue franchise. Il n'en voulait pas à Fagnies d'avoir réussi quand il échouait, de représenter au gouvernement le maximum de socialisme compatible avec le pouvoir. On entendait à l'étage inférieur des coups de marteau, car c'était fête le soir au ministère pour la réception d'un souverain étranger.

LES PRIMAIRES 3il

L'atmosphère entre les deux augures était très bonne. Tous deux avaient un peu vieilli et grisonné davantage. Tous deux étaient de la classe, comme disent les troupiers, ne conservaient aucune illusion sur les choses et les gens d'un régime où la tyrannie d'en bas remplace l'autoritéd'en haut. Depuis^longtempsilsnecroyaient plus au suffrage universel, qui aboutit à l'écrasement de la capacité par l'instinct, au triomphe de la bête.

Mais ils lui restaient fidèles par lassitude et parce qu'il leur avait en somme profité.

Leur causerie, elliptique et coupée de silences, allait des théories aux faits et aux personnes, constatait le triple désaccord avec scepticisme ; . Fagnies fumait un gros cignre et marchait à pas lourds devant Salvian assis, mais qui de temps en temps se levait et gesticulait. L'orateur n'était pas mort en lui. Son interlocuteur le lui fit remarquer. Il eut un sourire et le pH amer de sa bouche apparut sous la barbe terne :

(( C'est tellement vrai que pendant mon cours quelquefois je me surprends à m'emballer. Je me crois à la Chambre et je suis étonné que mes auditeurs me m'interrompent pas, demeurent calmes et silencieux à leur banc. Mon cher, il y a des jours où Je donnerais g:ros pour une injure, un cri, n'importe quoi de vivant, il me semble que je parle dans les Catacombes.

— Moi, c'est tout le contraire, — dit Fagnies arrêté devant sa table et contemi^lant une pile de dossiers. — La contradiction ^des imbéciles me devient insupportable. ,Vous devinez si je m'amuse au conseil. Ah ! ressasser cent fois les mêmes explications pour des primaires qui entrent dans la vie publique et qui font, à nos frais, leurs écoles ! » Puis se plantant en face de son ancien collègue : « Est-ce que la popularité vous manque, avons? » La question était peut-être cruelle. Avocat par métier, ministre par fonction et clinicien par tempérament, le robuste Fagnies aimait à sonder ses frères les démagogues. Sa curiosité aiguë, solide, toujours en éveil, cherchait dans l'être ce qui résiste, ce qui est de la chair et de l'aveu.

Salvian eut un charme presque enfantin, une voix mélodieuse pour répondre : « Après l'histoire du Cirque d'Hiver et pendant plusieurs mois, quand j'ai compris que j'étais « décroché » — c'est le terme exact, — j'ai gardé le sentiment d'un grand vide... Les opérés doivent avoir de ces impressions-là... Ensuite, grâce à ma chère Marianne, grâce à mon pauvre Bernard, — la famille a du bon tout de même,- — j'ai mis mon orgueil en convalescence. Et maintenant je ne suis plus qu'un vieux professeur de sociologie au Collège de France et un brave grand-père. »

Après une courte réflexion, il ajouta : c: Les

révolutionnaires commencent dans Fidylle et finissent dans l'élégie. C'est bien connu... Vous parliez tout à l'heure des primaires. C'est aussi le terme que j'emploie quand je veux définir les nouvelles couches, ceux qui nous tuent et nous dépassent, les Pierre Mague, les Talcèdre, les Malet, etc.. Comment les caractériser ces gaillards-là, les vrais maîtres de la cité moderne ?

— Comment, mais de la façon la plus simple : les fils du manuel et de la notion. Quiconque substitue à la complexité des faits la puérilité des formules, quiconque croit avoir la vérité dans sa tète, dans un petit livre ou dans sa poche, quiconque généralise sans mûrir, dogmatise sans classer, quiconque conclut de la science à la vie surtout est un primaire. Albigny était un primaire. Nortier aussi quoique d'opinions différentes. Vous, moi, quelques autres, nous n'échappons à la contagion que par le

sens du relatif A propos, je suis harcelé parle

nègre Corat et son associé Daniel de Saintines. Ils me demandent je ne sais quelle autorisation pour un marché des inventions nouvelles. Je me suis informé. C'est véreux et idiot par-dessus le marché. La noblesse a joliment tort d'entrer dans les voies du progrès. »

François pensait à Claire. qu'il [n'avait plus revue et à qui la misère allait si mal. Il ne prononça pas son nom, malgré tous les efforts deFagnies.

S-ii LES l'iaMAJRES

Après plusieurs détours, la conversation vint la Aindiera qui jouait le soir même au minisi: ■ dans un petit à propos de Popiolle : « Elle a toujours son masque émouvant, sa voix de contralto,

ses mines étonnées Gertrude prend des leçons

de diction avec elle. Vous voyez d'ici le mélange. >

Gertrude et Marianne étaient brouillées. Personm ne pouvait rester en relations avec celle qu'on appelait dans le monde officiel « la joyeuse commère de la place Beauvau ». Mais Salvian n'ignorait point que Fagnies tenait à sa femme, tout en la raillant et la subissant. Elle était la faiblesse de cet homme fort. Habilement le méridional se tut.

Quand il prit congé du ministre son compère, celui-ci le raccompagna jusqu'à la porte en le tenant i»ar le bras. C'était chez lui signe de cordialité. Puis, comme il tournait le bouton, il se pencha cl lui glissa dans l'oreille celle conlidence : « Démocratie, c'est émiellement. y>

G74rj. — L.-Iinpr. réunie;.. rue Saini-D. noii. 7. — Motterox, ciircct.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéonee

The Library

University of Ottawa

Dote due

Page 1