L HALLALI
C'était une belle soirée d'octobre un peu fraîche. François Salvian avait décidé de se rendre seul au Cirque d'Hiver, où il comptait fournir au prolétariat des explications décisives. L'occasion semblait excellente. Sept mois plus tard on retournerait devant les électeurs et il fallait enrayer les progrès inquiétants de la candidature Malafosse dans l'arrondissement de Carteyrade. Un succès à Paris est encore ce qu'il y a de plus sûr pour ramener la province. La mort de Nortier, celle plus récente de Marc Albigny avaient troublé diversement les deux fractions du parti socialiste. Les intransigeants, ayant perdu leur chef, étaient aussi désemparés que les gouvernementaux ayant perdu leur bailleur de
fonds. Les conservateurs, renonçant à une alliance passagère avec l'extrême gauche, combattaient sans ménagement le ministère Gaussade. Le nouveau Prolétaire, joint à VAube, dirigé par le trio Gageron-Houngar-Fagnies, oscillait entre diverses directions politiques, selon que le cabinet lui paraissait plus ou moins solide. Il était fortement question de Fagnies pour succéder à Gaussade en cas de malheur.
La rentrée des Ghambres venait d'avoir lieu dans un grand désarroi. Les groupes, las des mêmes figures et des compromissions inutiles, attendaient Quelque chose ou quelqu'un.
« Pourquoi pas moi? -^ songeait Salvian, tandis qu'un fiacre au cheval boiteux l'emmenait vers sa réunion. — Je ne suis pas si déconsidéré que se l'imaginent les camarades, et ils le verront tout à l'heure. Il est reconnu que personne n'a une action oratoire aussi nette. Le suicide Nortier est oublié. Les syndicats, depuis que Marc n'est plus là pour les exciter, ne demandent qu'à faire la paix avec Fagnies et avec moi-même. Les réactionnaires sont rassurés par les opinions religieuses de ma famille. L'ère des difficultés avec l'Allemagne est close. Si l'horizon s'obscurcissait de nouveau, je suis garé par mon discours de Lyon et mon attitude presque patriotique. Sambuc et sa clique ne m'ont point pardonné, mais leur impopularité est un fait acquis. Enfin,
"il.
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après" tbuies ces difficultés et une oisiveté forcée, Je me sens une viuueur nouvelle... Ah! la belle nuit, semée d'étoiles ! »
Son optimisme s'achevait ainsi en poésie. Il avait la prétention, malgré ses origines provinciales, de connaître à fond son Paris sceptique et mobile. Gendrart-, Talcèdre, Malet, ses fidèles, lui avaient promis" un' triomphe. Il ne se décida à éteindre son cigare que quand les lumières du Cirque apparurent au bout de lïi rue.
La foule était considérable. Le tribun descendit de voiture, fut reconnu par quelques personnes : « C'est lui, je te dis que non... mais si », et pénétra dans la vaste enceinte où le peuple ne cessait d'affluer. A mi-hauteur la tribune de l'orchestre était remplacée par un bureau. L'ancien ministre Matonnay présidait, assisté de deux sénateurs et dun député d'extrême gauche.
Rarement Salvian s'était senti maître de sa forme comme ce soir-là. Quand il se leva, au milieu d'un grand silence, quand il étendit la main selon son geste familier, il eut l'illusion que toute sa popularité allait lui revenir d'un seul coup. Il ne lui faudrait pas cinq minutes poui*^ éveiller la sympathie attentive, puis la ferveur, puis l'enthousiasme sur ces milliers de visages touillés vers lui.
' ^c Citoyens, c'est d'un cœur allègre que je vou«.
apporte le. résultat de mes méditations pendant plusieurs longues: et cruelles seinaines. . .
— Va donc, eh cabotin !... »
Cette injure était évidemment un signal, car presque aussitôt un tumulte dé rires" et dapplaudis-sements ironiques éclatait à tous les niveaux. L'orateur comprit en un éclair qu'il y avait cabale et qu'il était perdu s'il neparlait pas. Son tt'uc habituel, pour se faire écouter d'un public hostile, consistait à répéter la phrase jusqu'à ce qu'elle fût acceptée sans protestations.
« Pendant plusieurs longues et cruelles semaines...
— On le sait... la suite... Caoutchouc. »
Ce mot symbolique, qui rappelait Nortifer et sa' lin trai^ique, fut repris en chœur sul' un rythme bref. Ca... out... chouc. ,. Ga... out... chouc.
« Allez, allez », soufflait Matonnay.
— Laissez-moi faire », riposta Salvian qui n'aimait pas les conseils intempestifs. 11 frappa vigoureusement le bois de la tribune, haussa les épaules, puis, de toutes ses forces, vociféra :
« Je parle ici pour des humains. Les ânes, s-'ife ne comprennent pas, n'ont qu'à sortir... »
Car il est bien connu que l'extrême insolence rompt quelquefois une tactique d'obstraction. Les interrupteurs' en effet passèrent des injures aux cri's d'animaux, sans pour cela diviser leurs eflbrfe.
« S'il en est un de vous >>, hurla Salvian. Il reprit comme un capitaine dans son porte-voix, pendant la tempête : « S'il en est un de vous qui aie des observations directes à m'adresser, il n'a qu'à venir ici, à ma place. »
A sa grande surprise quelqu'un se leva aux étages supérieurs et fit le tour de l'hémicycle, au milieu de la curiosité générale, pour répondre à cette invitation.
C'était Pierre Mague, qui avait enlevé Jeanne Albigny à Bernard quelques jours après la mort du révolutionnaire et qui, depuis ce méfait, poursuivait tous les Salvian d'une haine farouche. Il était venu ce soir-là à la réunion en compagnie de sa nouvelle conquête. Elle le lançait contre le rival de son père, dans un esprit de vengeance et parce qu'elle était de celles qui tournent leur remords en fureur. On put la voir dressée dans ses crêpes, ardente et magnifique, qui encourageait son amant et invectivait les gens du bureau. Ses injures ne parvenaient pas à la plus grande partie des spectateurs; on la prit d'abord pour la fille de Nortier, puis pour sa femme, et des clameurs ironiques s'ajoutèrent au tapage.
Cependant Salvian, qui avait compris, voyait venir à lui avec étonnement, mais sans terreur, ce polisson de Mague dont il connaissait toutes les histoires, notamment le rôle dans l'affaire Sambuc. Il
LES l'RFMAlRES 3^21
étail décidé à lui donner la parole, puis à l'écrabouiller rapidement et à rentrer dans son programme le plus tôt possible.
A peine Mague lut-il à un mètre de lui que, le désignant d'un doigt qui tremblait, la face tordue par tous les poisons de la jalousie, livide et maigre, il s'écria : « Citoyens, ce François Salvian est un traître et je le soufflette de mon mépris. — Puis s'adressant directement au député de Carteyrade. — Oui, vous êtes un traître et un lâche. Je m'en vais raconter ici comment vous avez tué Marc Albigny. »
Les membres du bureau s'étaient levés, prêts à protester. D'un geste impératif, Salvian les fit rasseoir. Il s'agissait de jouer serré. Tout indiquait que l'adversaire ne serait pas commode : « Je prie le citoyen Pierre Mague de s'expliquer. Il vous doit cette triple démonstration que je suis un assassin, un traître et un lâche... Autrement, c'est lui qui est un fou et c'est pour lui que je réclame votre indulgence. »
. Mais Mague ne se laissa pas démonter. Sa voix mauvaise et blanche avait un éclat singulier. Sa rage lucide lui donnait de l'éloquence. Enlin l'auditoire, par sa sympathie, l'encourageait :
« Citoyens... S'il ne s'était agi que d'un débat politique, j'aurais laissé cet exploiteur-né, ce dupeur du peuple, ce charlatan, battre l'estrade une
dernière fois avant que le bon sens de ses électeurs méridionaux eût fait justice de sa vaine faconde. Depuis tant d'années que François Salviaiï change d'opinion, de veste et de programme et cherche tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt chez les socialistes, tantôt chez les marchands de sucre, tantôt chez les hi^aves gens, tantôt chez les voleurs, un tremplin pour son ambition... nous sommes fixés sur sa valeur morale. »
De larges rires et des applaudissements frénétiques accueillirent cet' insolent début. Celui que l'on traitait de la sorte avait pris le parti de s'asseoir, de croiser les bras. 11 faisait le gros dos avec une mine narquoise et indifférente qui signifiait : <( Laissons passer ces sottises. Vous verrez un peu tout à l'heure. » Ne tenait-il pas sa réplique?
Religieusement écouté, Mague raconta à sa manière les dernières journées de Marc Albigny, l'arrivée de Salvian à Terrenoire; il imagina que celui-ci, de connivence avec le médecin son frère, avait voulu forcer la porte du malade, obtenir une réconciliation qui aurait merveilleusement servi ses intérêts électoraux.
Suivait un tableau pathétique de la résistance d'Albigny, de sa fille, de son secrétaire : « Le misérable avait escompté la grande faiblesse de notre niaître. En eftet, son audace et ses mensonges eui'ent ce résultat qu'ils provoquèrent le dénoue-
LES PRlMAmES 323
ment fatal. J'entends encore ce véritable révolutionnaire nous prendre à témoin, sa fille et moi, de la scélératesse du félon qui venait lui extorquer une poignée de main. D'abord il le chassa... puis il nous fit jurer que jamais' nous n'oublierions l'abominable conduite de Salvian. Car c'est par la faute de Salvian, citoyens, que Marc Albigny, ce héros, cet ami du peuple, est mort pauvre et privé d'appuis. C'est l'homme qui ricane ici à côté de moi, c'est ce bourreau d'un cadavre qui avait fait le vide méthodique autour du grand philosophe, qui l'empêchait d'écrire dans ses journaux, qui le poursuivait bassement, vilainement, de calomnies absurdes et abjectes. Bref, la colère amena une crise, la dernière, et la catastrophe que vous savez. »
Salvian, rouge et irrité, s'était levé d'un bond pour riposter, quand Mague, montrant les derniers gradins et la longue silhouette noire de Jeanne : « J'adjure la fille du niartyr Albigny de dire si ceci est la vérité. »
La foulç devina plus qu'elle ne l'entendit la réponse affirmative de cette belle et douloureuse personne en deuil. Un murmure d'indigualion et de pitié passa sur les cinq mille assistants comme un vent d'orage sur la forêt. Quoi que pût désormais direoufaire Salvian, il était sentimentalement vaincu.
Il ne voulut pas le comprendre et il eut le grand tort de s'obstiner: « Je ne m'attendais -guère, ci-
toyens, à me défendre devant vous contre une accusation d'assassinat. Oui, je suis allé àTerrenoire, oui, j'ai fait demander à Marc Albigny de mettre loyalement sa main dans la mienne. N'était-il pas mon allié, et certaines considérations de famille... »
Il parlait avec rapidité pour gagner de vitesse les interrupteurs. Mais ceux-ci, après avoir laissé le champ libre à Pierre Mague, fermaient la barrière devant son contradicteur et hachaient son discours de « hou hou » et de sifflets stridents. Il y eut là pendant dix minutes une sinistre joute, le tribun s'efforçant de saisir un joint, un passage à travers cette masse hostile et brutale, la masse faisant bloc contre lui. Dès que les cris cessaient, il amorçait une interjection, une courte phrase et la ménagerie repartait. Il escomptait sa fatigue. Elle tablait sur son essoufflement. 11 savait que s'il pouvait placer une période, une seule, il triompherait. Ses adversaires en étaient convaincus comme lui et organisaient le boucan en conséquence.
Tandis qu'il plastronnait ainsi, le front trempé de sueur, un dédoublement bizarre s'opérait dans son imauination. Il cherchait une ruse oratoire; il repassait dans son souvenir les cas semblables et les stratagèmes qui lui avaient déjà réussi. En même temps l'énorme sottise de son rôle politique et social lui apparaissait dans cette versatilité d'un peuple qui, un an auparav^-mt, l'acclamait. Tl y.
LES PfUMAIllES 325
avait en présence dans son âme un lutteur et un philosophe, le second bhiguant le premier qui voulait désespérément la victoire.
Maintenant le mot « assassin » avait remplacé « caoutchouc » sur la même cadence, et sitôt que le tribun levait le doigt, sitôt que sa barbe remuait, cinq mille bouches lui lançaient ce stupide outrage. Une joie féroce crispait les traits durs de Magiie qui s'était assis et, pareil à un exécuteur satisfait, considérait la salle en furie. L'envie ne manquait pas au robuste Salvian de se jeter sur ce chafouin et de le calotter à tour de bras. Mais, après un pareil scandale, il eût fallu renoncer à se faire entendre. C'étaitàquoi l'infortuné ne pouvait se résoudre. Or le nègre Fabricius Corat assistait à celte scène douloureuse aux côtés de son nouvel ami et associé Daniel de Saintines et de la délicieuse Claire. 11 admirait, il aimait Salvian. Son indignation était extrême. Il brûlait de la manifester. Daniel, plus calme et plus craintif, cherchait à le calmer. Glaire, obéissant à sa flexibilité naturelle, impressionnable et sentimentale, n'était pas loin d'approuver Jeanne Albigny : <( Dame, c'était tout de même son père, à cette petite. » A la fin, Fabricius n'y tint plus. Il se leva, et d'une voix de stentor qui changeait comiquement les r en m, commença une confession générale sur sa ruine et sa reconnaissaince. Il prononçait (( ouine » et i< oueconnaissance ».
Le résultat obtenu fut exactement opposé à ce qu'il espérait. On crut qu'il accusait aussi Salvian, qu"il joignait son témoignage à celui de Mague : « Bravo, le négro!... Un ban pour boule d'ébène!... A la tribune, Bamboula! »
Cette erreur fondamentale jeta le bon, le généreux Fabricius dans des transports de rage. Il trépignait, montrant le poing à ses voisins, au bureau, envoyant à Salvian des baisers. Xe sachant plus comment certifier son loyalisme révolutionnaire, il entonna V Internationale à pleine gorge :
« Debout les damnés de la teoueu !
Debout les foueuçats de la faim !
La raison tonne en son crateoueu... d
Tout le cirque reprit le refrain incendiaire. Salvian n'avait point le cœur à chanter. La gesticulation de Corat restait pour lui incompréhensible. Néanmoins il fit comme les autres, espérant que sa soumission lui rallierait ces énergumènes.
Après V Internationale, ce fut le tour de la Carmagnole. Les fen\mes présentes avaient retrouvé les àfmes des anciennes tricoteuses. Elles glapissaient avec desminesextatiques.Fabriciusbattaitla mesure de sa main ténébreuse. Il devint impossible de démêler le sentiment dominant de cette tourbe amorphe et enfiévrée, prête pour le massacre comme pour le pavois.
« Cédons-nous:^ Partons-nous? » demandait Ma-
LES PRIiMAIRES 327
tonnay sur un ton de supplication. Ce vieux physicien égaré dans la politique, entré au ministère, puis chassé du ministère sans savoir pourquoi, prétendait aimer le peuple, mais haïssait et redoutait la foule. Aussitôt qu'il descendait sur le Forum, il se sentait une âme d'aristocrate. Rentré dans son laboratoire, il redevenait démagogue.
Pour l'instant, une batterie d'artillerie braquée sur cette légion de diables aurait joliment fait son affaire. Son antimilitarisme notoire cédait à un militarisme effréné aussitôt qu'il craignait pour sa peau. Il marmonnait entre ses dents : « Même pas un commissaire de police. »
(( Eh qu'en ferions-nous? » cria Salvian. Lui ne se laissait point désarçonner aisément. Au cours de sa longue carrière, il en avait déjà vaincu, de ces résistances houleuses. Ce soir néanmoins l'hostilité paraissait voulue, fortement encadrée.
Plusieurs rancunes, comme il arrive, s'étaient coalisées contre l'ancienne idole parlementaire : celle de Sambuc et des loges, celle des amis et disciples de Marc Albigny, celle des admirateurs de Mme iïaussoir, celle même des familiers de Nortier qui ne pardonnaient pas au Prolétaire sa lâche attitude au moment du suicide. Sans compter les jalousies innombrables et anonymes que la célébrité et le talent suscitent dans tous les clans et dans tous les partis, sans compter ce rebut social, ces faces
inhumaines et hideuses qui ne sortent des limbes que pour la curée.
Jusqu'alors le tribun avait eu des périodes d'ombre et de lumière. Mais cette force ascensionnelle que prête la plèbe à ses maîtres éphémères, et qui est comme leur basse étoile, ne lui avait jamais fait défaut.
Il venait de comprendre qu'elle s'éteignait en lui. S'il ne brisait point le cercle maléficieux, il était perdu. Il fallait à tout prix diviser les assaillants. Ceux-ci se prêtaient à la manœuvre : les uns debout, d'autres quittant leur place, rejoignant leurs complices, d'autres tournant le dos au bureau et interpellant les interpellateurs. La sonnette, agitée par le président, ne faisait qu'augmenter le hourvari. Salvian, désignant une demi-douzaine de citoyens qui se faulilaient le long des gradins, cria de tous ses poumons : « J'aperçois quelques cléricaux, quelques misérables tartuffes... »
Instinctivement on suivit son geste, et les « hou, hou, la calotte! » éclatèrent.
« Quelques misérables tartuffes. Ils ont amené leiLrs larbins pour m'arracher le droit de parole. Ils se sauvent cependant, ils fuient comme toujours... »
Le reste se perdit dans les huées. Ceux qu'on traitait ainsi liient volte-face afin de protester. On les bouscula. Une courte bagarre s'ensuivit :
« Reconnaissez les procédés...
J.ES PRIMAIRES 32i>
— C'est loi le jésuite... et l'Œuvre Chrétienne!
— ... A bas Salvian . . . Vive Sambuc ! . . . » L'orateur hésitait à révéler le rôle de Mague, les
dix mille francs de Xortier. Il n'avait pas de preuves immédiates. L'accusation ne serait pas comprise. Il eût donné plusieurs années de sa vie pour une de ces inspirations victorieuses, pour une de ces diversions qui emportent tout. Les bouillonnements de la colère l'aveuglaient, le rendaient pareil au taureau qu'affolent les clameurs et les banderilles. Ses gestes vains, qui retombaient le long de son corps, comme des signaux cassés, sa voix éraillée et toujours magnifique mais inefficace, le débraillé de son costume, sa transpiration, son col défait, sa mâchoire avancée puis pendante sous la barbe qui grisonnait déjà, ses yeux pleins d'une détresse véhémente, tant de fougue à la dérive eût dû inspirer la pitié.
Au contraire, devant ce résultat la sauvagerie s'aggravait. Les trépignements, les rires, les outrages cédaient à des aboiements véritables. La bête, (]ue depuis si longtemps le socialiste .s'ingéniait à démuseler et à déchaîner, essayait ses crocs sur l'imprudent qui avait cru demeurer son maître, la lancer et la ramener à son gré. Un de ces terribles anonymes qui ferment la destinée des démagogues avait surgi au milieu du cirque et régulièrement hurlait un seul mot : Beurgeois ! Il y mettait toute
l'envie atroce qui oppose la classé avide à la classe nantie. Le tribun engagea le dialogue. C'était peutêtre une bouée que lui tendait ce ravageur.
«. Pourquoi bourgeois? Parce que je suis fils de paysans, de petits paysans, »
Son accent luisait sur les syllabes comme le soleil sur la motte de terre. L'anonyme répéta : « Beurgeois...!)) puis, quelques propos indistincts qui remplirent d'une joie bruyante ses voisins.
« Qu'es-tu donc, toi? demanda Salvian, fatigué du ton noble et en qui montait, malgré lui, la brutalité de Carteyrade.
— Serrurier de Panlruche.
— En ce cas, ferme ton verrou. »
La plaisanterie n'eut aucun succès. Le peuple souverain, quand il broie ses favoris d'un jour, exige d'eux leur respect in extremis. Un sou, lancé des dernières galeries, tomba sur la tribune, puis deux, puis trois, puis quatre pièces suivirent et tintèrent en frappant le bois. On put craindre que l'orateur ne fut lapidé avec du billon. « V'ià le bombardement de Nortier. » ] Le député ne se posséda plus. Il montra le poing à cette bande de singes et lui jeta un : « Tas de gueux », qui équivalait à un renoncement.
— Vous nous ferez assommer, fit Matonnay.
— Je m'en fous. »
En même temps, cet homme si rusé et qui ja
mais au. Parlement ne se laissait entraîner par ses adversaires, ce diplomate d'assemblée revenait à la naïveté du débutant. Il voulait descendre dans l'arène, prendre à la gorge cette hydre aux cinq mille têtes, l'étrangler. Il s'adressait à l'un, à l'autre, rendait insulte pour insulte, beau d'intrépidité, débridé, l'ambition saignante et tel qu'aucun de ses collègues ne l'avait encore jamais vu.
Cette apparence de légalité qui recouvre l'État révolutionnaire avait disparu. Restaient en présence l'agitateur et les agités en révolte. Il les fouaillait de railleries énormes, jles menaçait. Eux | regimbaient sous ses lanières, râlaient de fureur et semblaient prêts à se jeter sur lui.
Il fallait pourtant en finir. Le nombre, qui est la loi des républiques, a toujours raison de l'individu comme l'instinct a raison de la sagesse et la convoitise de l'héroïsme. Après avoir consulté ses assesseurs, le président Matonnay se leva et déclara la séance close. Salvian hagard et balbutiant put voir en même temps se vider la salle, crouler sa fortune et son espérance. De tant d'efforts, de tant de palabres, de tant d'artifices de doctrine, de tant de rhétorique, de tant de démarches il lui restait dans les oreilles un monstrueux vacarme, au cœur une amère désillusion. Ses clichés sur le bon sens des masses, l'éducation progressive du peuple, l'émancipation intellectuelle des travailleurs, le soleil
de la démocratie grimaçaient dans son cerveau surexcité. Quelle honte pour lui, le lion, de n'avoir pas fait reculer ni taire ces vils animaux, de leur céder, d'être leur risée.
Il ne dit pas bonsoir à ses collègues. Une remercia pas Matonnay. Par un de ces accidents burlesques qui viennent renforcer le tragique, il ne retrouvait point son chapeau. On finit par le dénicher, tout cabossé sous une chaise.
c Mon pauvre ami, quels sauvages!
— Quelle ingratitude !
— Vous aurez votre revanche. Le vrai peuple...
— La salle était faite.
— C'est une infamie. C'est un tour de Sambuc. » Il n'écoutait guère ces plates condoléances, derrière lesquelles pointait une satisfaction de cannibales.
C'est qu'il ne s'agissait pas cette fois d'un insuccès partiel. C'étaitl'écroulementdéfmitif d'unepersonnalité de premier plan, d'un des derniers intermédiaires entre le tiers et le quatrième état. C'était la ruine symbolique d'une politique de temporisation ; la poussée des basses couches, en s'accentiiant, venaitde culbuter celui qui avait] r air [d'èti'e le guide et qui n'était qu'un mannequin d'affleurement, qu'un propulsé.
Aucun des parlementaires présents à cette exécution ne pouvait s'y tromper. Le prolétauiat, excité par la maçonnerie, 'venait de régler son compte au beau parleur qui s'était pris trop au sérieux et avait
LES PRIMAIRES a33
cru enrayer le mouvement. Salvian était victime de cette vieille erreur où tombent régulièrement les démago,uues, laquelle consiste à croire qu'on suspend le cours de la révolution, qu'on lui dit : « Jusqu'à moi, mais pas plus loin. » La sociale, pour tuer ce gêneur, n'avait eu qu'à lui mettre un bâillon sur la bouche.
Au dehors la bagarre commençait. Échauffés par leur victoire, les cinq mille juges sortant du Cirque prétendaient se grouper et parcourir les boulevards au chant de V Internationale. La police de Caussade s'opposait à cette manifestation avec d'autant plus d'énergie qu'il s'agissait de rassurer les bourgeois, de leur prouver que le gouvernement radical saurait au besoin réprimer l'émeute.
Quelques compagnons, plus enragés qiieles autres, parlaient ouvertement d'assommer le tribun. Quand il parut, dans les remous de la bousculade, une gigantesque clameur de réprobation fît dire à un cruel farceur : « La séance continue » .
C'est protégé par un officier de paix et une demibrigade d'agents que l'ennemi de l'ordre, que l'apôtre du bouleversement put arriver jusqu'à un tiacre. Avec beaucoup de dignité il avait repoussé les offres de « sortir par derrière » que lui faisaient quelques peureux, et accepté le brais de Gendrart. Le bohème philosophe rassurait en ces termes son ex- directeur : « Soyez tranquille, nous arrangerons le compte rendu au journal.
— Oh ! riposta Salvian, si vous saviez, mon pauvre ami, à quel point je me moque de tout ça maintenant. »
La voiture partit, accompagnée par une dernière bordée d'injures. Le rhéteur malheureux s'était jeté dans un coin. Un immense et confus bourdonnement lui fatiguait le crâne. Il revoyait ses débuts, là-bas dans l'Hérault, un soir de fête, son premier discours libéral. Il avait parlé d'abondance sans réfléchir, mais superbement à une foule enthousiaste. Ensuite on l'avait porté en triomphe et les belles filles lui envoyaient des baisers sous le feu d'artifice. Il faisait bon, il faisait chaud. Quel bock au petit café de la place !
Il s'écria : « Ah les crapules! » Sa carrière de vingt-cinq ans lui faisait l'effet d'un songe; il venait de se réveiller.
Des physionomies narquoises, écarquillées, des bouches vociférantes sortaient de l'ombre de Paris et venaient se coller aux vitres de son fiacre. C'était cela le suffrage universel, une immense cuve de convoitises et de clameurs en perpétuelle fermentation. La république confiait ses destinées à un attroupement d'ivrognes et de badauds. Comment sur ces pilotis boueux la cité contemporaine tenaitelle encore?
Quand Salvian, soûlé d'amertume, rentra chez lui rue du Bac, il trouva dans son cabinet de travail son
fils et sa femme qui lisaient l'un près de l'autre sous la lampe. Un peu de feu achevait de s'éteindre. Ce spectacle d'intimité l'amollit.
« Ah! mes pauvres enfants, quelle débâcle! y> Ils ne comprenaient pas. Depuis que Jeanne l'avait quitté pour suivre Pierre Mague, Bernard vivait ainsi qu'un somnambule, accomplissait automatiquement les fonctions nécessaires à l'existence. Il regarda son père, comme un voyageur après une longue absence la maison natale qu'il reconnaît à peine :
« Ça n'a pas bien marché?... »
Salvian s'assit avec un découragement tel, une mine si défaite que Marianne allant à lui prit sa grosse tête brûlante entre ses mains :
« Merci, ma chérie. J'ai un grand besoin de tendresse. »
Il disait vrai. Sa vigueur était courte. Son optimisme naturel tournait parfois à la vision noire. Les êtres de combat, quand ils s'abattent, sont plus désemparés que les autres.
Comme on ne l'interrogeait pas, par discrétion, il se dégagea de l'étreinte affectueuse, ouvrit les bras, pencha le front, dans un geste classique de renoncement. Ses yeux suivaient sur le tapis une arabesque embrouillée, colorée, qui se perdait dans du grisâtre :
« Voilà... ma carrière politique est finie... Le peuple m'a donné ce soir mon congé, oh! brutale-
ment... vilainement. J'ai cessé de plaire, paraît-il.
— Mais comment cela s'est-il passé? Raconte. Tn t'exagères peut-être. »
Le tribun secoua mélancoliquement la tète : (.'. Non, non... c'est trop certain... Tous les serviteurs de la démocratie ont eu le même sort : Lamartine, Gambetla, Ferry... Si Waldeck n'était pas tombé sous le couteau d'un chirurgien, lui aussi... chacun son tour. La folie, c'est d'espérer qu'on échappera à la règle commune... »
tl poussa un profond soupir : « C'est pourtant avec ces gens-là que j'ai cru libérer la France... »
Cela, c'était une phrase de discours qui déparait sa sincérité. Il s'en aperçut et se railla lui-même :
{( On croit toujours libérer la France... »
Jamais Marianne n'avait connu à son grand homme un accent aussi désabusé, aussi douloureux. Bernard, ému et immobile, comparait les deux abandons : celui de la femme, celui de la popularité... et trouvait sa plaie moins saignante.
François Salvian, las de contemplation intérieure, allait commencer son récit; la présence de son fils le retint. A quoi bon d'ailleurs expliquer mesquinement ce qui a des causes permanentes et profondes. Il se contenta d'un bref résumé :
« J"ai voulu parler. On m'a empêché... le boucan a duré deux heures... Il m'a fallu céder... Et me voilà...
LES l'IUMÂlllES 337
— Mais cela ne signifie rien. C'était un coup monté, une cabale...
— Evidemment... une cabale qui a réussi parce que mon parti a assez de moi.
— Assez de toi... c'est impossible!... ))Ce cri sorti du cœur de Marianne fit plaisir au vaincu. Il remercia sa femme d'un sourire :
« En politique, hélas, tout est possible... comme en amour. Mon échec de ce soir constaté, amplifié par tous les journaux...
— Sauf par le ProUlaire.
— Surtout par le ProUlaire... Ce glas retentira jusqu'à Carleyrade. Les efforts de Nicolas n'einpèche-' ront pas l'instituteur Oscar Malafosse de remplacer dans sept mois François 5alvian. Je suis démodé, ma chère. Je suis une vieille barbe. »
Il se leva et se dirigea vers sa table d'un pas lourd, assuré. 11 ouvrit un tiroir, remua des papiers, son revolver.
Marianne prit peur : « Que vas-tu faire?
— Horteuxestfou. Sa chaire de sociologie devient vacante au Collège de France. Je compte poser ma candidature. Je ne suis plus bon qu'à faire un petde-loup.
Puiss'adressant à son garçon :
« Quant à toi, mon Bernard, ne te fourre plus jamais dans la politique. Le métier est gâché pour longtemps...
— Oh, père, je n'en ai guère envie... »
Voyant son mari revenu au calme, Marianne se rasséréna. Elle l'interrompit même pour lui dire : « J'ai oublié de t'annoncer une grande nouvelle. J'ai reçu une lettre de Lafousse. Marie attend un petit Caltet.
— Ah ah î — fit Salvian avec bienveillance, — je serai donc bientôt grand-père. Nous tâcherons que ce marmot-là devienne un bon républicain malgré sa maman cléricale et son papa réactionnaire. »
Devant la stupeur de sa femme, il ajouta ironiquement :
« Les familles d'opinions divisées causent tôt ou tard la ruine de leur chef Si vous ne m'aviez pas cassé la tète, ta mère, ta fille, et toi avec vos bondieuseries, je n'aurais pas mis de l'eau dans mon vin rouge, les syndicats ne se seraient point séparés de moi, je n'aurais pas fait alliance avec Nortier, je serais encore populaire... Oui, parfaitement, pour éviter des scènes domestiques j'ai glissé au modérantisme... Oh! je ne vous reproche rien. Jai été faible parce que je vous aimais, Marie et toi, voilà tout. »
Son brusque retour à la sérénité l'étonnait. L'événement du Cirque d'Hiver lui semblait déjà lointain, vieux de plusieurs années. Quel bizarre travail s'accomplit donc dans les profondeurs de l'orgueil pour que ce qui semblait un désastre prenne peu à peu l'aspect d'une délivrance.
Après avoir «hésité entre diverses attitudes affligées qui convenaient mal à son tempérament, Salvian venait de choisir le meilleur parti. Il accepterait son sort en stoïque. 11 demeurerait un vivant témoignag-e de l'ingratitude et de la stupidité des masses. 11 ferait de sa blessure un ornement.