I.KS MIMA IRES
dable réussîle du journal el de ses projets maehiavéliqueSj leur expédiait des émissaires, les compromettaiL le plus possible. On les flattait, on les entourait, on les invitait. La presse d^opposition se faisait aimable à leur endroit, tout en se défendant de les servir.
Bien entendu, le secret tomba promptement dans le domaine public et tous les radicaux, socialistes et radicaux-socialistes furent au courant de ce qui se tramait. Mais la divulgation de leurs ambitions n'a jamais desservi les politiciens. Il se forma deux courants d'importance inégale. Celui des défenseurs de Sambuc, de VAube socialisiez de Houngar et de ses créatures. Celui, beaucoup plus vaste, des courtisans disponibles, des adorateurs du double soleil levant: « Laissons faire, disait Constant Fagnies avec un sourire, nos ennemis nous poussent mieux encore que nos amis. » C'était vrai. Il y a un tournant de la réussite où rien n'enraye plus le mouvement. Calomnies, outrages, pièges divers concourent à la popularité des favoris du destin.
Gertrude Fagnies, environnée d'adulateurs, se croyait déjà reine de France. Elle se commandait, chez les fournisseurs les plus chics, des toilettes ébouriffantes et compliquées, des « robes du sacre », disaient ses bonnes petites amies. Elle étudiait les révérences pour le jour où elle serait présidente de la République « en attendant mieux ». Elle eut un
2IÎ LES PRIMA m ES
Pendant la suspension, les témoins qui avaient étudié le jeu de « Vautre » donnaient des conseils rapides à leur client : « Ne le laissez plus marcher, disait le secrétaire de VÀube socialiste; il se feûdra î!i fond et vous l*aurez. C'est un tehrile. » Car sur le terrain, en quelques secondes, le tempérament d'un homme se révèle. De leur côté les ofliciers murmuraient à Toreille de leur ami : « II. ne se garde pas dans la ligne basse. Tâche de l'arrêter à la cuisse. »
Ces remarques-là ne font que troubler celui à qui on les adresse et paralyser ses moyens. Laurent s'en aperçut, mais trop tard. Malgré lui il songeait à la grosse jambe de Gageron et il épiait ses mouvements, au lieu de suivre son instinct qui était de dégager dans la ligne haute.
Bientôt tous deux, fatigués de leur tactique réciproque, se jetèrent violemment l'un sur l'autre. Les corps k corps étant interdits, on les sépara. Le chemise de Gageron se trouvait traversée au niveau du col, mais, comme il la portait lâche et molle, elle avait fait dévier l'épée, heureusement pour lui.
Cette alerte néanmoins l'irrita. Il tenait à sa réputation de tireur et il était important que lloungar, son nouveau commanditaire, ne le crût pas une mazellc. Il n'avait désiré jusqu'alors que blesser légèrement le capitaine Caltct contre lequel il n'avait pas de haine. A partir de là, il chercha le moyen de
ralteindre ^ncvemeiil, sinon de le tuer. F/instluclde conservatioti pcrsonneU*^ renforça son calcul politique.
Or la victoire dans le duel appartient au ressentiment le plus fort. Le duel est le jugement du vouloir. Par malheur, à cette minute critique Laurent fut distrait par Timage de sa femme, arraché à cette tension de l'énergie belliqueuse qui prime l'adresse et le courage. Nestor, qui l'épiait, gagna sournoisement la mesure d'un pas et se précipita la pointe en avant.
« Halte ! »
Laurent avait reçu le coup adroite du sternum, entre deux côtes, et quoique devenu très pale restait debout sur ses jambes tremblantes. Tous eurent le sentiment qu'il était mortellement touché. On approcha bien vite une chaise. Les docteurs examinèrent. la blessure, petit point rouge d'où le sang jaillissait avec des bulles d'air. Pendant qu'on la sondait, avec d'infinies précautions, le pauvre garçon perdit connaissance.
H se retrouva dans son lit, chez lui, rue de Miromesnil, entouré de visages inquiets et familiers, sa femme, sa sœur, Mme lïaussoir, Marianne et Nicolas Salvian. Ce dernier soupira : « Il nous a donné du mal. » — « Pourquoi, songeait Laurent, ont-ils l'air si ému?... Qu'est-il arrivé? » Il ne souffrait pas. Seulement sa respiration était gênée et
îïâ LES rBIMAIt\ES
Pendant la Kaspension, les témoins qui avaient éludié le jeu de « riuitre » donnaient des coûseils rapides à leur client : « Ne le laissez plus marclier, disait le secrétaire de VÀuba sociaUsie; il se fendra à fond et voub l'aurez. C'est un fébrile, d Car sur le terrain, en quelques secondes Je tempéramenl: friin homme se révèle. De leur côté les officiers murmuraient à Toreille de leur ami : « Il ne se garde pas dans la ligne basse. Tâche de l'arrêter à la cuisse. »
Ces remarques-là ne font que troubler celui à qui on les adresse et paralyser ses moyens. Laurent s'en aperçut, mais trop tard. Malgré lui il songeait à la grosse jambe de Gageronetil épiait ses mouvements, au lieu de suivre son instinct qui était de dégager dans la ligne haute.
Bientôt tous deux, fatigués de leur tactique réciproque, se jetèrent violemment l'un sur l'autre. Les corps à corps étant interdits, on les sépara. Le chemise de Gageron se trouvait traversée au niveau du col, mais, comme il la portait lâche et molle, elle avait fait dévier l'épée, heureusement pour lui.
Cette alerte néanmoins l'irrita. Il tenait à sa réputation de tireur et il était important que Houngar, son nouveau commanditaire, ne le crût pas une mazcLle. Il n'avait désiré jusqu'alors que blesser légèrement le capitaine Caltct contre lequel il n'avait pas de haine. A partir de là, il chercha le moyen de
Patteindre grièvement, sinon de le tuer, LInsUnctde conservation personnelle renforça son calcul politique.
Or la victoire dans le duel appartient au ressentiment le plus fort. Le duel est le jugement du vouloir. Par malheur, à cette minute critique Laurent fut distrait par Timage de sa femme, arraché à cette tension de l'énergie belliqueuse qui prime l'adresse et le courage. Nestor, qui l'épiait, gagna sournoisement la mesure d'un pas et se précipita la pointe en avant.
« Halte ! »
Laurent avait reçu le coup adroite du sternum, entre deux côtes, et quoique devenu très pâle res-^ tait debout sur ses jambes tremblantes. Tous eurent le sentiment qu'il était mortellement touché. On approcha bien vite une chaise. Les docteurs examinèrent .la blessure, petit point rouge d'où le sang jaillissait avec des bulles d'air. Pendant qu'on la sondait, avec d'infmies précautions, le pauvre garçon perdit connaissance.
H se retrouva dans son lit, chez lui, rue de Miromesnil, entouré de visages inquiets et familiers, sa femme, sa sœur, Mme Ilaussoir, Marianne et Nicolas Salvian. Ce dernier soupira : « 11 nous a donné du mal. » — « Pourquoi, songeait Laurent, ont-ils l'air si ému?... Qu'est-il arrivé? » Il ne souffrait pas. Seulement sa respiration était gênée et
Ui LES rRllLURES
venL et allait quelquefois se délasser dans son pays d'origine, en Savoie, On le savait passionné pour la montagne. Personne ne s*inqui<:Eail de ses fantaisies.
Il regarda sa montre : « Quatre heures.,, je n'ai que trop de Lemps... mais je ne veux pas rester ici. » li ouvrit un tiroir de son large bureau, serra dans sa poche un rouleau d'or, un étui à cigarettes, une mignature représentant Simonne Albigny, sa mère adoptive, et deux petits portraits-cartes de sa femme et de sa fille qu'il emportait partout avec lui. Comme il achevait ces préparatifs, on frappa à la porte. Il cria : « Entrez ! » d'une voix nerveuse.
« C'est nous, papa, je te dérange? » Longue et svelte, habillée de gris clair, Suzanne Nortier poussait devant elle Rose NafTé chétive et timide. Mme Ilaussoir lui avait recommandé sa nouvelle auxiliaire et la jeune fille s'était attachée, comme tous ceux qui l'approchaient, à la petite mystique de Car tey rade.
Camille Nortier ne s'attendait pas à cette visite. Il chérissait sa fille et craignait de s'amollir. Il répondit d'un ton bourru :
(( Je suis un peu pressé. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, mesdemoiselles?
— Voilà, papa. Dans cinq jours c'est la fête de mère Cécile. On a fait une quête chez tous les amis de l'duivre Chrétienne, et recueilli deux cent vingtcinq francs, mais il en faudrait cinq cents...
— Pourquoi faîre?
— Pour avoir un nouveau lit de petit pauvre.
C'est la surprise qu*on réserve à mère Wcile... Alors.,, j'aj pensé.., que si tu pouvais... ^
Norlier coriverîit eu sourire l'éntotioii qui lui montait de la poitrine. Sur les mille francs du rouleau d'or il en compta trois' cents à sa Suzanne, cependant que Rose Naffé silencieuse jetait autour d'elle des regards sans curiosité, des regards de reconnaissance qui voulaient s'intéresser aux objets.
« Ça va comme ça?
— ^^ Oh ! merci, merci, je t'adore. Imagine-toi que Rose n'osait pas monter avec moi. Elle avait peur. J'avais beau lui dire que tu n'es pas un ogre.
— Ah! ah!... fit Nortier distrait... Ta mère n'est pas rentrée? Elle n'est pas en bas?
— Non, pas encore, as-tu quelque commission pour elle?
— Tu l'embrasseras de ma part. Je vais en Savoie pour trois ou quatre jours, et il me sera peut-être impossible de repasser par ici avant le train. »
Comme sa fille sortait avec sa compagne, il ne put y tenir et, saisissant sa jolie tête, l'étreignit longuement, tendrement; il la dorlotait ainsi sur son cœur quand elle était petite et pleurait. Suzanne riait, mais Rose l'intuitive sentit dans l'air quelque chose d'étrange, d'anormal qui lui donnait envie de prier.
Sur le pas de sa porte le financier s'arrêta une
m LES Ï'IIIMAIHES
seronJe. Il se retorirnaet regarda son hôtel, noble et fier dans le Liède crépuscule. Il avait rair solide, inébranlable. Sous la voûte un valet d'écurie lavait le coupé à grande eau. Le concierge lisait dans sa lûg;e* Bâtisse et serviteurs respiraient la l'ichesse. Ouaud il s'était installé là, sept ans auparavant^ Nortier avait réalisé son rèvej entrevu le repos et le calme. S'il s'était sagement retiré deâ alTaires à ce moment précis, il aurait réalisé quarante millions.
Il appela un fiacre découvert, y installa sa valise et se Qt conduire avenue des Ternes^ chez Albigny qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs mois.
Le doctrinaire était couché, souffrant d'une crise terrible qui lui creusait la ligure et donnait à sa voix rude l'acuité soudaine de la douleur. 11 méprisait son frère adoptif en tant que millionnaire, mais il estimait en lui le joueur qui risque perpétuellement son va-tout. Rompu comme un agioteur aux questions de banque et de bourse, il connaissait la hardiesse de Nortier, l'ampleur de ses spéculations. Il lui tendit une main décharnée.
« Eh bien, vieux, ça va? Fagniesne t'a pas encore roulé?... Salvian ne t'a pas encore lâché?... Ah! vous faites du joli travail tous les trois avec les papiers Sambuc... Toi, tu es un réac... lu es dans ton rôle. Mais eux, quelles déconcertantes canailles! »
Celui à qui il s'adressait ne répondit rien et s'assit. Le malade, s'appuyantà son oreiller, considéra alors
LES PHI MA 1RES tiS
^n visage qui ne paraissait pas d'un vainqueur. Les gros traits du roi du caK s'étaient aiïaissés. Des rides plissaient son cou. Sa raie elle-même était mal faite : « Diable... Tu as l'air aussi crevard que moi... la noce, rinfluenza, ou ritalienne?
— Marc, commença solennellement Nortier, astu des nouvelles de ta fiHe?
— Mais elle va bien, je te remercie... Elle est à Lyon où elle mange de la misère aux côtés de son idiot de mari. Ce Bernard est le portrait de son père... un fat... un paresseux... un menteur... »
Il s'interrompit sur un geste de son visiteur qui continua :
« Marc, je dois tout à ta mère. Elle m'a élevé et nourri comme son propre enfant. La vie a fait que je n'ai pu m' acquitter envers toi; d'ailleurs tune l'aurais pas admis, étant fier comme un buffle sauvage... Mais j'ai déposé, chez un ami fidèle et sérieux, une petite somme qui, en cas d'alerte, appartient de droit à ta fille... Laisse-moi achever... Il faut, tu m'enlends, il faut qu'elle accepte ce souvenir de moi. Je te le demande au nom de Simonne Albigny. »
Le révolutionnaire comprit que c'était grave et délicatement s'abstint d'interroger : « Entendu, Camille. Elle l'acceptera.
— Merci, reprit Nortier. Maintenant parlons un peu de toi. Qu'est-ce qui te force à garder le lit?
246 LES PRIMAI HES
— Tu liens à le savoir... J*oi qu'avant longtemps je savourerai la joie de ne ptus vivre, je quitterai ce monde abject et mes fétides conteraporains. Re* garde mes pattes. C'est Farthrite. Quand on en est là, on n'a rien à envier au financier contre qui la veine se retourne. >
Parlant ainsi avec un sarcasme qui tordait sa bouche barbue, il rabattit ses couvertures, montra deux jambes maigres, lamentables, gonflées aux genoux. Il pinçait et secouait ses muscles flasques :
« Je ne sens rien. C'est déjà mort. Pour se débarrasser de moi, mon médecin veut m'envoyer à Terrenoire. Soit. J'essaierai de cette dernière blague avant de revenir au régime minéral... C'est égal, j'ai en train un petit travail sur les exploiteurs du socialisme que j'aurais joliment voulu achever. C'est mon testament aux camarades. J'y esquisse un Salvian et un Fagnies plutôt tapés.
— Pourvu qu'il ne me fasse pas une lecture », songeait Nortier épouvanté. Albigny devina sa pensée :
« Rassure-toi. ..Jenetel'infligeraipas... D'ailleurs elle te déplairait, ma brochure, c'est un éreintement féroce de tes associés... Quelle drôle de chose que la politique... Ce sont les manieurs d'argent de ta sorte qui soutiennent aujourd'hui les faux frères, les dupeurs du peuple... et ça n'a aucune importance, attendu que les revendications sont plus
LES PRIMAI IVES 3i7
fortes que les tiaiLreselqLieles Salvian et les Norlier s'osent ainsi les uns par les autres^ taisant avancer la révolulion maigre eux. Yous êtes dens poires, n'en doute pas.
— Ah ! mon pauvre ami, répliqua tristement le financier, si tu pouvais comprendre à quel point tout cela m'est égal ! »
En sortant de chez Albigny, ^Jortier hésita sur le choix d'un restaurant. Le soir venait avec lenteur, jetant sur la ville une cendre rose. Le riche était las du contact des riches; il tenait sa valise à la main, comme un voyageur qui débarque à Paris et, malgré le désastre, il se sentait étonnamment libre. Il finit, après une longue marche, par entrer chez Boivin, avenue de Clichy, où on lui préparait une entrecôte iBercy à son goût. Il trouvait aux plats, au vin, au café, une saveur délicieuse et il chassait énergiquement les images lugubres qui sollicitaient son esprit.
Il monta dans le train à la gare de Lyon comme à l'ordinaire, salué par les employés qui admiraient sa fortune et ses beaux pourboires, fuma pendant qu'on installait sa couchette, avala deux capsules de chloral préparées d'avance et s'endormit.
En dépit du narcotique, il fut réveillé cinq ou six fois brutalement, comme si une main l'arrachait au sommeil. Alors il lui fallait quelques secondes pour ressaisir la cruelle réalité qui lui donnait le fris-
tie LES PIUMAIUES
son, une tristesse d'enfant. Il répétait plusieurs fois de suite : ^ Ciomment faire?,.. Gomment se tirer de là? >ï sachaiil à merveille qu'on ne répare pas une perte de soixaiUe-dix millions,,, sur lesquels vingt appartiennent n autrui,
II y avail d'abnrd les banquiers et financiers ses confrères, qui avaient suivi son étoile... Les frères Leridde, Oscar Malus, Stephen and son... Ces malins entre les malins ne s'étaient jusqu'au bout doutés de rien. Tant pis pour eux.
Il y avait ensuite Fabricius Gorat qui ne cessait depuis quelques mois de lui confier des sommes énormes avec un naïf enthousiasme. C'étaient même ces quatre ou cinq millions-là qui avaient permis de boucher les trous et d'alimenter le Prolétaire. Bah ! un nègre... il en serait quitte pour retomber en esclavage et Jravailler dans les plantations.
Mme Haussoir... ci le remords devenait affreux. Nortier l'avait souvent aidée certes, l'admirable femme, mais il avait aussi mis au jeu les fonds disponibles, les ressources accumulées de cette Œuvre Ghrétienne qu'il administrait souverainement. De sorte que tous les pauvres, tous les orphelins recueilli<, tous les malades allaient être jetés à la rue. Le vol par là touchait au crime. Il eût été impossible au coupable de se retrouver en présence de Mme Haussoir, de lire dans ses yeux la stupeur et le mépris, d'assister au naufrage delà bonté, de la gé-
Tiérosité, du sacrifice. Tout, tout, plutôt qu'un tel chA liment.
Claire de StiiiitineSj fille de sa bîenfaif rire la roarquise de Valgoverl, allait être réduite à la mendicilé auprès du falot Daniel. Les économies de la Vindiera disparaissaient du même coup, et combien d'autres, riches ou pauvres, amis ou camarades, indifférents même, que guettait la misère immédiate. Car la réputation de Nortier était telle, son crédit si bien établi que les gens lui remettaient leurs capitaux et leurs valeurs en fermant les yeux, comme à une Caisse d'épargne qui eût donné du cent pour cent. Il n'acceptait nulle observation, nul contrôle. Dans les a«emblées d'actionnaires, il déposait ses résultats, il disait : « J'ai agi ainsi, acheté tant, remboursé tant, gagné tant ». Il fallait se contenter de ces données sommaires : « Puisque Nortier l'affirme... », cette phrase fermait péremptoirement les débats. On l'avait surnommé l'Empereur.
Puis c'étaient les anonymes, le peuple des petits, employés, fabricants, contremaîtres, ouvriers qui pâtiraient de cet eifroyable krach et maudiraient la folie du patron. Ne fallait-il pas être fou pour risquer ainsi le cadavre! Riais Nortier, en affaires comme dans les Alpes, aimait à contourner les précipices; il lui fallait le danger, le vertige, l'altitude des chiftres, ces totaux presque immaculés qui ne portent l'empreinte que de rares mains bu-
ii8 LES PRIMAIRES
son, une lrisles.se d'enfant. Il répétait plusieurs fois de suite ; a Gomment faire?.,. Gomment se tirer de là? » sachant ;\ merveille qu'on ne repare pas une perle de soixante-dix millions.., sur lesquels vingt appartiennent A autrui.
fl y avait d'abord les banquiers et financiers ses confrères, qui avaient suivi son étoile... Les frères Leridde, Oscar Malus, Stephen and son... Ces malins entre les malins ne s'étaient jusqu'au bout doutés de rien. Tant pis pour eux.
Il y avait ensuite Fabricius Corat qui ne cessait depuis quelques mois de lui confier des sommes énormes avec un naïf enthousiasme. C'étaient même ces quatre ou cinq millions-là qui avaient permis de boucher les trous et d'alimenter le Prolétaire, Bah I un nègre... il en serait quitte pour retomber en esclavage et travailler dans les plantations.
Mme llaussoir... ci le remords devenait affreux. Nortier l'avait souvent aidée certes, l'admirable femme, mais il avait aussi mis au jeu les fonds disponibles, les ressources accumulées de cette Œuvre Chrétienne qu'il administrait souverainement. De sorte que tous les pauvres, tous les orphelins recueilli<, tous les malades allaient être jetés à la rue. Le vol par là touchait au crime. Il eût été impossible au coupable de se retrouver en présence de Mme llaussoir, de lire dans ses yeux la stupeur et le mépris, d'assister au naufrage de la bonté, de la gé-
nérositê, du sacrifice. Tout, totitj plutôt qu'un tel chA liment,
Claire de Saiotînes, fille de sa bienfaitrice la marquise de Valgovertj allait être réduite à la mendicité auprès du falot Daniel. Les économies de la Vindiera disparaissaient du même coup, et combien d'autres, riches ou pauvres, amis ou camarades, indifférents même, que guettait la misère immédiate. Car la réputation de Nortier était telle, son crédit si bien établi que les gens lui remettaient leurs capitaux et leurs valeurs en fermant les yeux, comme à une Caisse d'épargne qui eût donné du cent pour cent. Il n'acceptait nulle observation, nul contrôle. Dans les assemblées d'actionnaires, il déposait ses résullats, il disait : « J'ai agi ainsi, acheté tant, remboursé tant, gagné tant ». Il fallait se contenter de ces données sommaires : « Puisque Nortier l'affirme... », cette phrase fermait péremptoirement les débats. On l'avait surnommé l'Empereur.
Puis c'étaient les anonymes, le peuple des petits, employés, fabricants, contremaîtres, ouvriers qui pâtiraient de cet elTroyable krach et maudiraient la folie du patron. Ne fallait-il pas être fou pour risquer ainsi le cadavre! Mais Nortier, en affaires comme dans les Alpes, aimait à contourner les précipices; il lui fallait le danger, le vertige, l'altitude des chiftres, ces totaux presque immaculés qui ne portent l'empreinte que de rares mains hu-
S50 LES PlllMAIRES
imaines. Quainl il lisait dans ks journaux les statistiques américaines, le bilan des milliardaires de Kew-York, il se disait avec orgueil : « Pourquoi pas moi„. je les vaux bieiL.. ^ Et il osait ce que personne n'ose.
Lui seul eût pu sonder le gouffre. Il évitait de le l'aire, se contentant d'une approxîmalion globale, comme i! éTÎtait d'évoquer avec trop de netteté les iigiires de ceux qu'il entraînait dans sa chute* Dès qu'un visage se précisait, il passait à un autre, pareil au criminel qui brouille dans son souvenir les images néfastes. Ou bien, par un amer désir du contraste, il se reportail aux heures enivrantes de ses premiers succès, ^
Un soir d'été, quinze ans auparavant, montant eu voiture Tavenue des Champs-Elysées, aux côtés d'un coulSssier fort important, salué par tous ceux qui l'apercevaient, déjà célèbre pour trois ou quatre coups heureux, il avait eu la sensalion d'un pouvoir sans limite, la plénitude de la domination par largenL Dix ans plus tard, il avait frôlé la catastrophe. Le marché des cafés s'eflbndrait soudain, puis se relevait en quarante-huit heures, grâce à un consortium immédiatement assemblé par lui* Ce geste énergique conquérait les derniers dissidents, donnait à la firme Nortier la prééminence. C'est à part ir de là qu'il greffait, sur ses deux spécialités, une multitude d'autres trafics nombreux et florissants.
LES PrUMAlRES m
A ce point de sa douloureuse rêverie, que rythmait la marche du Irain, le voyageur apert^ut les yeux clairs de Laurent Cal tel, son plus récent auxiliaire... Il ne devait pas prolîter longtemps, le brave garçon, de ses émoluments et de sa place... et Salvian, son beau-père... et le journal... et ce groupement d'hommes politiques... ceux-là sauraient se retourner. Ils retomberaient au pouvoir de Houngar.
Gomme il devait être heureux, Houngar, d'avoir abattu son vieil adversaire; car maintenant, sans doute, il connaissait la situation. Depuis la perte du Prolétaire, qui avait été sensible à son orgueil, ce juif faisait un travail de taupe et le roi du café devinait son influence néfaste derrière chacune des calamités qui ne cessaient de fondre sur lui. Le coquin avait le bras long et il était bien renseigné. Pendant un quart d'heure seulement, Nortier avait pensé à aller le voir, à s'humilier, à demander grâce. Mais il avait supposé le rictus de l'implacable Jacob, son refus, ses regards de triomphe. A quoi bon lui donner cette suprême joie.
Le train courait à travers la campagne opaque avec ces longs cris de détresse qui réveillent les chiens et effrayent les enfants endormis. Parfois il s'arrêtait comme inquiet, puis reprenait sa fuite éperdue. Bientôt une petite bande rouge apparut au-dessus des collines. C'était le jour. Le vaincu ouvrit la fenêtre et savoura quelques gorgées d'air froid. Puis,
ri(] LES PRIMAIRES
— Tu tiens à le savoir,,. J'ai qu'avant longtemps je savourerai la joie tle ne plus vivre, je quitterai ce monde abject et mes fétides contemporains. Regarde mes pattes. C'est rarthritc. Quand on en est là, on n'a rien à envier au financier contre qui la veine se retourne, )i
Parlant ainsi avec un sarcasme qui tordait sa bouche barbue, il rabattit ses couvertures, montra deux Jambes maigres, lamentables, gonflées aux genoux. Il pinçait et secouait ses muscles flasques :
« Je ne sens rien. C'est déjà mort. Pour se débarrasser de moi, mon médecin veut m'envoyerà Terrenoire. Soit. J'essaierai de cette dernière blague avant de revenir au régime minéral... C'est égal, j'ai en train un petit travail sur les exploiteurs du socialisme que j'aurais joliment voulu achever. C'est mon testament aux camarades. J'y esquisse un Salvian et un Fagnies plutôt tapés.
— Pourvu qu'il ne me fasse pas une lecture », songeait Nortier épouvanté. Albigny devina sa pensée :
« Rassure-toi. . . Je ne te l'infligeraipas. . . D'ailleurs elle te déplairait, ma brochure, c'est un éreintement féroce de tes associés... Quelle drôle de chose que la politique... Ce sont les manieurs d'argent de ta sorte qui soutiennent aujourd'hui les faux frères, les dupeurs du peuple... et ça n'a aucune importance, attendu que les revendications sont plus
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fortes que leslrnUrcsctqLie les Salvian et les Xoitîer s'usent ainsi les uns parles autres, Ihisant avancer la révolulîon malgré eux. Vous êtes deux poires, n'en doute pas.
— Ah ! mon pauvre ami, répliqua tristement le financier, si tu pouvais comprendre à quel point tout cela m'est égal ! »
En sortant de chez Albigny, Nortier hésita sur le choix d'un restaurant. Le soir venait avec lenteur, jetant sur la ville une cendre rose. Le riche était las du contact des riches; il tenait sa valise à la main, comme un voyageur qui débarque à Paris et, malgré le désastre, il se sentait étonnamment libre. Il finit, après une longue marche, par entrer chez Boivin, avenue de Clichy, où on lui préparait une entrecôte Sercy à son goût. Il trouvait aux plats, au vin, au café, une saveur délicieuse et il chassait énergiquement les images lugubres qui sollicitaient son esprit.
Il monta dans le train à la gare de Lyon comme à l'ordinaire, salué par les employés qui admiraient sa fortune et ses beaux pourboires, fuma pendant qu'on installait sa couchette, avala deux capsules de chloral préparées d'avance et s'endormit.
En dépit du narcotique, il fut réveillé cinq ou six fois brutalement, comme si une main l'arrachait au sommeil. Alors il lui fallait quelques secondes pour ressaisir la cruelle réalité qui lui donnait le fris-
^îCi LES PRIMAIRES
— Tu tiens à le savoir... J'ai qu'avant longLcmps je savourerai la joie de ne plus vivre, je quitterai ce monde abject et mes fétides contemporains, Reg^arde mes pattes. C'est Tarthrite, Quand on en est là, on n'a rien à envier au financier contre qui la veine se retourne, •»
Parlant ainsi avec un sarcasme qui tordait sa bouche barbue, il rabattit ses couvertures, montra deux jambes maif,n'es, lamentables j ^ouflées aux genoux. Il pinçait et secouait ses muscles (lasques :
« Je ne sens rien. C'est déjii mort. Pour se débarraBser de moi, mon médecin veut m'envoyer à Terrenoire. Soit, J'essaierai de cette dernière blague avant de revenir au régime minéral,.. C'est é^^al, j'ai en train un petit travail sur les exploiteurs du socialisme que j'aurais joliment voulu achever. C*esl mon testament aux camarades. J'y esquisse un Salviau et un Fngnies plutôt tapés*
^ Pourvu qu'il ne me liisse pas une lecture », songeait Nortier épouvanté. Albigny devina sa pensée :
<£ Rassure-toi*., Je ne terinfligeraipas... D'ailleurs elle te déplairait, ma brochure, c'est un éreinlenient FcroG^ de tes associés,.. Quelle di'ôle de chose que la politique... Ce sont les manieurs d'argent de ta sorte qui soutiennent aujourd'hui les faux frères, les dupeurs du peuple... et ça n'a aucune importance, attendu que les revendications sont plus
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fortes que les traîtres et que les Salvian cl les Norlier s'usent ainsi les uns par les autres, faisant avancer la révoluliou malgré eux. Vous ùtes deux poires, n'eu doute pas,
— Ah ! mon pauvre anii, répliqua Irislenienl le financier, si tu pouvuîs comprendre ii quel point tout cela m'est égal ! »
En sortant de chez Albigny, Mortier hésita sur le choix d'un restaurant. Le soir venait avec lenteur, jetant sur la ville une cendre rose. Le riche était las du contact des riches; il tenait sa valise à la main, comme un voyageur qui débarque à Paris et, malgré le désastre, il se sentait étonnamment libre. Il finit, après une longue marche, par entrer chez Boivin, avenue de Clichy, où on lui préparait une entrecôte iBercy à son goût. Il trouvait aux plats, au vin, au café, une saveur délicieuse et il chassait énergiquement les images lugubres qui sollicitaient son esprit.
Il monta dans le train à la gare de Lyon comme à l'ordinaire, salué par les employés qui admiraient sa fortune et ses beaux pourboires, fuma pendant qu'on installait sa couchette, avala deux capsules de chloral préparées d'avance et s'endormit.
En dépit du narcotique, il fut réveillé cinq ou six fois brutalement, comme si une main l'arrachait au sommeil. Alors il lui fallait quelques secondes pour ressaisir la cruelle réalité qui lui donnait le fris-
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son, une trîsl'^sse dVnraiit. Il répétait plusieurs fois de suite : « Gomment faire?... Comment se tirer de là? M sachant à merveille qu'on ne répare pas une perle de soixante-dix millions.,, sur lesquels vingt appartiennent h autrui,
U y avait d'abord les banquiers et financiers ses confrères, qui avaient suivi son étoile... Les frères Leriddc, Oscar Malus, Stephen and son... Ces matins entre les malins ne s'étaient jusqu'au bout doutés de rien. Tant pis pour eux.
Il y avait ensuite Fabricius Corat qui ne cessait depuis quelques mois de lui confier des sommes énormes avec un naïf enthousiasme. C'étaient même ces quatre ou cinq millions-là qui avaient permis de boucher les trous et d'alimenter le Prolétaire. Bah ! un nègre... il en serait quitte pour retomber en esclavage et travailler dans les plantations.
Mme Haussoir... ci le remords devenait affreux. Nortier l'avait souvent aidée certes, l'admirable femme, mais il avait aussi mis au jeu les fonds disponibles, les ressources accumulées de cette Œuvre Chrétienne qu'il administrait souverainement. De sorte que tous les pauvres, tous les orphelins recueilli<, tous les malades allaient être jetés à la rue. Le vol par là touchait au crime. Il eut été impossible au coupable de se retrouver en présence de Mme Haussoir, de lire dans ses yeux la stupeur et le mépris, d'assister au naufrage de la bonté, de la gé-
nérosité, du sacrifice. Toul, tout, plutôt qu'un tel chAtiment.
Claire de Saintînes, fdte de sa bienfaitrice la marquise de Vatgovert, allait être réduite a la mendicité auprès du falot Daniel. Les économies de la Vindiera disparaissaient du même coup, et combien d'autres, riches ou pauvres, amis ou camarades, indifférents même, que guettait la misère immédiate. Car la réputation de Nortier était telle, son crédit si bien établi que les gens lui remettaient leurs capitaux et leurs valeurs en fermant les yeux, comme à une Caisse d'épargne qui eût donné du cent pour cent. Il n'acceptait nulle observation, nul contrôle. Dans les a*emblées d'actionnaires, il déposait ses résullats, il disait : « J'ai agi ainsi, acheté tant, remboursé tant, gagné tant ». Il fallait se contenter de ces données sommaires : a Puisque Nortier l'affirme... », cette phrase fermait péremptoirement les débats. On l'avait surnommé l'Empereur.
Puis c'étaient les anonymes, le peuple des petits, employés, fabricants, contremaîtres, ouvriers qui pâtiraient de cet eifroyable krach et maudiraient la folie du patron. Ne fallait-il pas être fou pour risquer ainsi le cadavre! Mais Nortier, en atïiiires comme dans les Alpes, aimait à contourner les précipices; il lui fallait le danger, le vertige, l'altitude des chiffres, ces totaux presque immaculés qui ne portent l'empreinte que de rares mains bu-
±m LES PlllMAînES
Î5011, une tristesse d'enfant II répétait plusieurs fois de suite : « Gomment faire?,,. Comment se tirer de là? » sachant à merveille qu'on ne répare pas une perte de soixante-dix millions... sur lesquels vingt appartiennent a autrui.
11 y avait d'abord les banquiers et financiers ses confrères, qui avaient suivi son étoile.,. Les frères Leridde, Oscar Malus, Stephen and son,.. Ces malins entre les nui lins ne s* étaient jusqu'aii bout doutés de rien. Tant pis pour eux.
Il y avait ensuite Falirîcîus Corat qui ne ce.ssaît depuis quelques mois de lui confier des sommes énormes aver un ii;iïf enthousiasme. C/étaienl même ces quatre ou cinq miliions-là qui avaient permis de boucher les trous et d'alimenter le Prolétaire. Bah ! un nègre... il en serait quitte pour retomber en esclavage et travailler dans les plantations.
Mme Ilaussoir... ci le remords devenait affreux. Nortier l'avait souvent aidée certes, l'admirable femme, mais il avait aussi mis au jeu les fonds disponibles, les ressources accumulées de cette Œuvre Chrétienne qu'il administrait souverainement. De sorte que tous les pauvres, tous les orphelins recueilli<, tous les malades allaient être jetés à la rue. Le vol par là touchait au crime. Il eut été impossible au coupable de se retrouver en présence de Mme Ilaussoir, de lire dans ses yeux la stupeur et le mépris, d'assister au naufrage delà bonté, de la gé-
LES MIMAIRES 249
nérosîté, du sacrifice. Tout, lout, plutôt qu'un tel châtiment.
Claire de Saiutines, fille de sa bienfaitrice la marquise de Valgoverl, allait être réduite a iamendicilé auprès du falot Daniel. Les économies de la Vindiera disparaissaient du même coup, et combien d'autres, riches ou pauvres, amis ou camarades, indifférents même, que guettait la misère immédiate. Car la réputation de Nortier était telle, son crédit si bien établi que les gens lui remettaient leurs capitaux et leurs valeurs en fermant les yeux, comme à une Caisse d'épargne qui eût donné du cent pour cent. II n'acceptait nulle observation, nul contrôle. Dans les assemblées d'actionnaires, il déposait ses résultats, il disait : « J'ai agi ainsi, acheté tant, remboursé tant, gagné tant ». Il fallait se contenter de ces données sommaires : « Puisque Nortier l'affirme... », cette phrase fermait péremptoirement les débats. On l'avait surnommé l'Empereur.
Puis c'étaient les anonymes, le peuple des petits, employés, fabricants, contremaîtres, ouvriers qui pâtiraient de cet elfroyable krach et maudiraient la folie du patron. Ne fallait-il pas être fou pour risquer ainsi le cadavre! Mais Nortier, en affaires comme dans les Alpes, aimait à contourner les précipices; il lui fallait le danger, le vertige, l'altitude des chiflVes, ces totaux presque immaculés qui ne portent l'empreinte que de rares mains hu-
maiiies. Quand il lisait dans les jonrnaii?c les statistiques nmrricaincs, le bilan des milliardaires de New -York j il se disait avec orgueil : <( Pourquoi pas moi*», je les yaux bien... » Et il osait ce que personne n' ose- Lui seul eût pu sonder le gouffre. Il évitait de le faire, se contentant d'une approximation globale, comme il évitait d'évoquer avec trop de netteté les figure^; de ceux qu'il entraînait dans sa chute. Dès qu'un visage se précisait, il passait à un antre, pareil au criminel qui brouille dans son souvenir les images néfastes* Ou bien, par un amer désir du contraste, il se reportait aux heures enivrantes de ses premiers succès!. ^
Un soir d'été, quinze ans auparavant ^ montant en voiture Tavenue des Champs-ÉlyséeSj aux côtés d'un coulissier fort important, salué par tous ceux qui Tapercevaient, déjà célèbre pour trois ou quatre coups heureux, il avait eu la sensation d'un pouvoir sans limite, la plénitude de la domination par Fargent. Dix ans plus tard, il avait frôlé la catastrophe. Le marché des cafés s'effondrait soudain, puis se rele\ait en quarante-huit heures, grâec à un consortium immédiatement assemblé par hii. Ce geste énergique conquérait les derniers dissidents, donnait à la firme Nortier la prééminence. C'est à part ir de là qu'il greffait, sur ses deux spécialités, une multitude d'autres trafics nombreux et florissants.
LES PRlMAmES fSl
A ce point de sa douloureuse rêverie, que rythmait la marche du train, le voyageur aperçut les yeux clairs de Laureul Caltet, son phis récent auxiiiaire,-. II ne devait pas profiter longtemps, le brave garçon, de ses émoluments et de sa place... et Salvian, son beau-père... et le journal... et ce groupement d'hommes politiques... ceux-là sauraient se retourner. Ils retomberaient au pouvoir de Iloungar.
Comme il devait être heureux, Iloungar, d'avoir abattu son vieil adversaire; car maintenant, sans doute, il connaissait la situation. Depuis la perte du Prolétaire, qui avait été sensible à son orgueil, ce juif faisait un travail de taupe et le roi du café devinait son influence néfaste derrière chacune des calamités qui ne cessaient de fondre sur lui. Le coquin avait le bras long et il était bien renseigné. Pendant un quart d'heure seulement, Nortier avait pensé à aller le voir, à s'humilier, à demander grâce. Mais il avait supposé le rictus de l'implacable Jacob, son refus, ses regards de triomphe. A quoi bon lui donner cette suprême joie.
Le train courait à travers la campagne opaque avec ces longs cris de détresse qui réveillent les chiens et efl*rayent les enfants endormis. Parfois il s'arrêtait comme inquiet, puis reprenait sa fuite éperdue. Bientôt une petite bande rouge apparut au-dessus des collines. C'était le jour. Le vaincu ouvrit la fenêtre et savoura quelques gorgées d'air froid. Puis,
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raaiiies. Quand il lisait dans les journaux les statistiques américaiiieSj le bilan des milliardaires de New-Yorkj il se disait avec orgueil : ^ Pourquoi pas moi,.* je les \aux bien..* > EL il osait ce que personne n'ose.
Lui seul eût pu sonder le gouffre. Il évitait de le faire, se contentant d'une approximation globale, comme il éyitait d'évoquer avec trop de netteté les ligures de ceux qu il entraînait dans sa chute. Dès qu'un visage se précisait, il passait à im autre, pareil au criminel qui brouille dans son souvenir les images néfastes. Ou bien^par un amer désir du contraste, il se reportail aux heures enivrantes de ses premiers succès. ^
Un soir d'été, quinze ans auparavant, montant en voiture l'avenue des Champs-Elysées, aux côtés d'un coulissier fort important, salué par tous ceux qui l'apercevaient, déjà célèbre pour trois ou quatre coups heureux, il avait eu la sensation d'un pouvoir sans limite, la plénitude de la domination par l'argent. Dix ans plus tard, il avait frôlé la catastrophe. Le marché des cafés s'effondrait soudain, puis se relevait en quarante-huit heures, grâce à un consortium immédiatement assemblé par lui. Ce geste énergique conquérait les derniers dissidents, donnait à la firme Nortier la prééminence. C'est à part ir de là qu'il greffait, sur ses deux spécialités, une multitude d'autres trafics nombreux et florissants.
LES PHIMAIRES SSl
A ce point de sa douloureuse rêverie, queryllimait la marche du traiu, le voyageur aperçut les yeux clairs de Laureut Calletj son plus récent auxiliaire... Il ne devait pas proiiter longtemps, le brave garçon, de ses émoluments et de sa place... et Salvian, son beau-père... et le journal... et ce groupement d'hommes politiques... ceux-là sauraient se retourner. Ils retomberaient au pouvoir de Houngar.
Comme il devait être heureux, Houngar, d'avoir abattu son vieil adversaire; car maintenant, sans doute, il connaissait la situation. Depuis la perte du Prolétaire, qui avait été sensible à son orgueil, ce juif faisait un travail de taupe et le roi du café devinait son influence néfaste derrière chacune des calamités qui ne cessaient de fondre sur lui. Le coquin avait le bras long et il était bien renseigné. Pendant un quart d'heure seulement, Nortier avait pensé à aller le voir, à s'humilier, à demander grâce. Mais il avait supposé le rictus de l'implacable Jacob, son refus, ses regards de triomphe. A quoi bon lui donner cette suprême joie.
Le train courait à travers la campagne opaque avec ces longs cris de détresse qui réveillent les chiens et effrayent les enfants endormis. Parfois il s'arrêtait comme inquiet, puis reprenait sa fuite éperdue. Bientôt une petite bande rouge apparut au-dessus des collines. C'était le jour. Le vaincu ouvrit la fenêtre et savoura quelques gorgées d'air froid. Puis,
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le chloral commençant à agir^ il se rejeta sur sa couchette en grelottant, ramena sa couverture sur ses jambes et sVndormit cette fois d'un sommeil pesant.
Il rêva que Mme Haussoir raccablail d'injures. Cela se passait dans un bureau pareil à celui de Salvian au ProMtaire, Il y avait du monde icôté; mais mère Cécile, sans en tenir compte, lui criait des paroles terribles : € Vous êtes un voleur et un assassin... Oui, vous avez tué cette enfant. » En eitet, Norlier savait que Rose Naffé était morte récemment par sa faute et il avait devant les yeux de l'âme la petite figure mince, la bouche plaintive de la frêle créature. Pourquoi donc avait-il commis ce forfait? Mme Haussoir continuant à Tinvectiver, une porte s'ouvrait et la grosse silhouette de Jacob Houngar apparaissait, suivie de plusieurs trognes policières. Là-dessus le [cachot classique avec la cruche de grès, le matelas de paille dur aux reins, un guichet. Nortier, condamné à la prison etassoupi sur le matelas, se réveillait avec une soif intense. Il entendait un coup de sifflet strident qui était un signal et qu'il devait comprendre. Mais boire avant tout.,, boire!... 11 empoignait la cruche, la portait à ses lèvres. Elle était pleine d'une eau pareille à du sable et qui ne désaltérait pas. Toute son angoisse, tout son désespoir, toute son horreur de l'existence aboutissaient là, à cette martyrisante sécheresse de la
LES PRIMAIRES m
langue, du psikiis, de la gorge, qiio le liquide luimême ne riisolvalt plus.
Un arrêt du train le [ihéni de ce supplice. Il lallait changer de convoi. Il avala, devanL le bulïel d*jsert de la pelile gare, une bouteille entière d'eau de Saint-Galmier.
Deux heures après il était à Moutiers, déjeunait automatiquement ainsi qu'un somnambule, faisait prix aussitôt pour une voiture qui devait, en suivant la vallée de la Tarentaise, le conduire à Bourg Saint- Maurice et de là à Vulmis.
Il avait fait tant de fois ce trajet, un des plus beaux parmi les merveilles des Alpes, qu'il eu connaissait chaque tournant, chaque aspect, qu'il eût pu mettre un nom sur la moindre ruine, le plus modeste affluent de l'Isère. Quand la mémoire lui faisait défaut, il consultait celle du cociier. Oa ne se pressait pas. A mi-chemin, à Aime, il descendit pour laisser souffler les chevaux, traversa le bourg, entra dans l'église, essaya de j)ricr, n'y parvint point et rechercha des souvenirs d'enfance qu'il dut chasser vite parce qu'ils amollissaient sa résolution. Il éprouvait celte bizarre sensation d'être déjà comme exilé de lui-même, de se regarder de loin ainsi qu'un voyageur qui diminue et va disparaître au tournant de la roule. 11 ne se plaiguait pas, ayant pris de la joie et de la peine ce qu'elles peuvent donner ici-bas. Mais il soutfrail, lui le calculateur lucide, de ne pas
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le chloral conimenrant à agir, il se rejeta sur sa couchette en grelottant, ramena sa couverture sur ses jambes et s'endormit cette fois d'un sommeil pesant.
Il rêva que JIme Haussoir l'accablait d'injures. Cela se passait dans un bureau pareil à celui de Salvian au Proléiaire. II y avait du monde à côté; mais mère Cécile, sans en tenir compte, lui criait des paroles terribles : « Vous êtes un voleur et un assassin... Oui, vous avez tué cette enfant. » En effet, Norlier savait que Rose Naffé était morte récemment par sa faute et il avait devant les yeux de Tâme la petite ligure mince, la bouche plaintive de la frêle créature.. Pourquoi donc avait-il commis ce forfait? Mme Haussoir continuant à l'invectiver, une porte s'ouvrait et la grosse silhouette de Jacob Houngar apparaissait, suivie de plusieurs trognes policières. Là-dessus le [cachot classique avec la cruche de grès, le matelas de paille dur aux reins, un guichet. Nortier, condamné à la prison etassoupi sur le matelas, se réveillait avec une soif intense. Il entendait un coup de sifflet strident qui était un signal et qu'il devait comprendre. Mais boire avant tout... boire!... Il empoignait la cruche, la portait à ses lèvres. Elle était pleine d'une eau pareille à du sable et qui ne désaltérait pas. Toute son angoisse, tout son désespoir, toute son horreur de l'existence aboutissaient là, à cette martvrisante sécheresse de la
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langue, do pakiis, de la gorg^c, que le liquide luimême ne résolvait, plus.
Uo arrêt du train le libéra de ce supplice. Il fallait changer de convoL II avala, devant le butTet désert de la petile gare, une bouteille entière d'eau de Saint-Galmier.
Deux heures après il était à Moutiers, déjeunait automatiquement ainsi qu'un somnambule, faisait prix aussitôt pour une voiture qui devait, en suivant la vallée de la Tarentaise, le conduire à Bourg- Saint- Maurice et de là à Vulmis.
Il avait fait tant de fois ce trajet, un des plus beaux parmi les merveilles des Alpes, qu'il en connaissait chaque tournant, chaque aspect, qu'il eût pu mettre un nom sur la moindre ruine, le plus modeste affluent de l'Isère. Quand la mémoire lui faisait défaut, il consultait celle du cocher. On ne se pressait pas. A mi-chemin, à Aime, il descendit pour laisser souffler les chevaux, traversa le bourg, entra dans l'église, essaya de prier, n'y parvint point et rechercha des souvenirs d'eniance qu'il dut chasser vite parce qu'ils amollissaient sa résolution. Il éprouvait celle bizarre sensation d'être déjà comme exilé de lui-même, de se regarder de loin ainsi qu'un voyageur qui diminue et va disparaître au tournant de la route. Il ne se plaignait pas, ayant pris de la joie et de la peine ce qu'elles peuvent donner ici-bas. Mais il souHVail, lui le calculateur lucide, de ne pas
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emporter de soi une idée neUe : k Comme je me fus obscur I J'lû regardé la foule des humains; jamais je n'ai cherché i"i démêler la troupe d'instincts qui s'appelait Camille Nortier. Certains étalent bons, d'autres mauvais, et je les suivais tous, curieux de savoir où ils me mèneraient. On me disait impénétrable. Je ne me suis jamais pénétré, »
Le printemps précipitait les cascades. Il en tombait de toutes dimensions aux divers niveaux de la montagne : les petites rayaient d'argent le vert épais des prairies en pente ; les grandes, écumeuses, jaillissaient du roc. A tous les étages aussi apparaissaient des groupes de maisonnettes noires sous le ciel bleu, pareilles à des caravanes figées pendant Tescalade. On entendait le bruit de Teau, le chant des coqs et des cris d'enfants. Nortier le riche envia les pauvres gens qui menaient là-haut une existence obscure et simple, à l'abri du clocher natal :
(( J'aurais pu faire comme eux, m'installer forgeron, cafetier ou sabotier, savourer la bonne heure tiède et la belle saison devant le ruisselet qui déplace les cailloux... Heureux ceux qui ne gagnent que le pain quotidien!... »
Il fit encore arrêter la voiture à la sortie d'un tunnel. La gorge se resserrait. Dans le bas une usine montrait sa cheminée noire, ses fenêtres étincelantes. Alentour c'était comme un chaos de pierres éboulées. Mais tout près de la route il y avait, en-
castrée dans le contrerorlde granit, une petite statue de la Sainte Vierge avec une veilleuse allumée. Matin et soir le lacteur, eoportantles lettres, renouvelait le pieux éclairage, La Bonne Mère secourait les voyageurs, les affamés et les agonisants. Elle leur montrait le chemin, leur promettait le pain et le ciel. Norlier n'osaitpoint la regarder. Il la salua avec quelque honte. L'ayant oubliée pendant tant d'années, il ne revenaitque pour lui désobéir, enfreindre sa loi d'éternelle consolation. Ces retards et ces stations firent qu'il arriva à Bourg-Saînt-Maurice quelques minutes seulement avant la fermeture du bureau de poste. Il n'avait rien espéré jusque-là et pourtant, en passant la porte, en frappant au guichet de bois, en réclamant sa dépêche, il se disait : « Si quelque prodige... »
L'employé était justement en train de recevoir un télégramme : « Ah bien, m'sieu Nortier, vous tombez bien. G'es^ nour vous. » Tout le monde dans la région le connaissait et le respectait. On était fier de sa grande fortune. On la citait aux étrangers.
L'homme continua : « Ça n'est pas commode à démêler. Il y a eu de l'orage. Le réseau doit être endommagé. »
Le destinataire bouillait, mais n'en voulait rien laisser paraître. Il accorda le temps de relire, de vérifier. Alors seulement il prit le papier bleu et y
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et à sa iille un petit mot très bref qui débutait ainsi : a Mes deux chéries.., » II avait sorti leurs portraits de sa poche et les regardait tout en écrivant, ainsi que celui de Simonne Atbigny. Il commença un brouillon pour Mme Haussoir, puis le decliira en soupirant « à quoi bon! » Il s'aperçut avec surprise que la Vindiera ne tenait aucune place dans son cœur. Il laissa encore sur la table trois enveloppes cachetées à l'adresse de trois amis intimes qu'il avait ruinés. A l'un d'eux, moins atteint que les autres, il disait : « Je vous ai ménagé. »
Quand ce fut fait, il prévint l'aubergiste qu'il allait faire un tour, avant de se coucher, du côté du « Pas de Hardiesse ». H recommanda qu'on mît tout de suite ses lettres à la poste : < Ce qui reste dans ce rouleau d'or sera la dot des petites demoiselles qui récitaient si gentiment leur prière... Ne me remerciez pas. J'ai horreur de ça. »
Avant de sortir il jeta un coup d'œil à son image dans le miroir terne pendu à un clou. Il avait l'air d'un honorable et beau vieillard qui va dormir tranquillement, sa tâche accomplie.
La nuit était majestueusement claire, sous le sortilège d'une lune d'argent. Nortier s'engagea dans un chemin' qui contournait le fort, longeait des sapins d'un noir fatidique. Il tâLait dans sa poche un objet lourd et froid. Il suait et dut enlever son chapeau pour s'essuyer le front.
Le a Pas lie Hardiesse » esl un sentier de mulel au-dessus d*un goulïre de trois cents mètres. L'astre pâle mojrtrait les saillies des roches^ le fond de la vallée, les premières maisons de Bourg-Saint-Maurice, avec leurs toits blancs et le clocher scintillant de réglise. Le financier ramassa dans un regard cette suprême image de son pays, puis tournant le dos à Tabîme de telle façon que la chute dût Ty précipiter, il appuya le pistolet sur sa tempe...
Le coup prolongé par Técho retentit sinistrement dans la montagne. Les habitants étonnés racontèrent qu'ils avaient cru à un tir de nuit, autour du fort.