‹ Les primaires: roman contemporain. 3. milleChapitre 4 sur 18 · UNE MYSTIQUE ET DEUX AMOUREUX · texte numérisé non relu

UNE MYSTIQUE ET DEUX AMOUREUX

A quelque temps de là, par une journée de juillet pluvieuse et chaude, dans le salon d'un modeste appartement de la rue Monge, trois personnes attendaient avec impatience le résultat d'une demande en mariage parliculièrement délicate. Le capitaine Laurent Caltet, fiancé de Marie Salvian, sa sœur Emilie, principale auxiliaire de l'Œuvre Chrétienne, et Mme Haussoir savaient qu'en ce moment même la jeune fille faisait part à son père de sa très formelle intention. Mme Salvian était au courant de tout depuis trois semaines. Mais on redoutait la résistancedu tribun, car lecapitainepassaitàbondroitpour conservateur et catholique. 11 avait même, lors d'une récente fermeture de couvent, offert son bras à la

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mère supérieure expulsée; ce qui lui valait, avec (|uinze jours d'arrêt, la certitude de sLai^ner indélîuimeuL daus son grade, malgré son mérite el ses notes escetltiuteë.

Il élail j)lutiM petit, agite^ serré dans son veslon roiniue dans un unilornie, avec un visage imberl>e, bien dessiné, volontaire, où luisaient d^admîrables yeux bleus. Son âme intrépide apparaissait là. Toutes les deux minutes il se levait et allait à la fenêtre guetter la voiture.

(( Pourquoi tant de houssçs, chez toi, petite sœur?

— Par économie, grand bêta... » Emilie Caltet adorait son frère et avait pour lui des soins maternels, bien qu'il fût son aîné d'un an. Orphelins de bonne heure, ils avaient vécu côte à côte; mais sitôt Laurent sous-lieutenant, Emilie, qui se savait laideet qui gardait une foi très vive, se consacrait aux œuvres de charité. La rencontre de Mme flaussoir l'avait affermie dans sa vocation. Elle passait là plus grande part de son existence, au faubourg Saint-Antoine et habitait rarement rue Monge où elle avait cependant conservé un pied-à^teiTe. Dans sa terne figure ronde ta bouche seule était remarquable par son expression de bonté.

Mme Hausseir, au contraire, était belle èe cette beauté sans âge que dispensent le cloître et la pureté. Ses cheveux bruns relevés sur un front droit, sansrides,.

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sans peBsées basses, son i]e/> fia, ses lèvres un peu charnues, la (îère m^iaDcolie de son aHUiuie, sa corpulence} (rabbesse même composaient un ensemble împr€ssionnaiit. Klle dît : « La chère enfant, c'est imc dure niiEute... le sans aii<!une éraotion npparenle, et cependant i^ous cette froideur couvait une nanime ihproséijliyîïie.

Elle avait compris, la première, qu'il n'y a aucune pitié, aucun ég-ard à attendre de la République maçonnique; dès la dispersion des ordres elle adoptait le costume laïque noir, pareil à un sac serré à la taille, et menait sa propagande chrétienne avec une foi des premiers âges et une sagacité toute moderne. Elle recueillait, dans des maisons agencées par ses soins et à peu de frais, les petits déshéritévS des deux sexes, leur enseignait un métier, ne s'enquérait jamais des opinions religieuses de leurs parents, n'exigeait aucun certificat, aucun répondant. Elle attendait tout de l'exemple, de l'ambiance. Bientôt, environnés de soins, d'attentions, de prières, ces abandonnés sentaient s'éveiller en eux la notion du divin et la reconnaissance. Ils entraient dans la règle, sans s'en douter, par la porte du sensible et du traditionnel.

Ceux qui approchaient cette femme extraordinaire subissaient son charme et sa loi. Elle convainquait en peu de paroles, ses arguments étaient sans réplique. Il y avait en elle alternativement de la rigueur

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sans jaiiSL»nisme et de la douceur sans faiblesse. Elle ne faisait jamais par elle-même ce que pouvait exécuter autrui. Son adresse en affaires stupéfiait Norticr, sa générosité triomphait des pires obstacles et la rigueur de sa piété épouvantait TabbéDalcis. Elle savait éviter ainsi les pièces nombreux delà sècheretise et ceux, plus subtils, de la Grâce. Sans cesser d'être humaine, elle dominait.

Elle aimait Marie Salvian, et surtout la volonté de cette jeune fille en lutte avec un entourage d'oppresseurs, Elle l'avait accueillie avec joie ainsi qu'une âme exceptionnelle et, sans rentraîner à la révolte, elle lui avait appris à rester elle-même, marqué la limite des concessions possibles. Elle n'avait jamais vu Salvian, qui la croyait son ennemie, mais elle se le représentait exactement avec son optimisme voulii^ ses nuages de mélaphysif*ien, sa faiblesse et son entêtement.

« La voilà ! » s*écna Laurent,

Sa sœur le retint : « Ne la confesse pas dans l'antichambre... Nous avons hftte nous aussi...»

L'entrée joyeuse de iMarie Salvian prouvait la réussite de sa tentative. Elle était belle, alerte, ses yeux brillaient. Elle embrassa Mme Haussoir et sa future belle-sœur, serra la main de son fiancé avec un joli rire tendre. ..

«Victoire!.-, C'est accordé... Cherpapa!.., Il était en train de déclamer^ comme il fait, [\ voix très haute

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quand je me suis glissée sans bruit dans son cabinet. n s'est interrompu, comprenant que je venais pour quelque chose de sïaienx. — Eh bien.pelile^ qu'ami^ vous àme demander f - — L^anlorisalian^père chéri^ d'épouser le capitaine Laurent Caltet, frère d'une de mes amies, qui nest pas du tout dans vos idées, mais que f aime de tout mon cœur et qui m'aime, — Ta mère le sait et (approuve? — Elle le sait et elle m'approuve, — Ici il y eut un petit silence. Père me regardait et réfléchissait. Un pli se gonflait sur son front. J'avais assez peur. — Le capitaine Callet de V affaire de Brest ? Vous voyez, cher, qu'on vous a noté en haut lieu. — De Vaffaire de Brest, c'est cela même, papa. — Ah! ah! voilà qui va encore simplifier ma situation,,. Il est riche, ton fiance? — // n'a que sa suide, — Tu sais que tu as toimême une très petite dot^ bien que mes ennemis me croient millionnaire. De quoi vivrez-voiis ? — Mon mari quittera Varmee, où ses convictions religieuses lui rendent l'avancement difficile aujourd'hui, où son mariage demain le mettrait dans une position fausse. Il entrera dans V industrie. C'est un savant autant qu'un militaire.

J'attendais le bon efl'et de cette incidente. Père aussitôt se dérida, m'ouvrit ses bras, j'y tombai, tandis que maman, arrivant à son tour, se déclarait ravie et sûre de mon bonheur :

« Je l'espère — conclut papa. — Demain on me

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Imitera de clérical^ on dira que je donne ma fille à un ettMemi dé la fiépublique, mais ça ni*est égal si iu es heurexise. Je n'ai aucune raison plausible , dans leB candiiions ou la chose se présente ^ pour iê refuMr mon consentemunt. — Il a été convenu, monsieurle capitaine, que toiUù riieurechez grand' mère Gallargiies vous troiiverex mes parents et lûur bénédiction toiile prête. Je n'ai pas perdu ma jour* néft. s

Lnurent et sa sœur cxuUaient, Jfmo Ilaiissoij', qui connaissait par ouï- dire la rouerie el, la versatilité de Salvîan, était plus réservée, inquiète d'une acceplation si prompte, tile mil son pen de elialeur snr le compte de ses angoisses quant â l'Œuvre Chrétienne ; « Les menaces se multiplient On m'avertit • qu'un eertain sénateur Samboc doit reprendre l'at* taque dont vous nom^ aviez préservés, chère Marie,

— Une canaille, ce Sambuc... Oli! mais il est de •ceuK qu'on amadoue avec de l'argent,.. Votre ami J^Jortier saura lui clouer le bec, i»

A ce nom, Mme lïaussoir tressauta : a Au fait, le rendez-vous, Laurent, c'est bien aujourd'lmi cinq heures? Soyez exact. On m/a promis de vous donner satisCaction séance tenante; — puis» devant Finlerrogation muette de Marie, — j'ai parlé de votre flancé k Mortier, sans le mettre au courant de vos projets, Lien entendu. Le lendemain de la démission •et du mariafçe, il faut que vous ayez de quoi vivre,

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que votis soyei indépendants... Si, si, il est lies important, dans votre cas, que vou*^ lUi dévie? rien h personne.

— Vous pensez à tout, madame, que vous êtes bonne ! » dit Marie avec attendrissement, mais Mme Haussoir n'aimait pas les effusions. Elle y coupa court par un éloge de Camille Nortier, grand honnête homme et resté généreux malgré son immense fortune : « Je n'ai jamais recours en vain à son cœur. Sans lui, je n'aurais pu fonder FfEuvre Chrétienne. Quels excellents conseils il m'a prodigués. Vous savez si sa vie est pleine. Eh bien, il a tenu à rester mon administrateur. C'est lui qui revoit tous mes comptes. Et enthousiaste ! Et Français! Ah! dans la veulerie générale, de pareils caractères font du bien.

-^ Si les affaires s'envenimaient, — interrompit Emilie Galtet qui ne pensait qu'aux dangers menaçant l'Œuvre, -r- nous aurions un appui dans Félicité Horteux, la sœur du philosophe. Elle vous aime et vous admire, mère Cécile, et elle est, par son frère, très écoutée des gens au pouvoir.

— C'est vrai... murmura Mme Haussoir dont les yeux regardaient l'avenir, aussi bien celui de ces jeunes gens qui se mariaient parmi t:int d'embûches, que celui de son entreprise charitable

Elle songeait qu'au-dessus des agitations terrestres et de l'énergie déployée il y a le consentement divin

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qui brise les armes des mechanls. Ses calculs géuéreiix s'achevaient eirprière.

Laurent el Marie, le cœur bondissant, avaient pris une voilure découverte pour aller de la rue Monge à la rue de Fleurus, H pleuvait à torrents. Le cocher avait relevé la capote et hi?s deux amoureux, libres désoiinais de se montrer eiLseniblt' en public, &e tenaient la main sous le tablier de toile cirée. Enfin répreuve redoutable était franchie! Depuis quinze jours, depuis que Marie avait l'approbation de sa mère et de sa grand'mère, ils entrevoyaient cet obstacle : le refus de Salvian. Certes, le tribun n'osait guère résister à sa femme. Certes, il n'aimait pas faire de peine à sa fille. Cependant on pouvait craindre que son intérêt politique ne primât cette fois sa tendresse paternelle et sa faiblesse conjugale.

« Songez donc — disait Marie de sa plus douce voix, — mon frère Bernard, c'est encore un gros secret, va s'unir librement à Jeanne Albigny. Il est vraisemblable que malgré nos efforts la famille se séparera. Ni grand'mère, ni maman ne se plieront à ce scandale. La résistance, même transitoire, de papa quant à mon mariage eût par la suite légitimé toutes les révoltes, toutes les sévérités. Je crois d'ailleurs qu'il l'a compris.

— Ça s'équilibre — répliqua Laurent avec optimisme. — Nous scandalisons le socialisme. Votre frère scandalisera la bourgeoisie.

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— Oh! ce sera ^rave,.. Marie hocha h tête.,.

Je pressens de bien mauviiijies heures. Mais nous serons l*uii près de l'autre et noit?^ anroiis nue Ibrce double pour prêcher T indulgence et le pardon. »

Sa crainte était que Laurent ne fit un sacrifice trop lourd en abandonnant l'uniforme. II la rassura :

« A l'époque où nous vivons, à Paris ou en province, le soldat est un fonctionnaire. II doit se taire et subir les plus atroces humiliations, celle par exemple d'accompagner un commissaire qui crochète la porte d'un couvent. Pendant cette opération à Brest il faisait un temps affreux comme aujourd'hui ; stationnant avec ma compagnie, sous le crachin, dégoûté de moi-même et de la France, je me jurai de quitter l'armée et de rentrer dans la vie civile. Au moins là on peut flanquer sa main sur la figure de la brute qui moleste des femmes... N'ayez donc aucun remords, ma chérie, même si je n'avais dû vous épouser, j'aurais dit adieu à mes galons. »

C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi « ma chérie ». Elle lui marqua sa reconnaissance par une pression de ses jolis doigts. Puis, ramenée à Tétrangeté de leur situation par ces paroles indignées, elle ajouta : « Vous serez indulgent pour mon père. Son talent de parole l'a perdu. C'est un avocat qui a choisi la mauvaise cause par ambition, parce qu'elle était celle de la masse et la plus facile. Mais

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il est bon et liWml en somme, quand son parlî 11 exige pas de lui des actions mauvaises et tyran* niques. >

Laurent isouini. Cette excuse filiale impliquait le blAme le plus rude elle plus prr^cis,

« N'avez-vQus pas dans le Midi un parent raéUe* cin?

— Mon oncle Nicolas?... A Carteyrade?... Oui... nous irons le voir. C'est tout le contraire de patpa. n aime la solitude et le silence. Je crois souvent que je tiens de lui. La brutalité de la foule me fait horreur et je ne passe jamais devant la Chambre sans tristesse. Car là se transforma en ruse et en lois ce qu'il y a de pis dans la multitude ; l'instinct d'avidité et l'envie.

— Que pense votre père de eelte opinion?

— Que je subis l'influence maternelle... Cher Laurent, vous avez dans notre famille et ses disputes une image réduite de la France actuelle. »

Rue de Fleurus, ce fut une déception. An dernier moment Salvîan s'était ravisé et sous un prétexte quelconque se dérobait à l'entrevue. Marianne Salvian avait les yeux rouges. La grand'mère Gallargues était pâle de fureur. Marie ne pouvait croire à ce manque de parole :

« Mais il n'y a pas deux heures il me jurait...

— Deux heures! ma pauvre petite, on politique ce temps suffit à retourner une veste La vieille

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dame ajoiila en grommelanl : € Ce iiVst pas la première lois,.. & Elle et Marîaiiix^ liireTn aussi aimaKles et empressées que possible pour Taire oublier à Laurent l'impolilesse de son futur beau-père. Malgré tout, le capitaine restait décontenancé, cherchait des sujets de conversation qu'on abandonnait, par un accord tacite, quand on constatait qu'ils sonnaient faux. Le thé et les petits gâteaux préparés augmentaient la gêne et le malaise. A quatre heures et demie, Cal tet, prétextant l'urgence de son rendezvous avec Nortier, prit congé des trois femmes éplorées :

« Salvian vous fera ses excuses lui-même, je vous en réponds, — lui dit Marianne d'un ton gros de menaces.

— Monsieur, ma petite-fille vous aime; vous êtes un vaillant soldat et un bon catholique. Je vous adopte », ajouta grand'mère Galîargues, avec un éclair dans le regard qui signifiait : g Enfin! la lutte va donc recommencer. »

Marie accompagna son fiancé dans l'antichambre : « Laurent, rappelez-vous la prière que je vous ai faite dans la voiture. Mon père est à plaindre, car il n'avait que moi pour l'excuser et le défendre, et maintenant c'est à vous que va mon exclusif atnour... » Sur le pas de la porte elle murmura encore en lui envoyant un baiser : « Pensez à Marie jusqu'à demain ».

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Consolé par ce geste cL ces mots, lu jeune lioiniiie se mit en route pour aller trouver le gros personnage qni lui promettait son appui* Le temp»| redevenu beau, semblait lui sourire. Il n'était pas pruhalile que François Salvian persévénil dans son aUilnde, .simple accès de mauvaise humeur bien • vcnsable chei un collectiviste qui voit entrer un n^aclionnaire dans sa lamjlle. N^etait-il pas de notoriété eouraiile que la volonté du Iribun cédait toujours devant celle de sa femme et de sa fille.

Laurent, au rjlbme de la marche, évoquait sa première rencontre avec Marie, an fond d'une impasse voisine de rég:lise Sainle-iMnrgnerite, là-bas, faubourg Saint-Antoine. H y avait six mois de cela. L'animation du jour de l'an subsistait dans ce quartier pauvre. Les (lanimes des rôtisseries dansaient derrière des pyramides de victuailles et de bouteilles, La neige fondue assourdissait le piétinement d'une foule composée de familles joyeuses. Oa chantait, on riait. Des ouvriers promenaient sur leur dos des enfants eminitouQês de laine et rouges de froid, D'inlîmes petits commerces encombraient les Irotlûirs.

A TŒuvre Chrétienne, Mme llaussoir entourée de ses auxiliaires ava^ organisé une fête d'uû caractère sobre et touchant. Ses pupilles recevaient leurs parents, leur oH'raient à goùLer, comme de véritables maîtres et maîtresses de maison. On avait

récité des vers, lire une tomhola, ilansé des quadrilles. L'émulation de ces jeunus êtres privtjs de tout et qui praliqiiaient l'aumône lleune, TolTrande d*un pauvre a un plus pauvre, cette charité coûtai gieuse faisait au-dessus des petites têtes une atmosphère de légende dorée. Dans l'humble salle aux bancs de bois, décorée de guirlandes de papier bleu, flottait un encens de douceur. La musique d'un piano bien ordinaire devait être agréable aux anges.

C'était là que Laurent Caltet, amené par sa sœur Emilie, avait aperçu une longue et souple jeune fille vêtue de. noir, d'un empressement, d'une grâce exquise, qui conduisait, en se penchant, une ronde de minuscules fillettes. Sa voix harmonieuse reprenait le refrain :

« Belle pomme d'or, à la révérence.

N'y a qu'un Dieu qui nous reste en France.

Allez, mes amis,

La guerre est finie, Belle pomme d'or, tirez-vous dehors. >

Ému, ravi, il s'était informé. Il avait appris que cette chasseresse aux bandeaux blonds, au fin sourire, que cette suivante de la Diane antique, qui faisait sauter des petits chrétiens, était la fille de François Salvian. Bientôt Emilie le renseignait plus complètement, vantait la douceur et le courage de cette ajiie dont elle ne parlait guère, mais qui

m LES PFi( MAIRES

représentait une des pins belles victaires de Fîlme sur le milif^u, de Iîi religion sur ses détracteurs. Rien n'avait pu détourner Marie Salvian de la voie Iraditionnelle, et elle s'était atlachée à Mme Haus^ soir d*une alTec^Hon totale, sans réserves. Son influence itmimait la foi irn peu assoupie de sa mère. Elle écartait de TOEuvre Chrétioune les foudres du tribun anticléricaL

Laurent avait dit à Kmiïie : t Présente-moi.,. »

('.oui me il slncHnaiL devant ht jeune fille, ses^ yeuxj eu se relevant, reneonlraîeiil tes siens, et il avait l'idée immédiate que cette conjouctîou valait pour teute la vie.

Pendant le premier échange de propos sans importance, il sonf^^eait que de nombreux obstacles se dresseraient devant cette union, qu'on les f?iir~ monterait... Ce rêve lucide le faisrtl balbutier. Marie venait ii son aille. Puis on pai'inii de Parmée, lie la garniscin de Meinn, de P'onîainebleau... Puis il y avait le mystère, la délicieuse brume des passions naissaiiles, alors que chaque son, chaque reflet concom-t au YertiyfC, que Ton se cherche à travers les mots.

Ensuite, ^'avait élé l'inutile résistance qui ne Tait qu'acoéL?rer le désirj réioipiement qiii le pmoise, la Tnr^lancolte qui le proloni^e. L'admiration el raiJo ration [Kirallèh^s de Marie et d'Kndlie Cafte t pour >lme Ilanssofr (ïusaieul qu'on se relrouvait

LES ?flIMAIHES §3

souveiil, Unlôl rue Monge, tantôt faubourg Saint- AnLoiiie. La pons/'c du lougueiix capilnirie êlait i;on* stamment à Paris. Les obligations de son m«itïer lui pesaient. Dès qu'il le pouvait^ il s'échappait et venait se réapprovisionner des chères images qui peuplaient ses songeries. Quand les entrevues se faisaient rares, il guettait Marie au coin de la rue du Bac, et feignait la plus vive surprise dès qu'elle lui apparaissait, déjà souriante et rose, et marchant de son pas léger.

Le jour de Pâques, en sortant de la messe sur la place Saint-Thomas-d'Aquin, il s'était lait présenter à Mme Salvian, puis comme celle-ci s'écartait un peu et tandis que les cloches sonnaient, il avait en tremblant avoué à Marie sou amour. Hle baissait la tète sans répondre", pareille à l'épousée qu'encadrent le porche et les chants pieux. Mais comme il s'inquiétait déjà, s'imaginant qu'il avait erré, qu'elle ne l'aimait point, il sentit qu'une main tendre pressait la sienne et il entendit, à peine chuchotes, ces mots divins : « Je serai votre femme..- d

Excité par ces beaux' souvenirs, Laurent arriva devant l'hôtel Nortier. C'était, en haut du faubourg Saint-Hofloré, une construction ancienne et somptueuse que l'on voyait au fond d'une cour carrée par un portail ouvert à deux battants. Le concierge sonna pour avertir. Un valet en livrée accueillit le

visiteur sur les Tnar{^lies basses du perron, FiiUroduisit dans un vesLibule où se trouvait une longue table de marbre rose, puis dans un salon orné de tapisseries. Certaines représentaient des chasses, d'autres des nymphes grasses tendant des arcs derrière des jets d*eau. Le jeune homme considérait machîjialement ces splendeurs. Il o*avait aucun goût ailistique et toute démarche lui était pénible.

Enlin une porte s'ouvrit et Norlier en personne parut. Il mit sur sa figure sévère un demi-sourire semblable à un rictus :

(( Très heureux de vous voir, mon capitaine.

Mme Ilaussoir s'intéresse à vous et elle est assurément la personne en qui j'ai le plus de confiance... mais asseyez-vous donc... ou plutôt non. Venez dans mon bureau. Nous y serons mieux pour causer. »

Cet homme âgé, riche, robuste donnait une impression d'énergie telle que Laurent, gravissant l'escalier derrière lui, pensait suivre la réussite. Au premier palier on s'arrêta : « Voici l'appartement de ces dames. En cette saison je les expédie à la campagne, en Touraine. Mais moi je suis captif des affaires et ne vais là-bas, hélas! que tous les dimanches.

Puis montrant un tableau magnifiquement encadré :

« Un Rousseau... de derrière les taillis... Au fait, aimez-vous la peinture?

L^'iS PUIMAIUES m

— CerteSj déclara le solliciteur qui ne &*yeoa* naissait nullement, mais ne voriliiit pas avoir Taîr de mépriser les chers-d'œ livre,

— En ce cas je vous montrerai un petit Romney qui n'est pas vilain. J'en ai refusé soixante-quinze mille francs. »

Il fallut encore, au deuxième étage, admirer un Troyon et un Terburg. La main nerveuse et forte du millionnaire traçait dans l'air les signes cabalistiques des connaisseurs et des marchands de tableaux. Laurent regardait surtout celte nuque large sous les cheveux blancs, ces épaules carrées, ces jambes musclées. Le conquérant du café et du caoutchouc avait des allures de vieil officier de cavalerie. On avait envie de l'appeler « mon général ».

Quand on fut dans le cabinet de travail, dont la décoration plus sobre consistait surtout en tableaux de statistique et en photographies de ciqies alpestres : (( Je suis un grimpeur passionné, ditNortier. Quand j'ai huit jours, je file en Savoie. C'est mon pays. Vous ne connaissez pas la Tarentaise, Aime, Bourg-Saint-Maurice, Vulmis? Non, tant mieux, je vous montrerai ça un jour. »

Sur ces paroles engageantes, on s'assit et la conversation sérieuse commença. Laurent dut donner des détails sur sa famille, sa jeunesse, sa vocation et sa carrière militaires, ses opinions politiques et religieuses, comme s'il se fût trouvé devant un

juge on un médecin. Le iioaûciei' lui posait des queslions prucises, puis écoutait les réponses allenlivement, son menton glabre dans ses doigts écartés que terminaient des ongles roses. De temps en temps il mâchonnait entre ses dents: iï Oui, oui. Hum, hum. Très bien, très bien. >

Cet interrogatoire achevé, Nortier prit un air tout à fait aimable : « Mon capitaine, vous voulez quitter Tarmée et je vous comprends, car à notre époque elle ne montre que ses servitudes et cache un peu trop ses grandeurs. Vous n'avez pas de fortune. Votre désir serait de donner voira démission et de trouver aussitôt une occupation intéressante et des appointements fixes qui remplaceraient votre solde.

— C'est cela même — déclara Laurent qui sentait sur lui les regards fixes et pénétrants d'un véritable inquisiteur.

— Or, j'ai jusiement besoin d'un secrétaire, d'un homme de confiance, pour transmettre mes ordres â mes chefs de fabrique. Vous serez l'employé modèle qii'il me faut. Sans doute vous ignorez tout des affaires. Mais cela me plaît. Liissez-moi dire, — Laurent ne sonjiieait nullement ;i interrompre, — laissez-moi dire que stylé par moi et par les faits vous arriverez mieux et plus vile que par la filière et les théories. Parlez-vous l'anglais, l'allemand?...

: — L'anglais, l'allemand, oui, monsieur.

ï.Es pmiiAinKS en

— Vous ne déteslea pas les ¥oyage&, les dëplaGO-

meni s rapides?

— Je SUIS raili taire.

— C'est juste. Quel est votre vice, votre jr^laiil.

votre travers dominant? Cela, Mme Haussoir ne peut ravoir deviné. Elle ignore tout des faiblesses humaines. Aimez-vous le jeu?

— Je n'ai jamais touché une carte de ma vie.

— Mais Tautre, le grand, la spéculation...

— Je me suis toujours contenté de ma solde et de mes très petites ressources.

— Ah! tant mieux — fit Nortier relevant la tète et élargissant d'un doigt nerveux un col qui le gênait. — Le jeu, voyez-vous, mon ami, c'est recueil, ou plutôt le piège des pièges. On ne se méfie pas, on se laisse envahir, on perd de vue le licite et l'illicite. Vous êtes un homme discret... eh bien, il y a àcinq cents mètres d'ici, rue Saint-IIonoré, de très braves gens, les de Saintines dont vous avez sans doute entendu parler, lis reçoivent beaucoup. La petite femme lait joujou avec le socialisme. Elle est l'Égérie de François Salvian... »

« Pourquoi me raconte-t-il cela? songeait Laurent. Serait-il au courant de mes projets? »

Mais l'impassibilité de son interlocuteur le rassura.

« Donc voilà un garçon, je parle du mari, ignorant des affaires, léger, un peu hurluberlu, qui

s'avise, il y a cinq mois, de jouer sans me consiiUer sur les mines d'or, ...il se laisse entraîner... En trois semaines, si je ne m'en étais mêlé, sa rorltine entière y passait. J'ai pu^ en me donnant bien du mal ^ reconstituer sa mise, le reniettre à flot... Ces nobles, quels cornichons^ nomme ils sont miil armés pour la lutte î Étonnez-vous après cela du peu de résistance des conservateurs. »

Là-dessus le moraliste tomba dans une rêverie et un silence que le jeune homme se garda d'interrompre. Son attitude demeurait illisible comme sa physionomie. Quand il reprit la parole, ce fut pour énoncer des chiffres : ,

(( Vous aurez mille francs d'appointements par mois. Pas de congé en dehors. du dimanche. Si-x heures de travail par jour. Généralement vos soirées libres. 11 est rare que je me mette à la besogne après mon dîner. Je vous traiterai en ami, n'exigeant de vous qu'une exactitude silencieuse et scrupuleuse. Vous êtes actuellement célibataire, mais il est probable que vous vous marierez. Vous me promettez de ne jamais mettre Mme Caltet au courant de ce que vous apprendrez ici... Nous commencerons quand vous voudrez. Mon caissier, le lendemain de votre démission, vous versera une gratification d'un mois de traitement. »

Nortier se leva pour couper court aux remerciements de son obligé : « Du tout, du tout... Je suis

LES raiMAiHES m

ravi de ^ous acquérir et de faite plaisir à notre grande amie*.. A propos, on pnHe au sénateur Sambiïc rintetiliûn d'interpelliir incessamment sur rOEuvre Chrétienne et le faux scandale de Reims.,. Est-ce que Mme llaussoir s'émeut de ces bruits?

— Elle m'en parlait ce matin même, avec une certaine crainte.

— Diles-lui de se rassurer. Il circule une lettre de chantage bien caractérisé dudit Sambuc. Si cette arme ne suffisait pas, nous en aurions d'autres. On m'a signalé un dossier maçonnique que l'on pourrait avoir en y mettant le prix. J'y mettrai le prix. Cette crapule de GifTare... »

A ce moment la porte s'ouvrit sous une poussée brusque et une femme assez grande, souple, brune, encore belle, entra comme dans les tragédies. Elle était vêtue de voiles noirs et de parures de jais qui flottaient et brillaient autour d'elle. C'était la Vindiera. Elle dit à Nortier avec un fort accent italien, une mine irritée et amère :

« Pardon si je dérange. Ma... je ne puis pourtant attendre deux heures dans le vestiboule...

Puis à Laurenf, dont la jeunesse lui plut, avec un gracieux sourire qu'éclairaient des dénis encore blanches :

« Monsieur, il faut excuser ma barbarie montagnarde. 11 n'y a pas plus de quarante ans que mes parenls sont descendus des Alpes à Venise, dans une

charreltfi en bais de coiiieur avec des grelofcs qui tiolaieBt.,. m

Le financier, soudain rouge et empressé^ fit les présentations avec des ge^^tes gauches où tremblait le dénir. En voyant ce père de l'amilb^ passer ainsi du sérieux au frivole, des sages conseils aux chaînes de Circé, le capitaine songeait mélancoliquement : c Mme Haussoir, en effet, ignore tout des faiblesses humaines. Sa psychologie optimiste, comme il est de règle chez les êtres d^action, ne tient pas compte des métamorphoses. »

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