‹ Les primaires: roman contemporain. 3. milleChapitre 5 sur 18 · DEUX AMOUREUX ET UN SECTAIRE · texte numérisé non relu

DEUX AMOUREUX ET UN SECTAIRE

Marc Albigny, le pur des purs, le théoricien rigide du collectivisme, était veuf. Il habitait avec sa fille, au bout de l'avenue des Ternes, un petit appartement formant hôtel, à deux étaii;es. Les pièces du bas servaient aux conciliabules du parti.

Chaque après-midi Bernard Salvian s'échappait vers les deux heures de son bureau de la place Beauvau, contig'u à celui de Martin Malonnay, pour venir passer quelques instants auprès de JeanneAlbig-ny. Il la trouvait lisant ou écrivant dans sa chambre, assise à sa table, l'air sérieux. C'était une belle personne de vingt-cinq ans — elle était née en octobre, lui en septembre de la même année, — d'une santé robuste, au profil de Médée, dur et classique, sous

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d'abondants cheveux noirs qu'elle relevfiil sans coquetterie. Une peau très blanche, des yeux candides et fiers^ réiegaiice naturelle du geste^ une voix assurée faisaient d'elle rornementdes réuuions dogmatiques que présidait hebdomadairement son père.

Elle Faimaitj ee père, et elle Tadmirait de toutes ses forces. Elle le soignait avec un dévouement parfait. Marc Albigny avait cinquante-quatre ans. Depuis vingt ans il souffrait de douleurs qualifiées par les médecins de rhumatismes. Depuis cinq ans les troubles de la marche et de la vue avaient fixé le terrible diagnostic de sclérose de la moelle. Cela faisait à l'apôtre de la révolution intégrale une humeur difficile, par moment intraitable. La santé d'autrui l'irritait. Le contraste de sa débilité progressive avec la puissance intacte de son cerveau le rendait injuste et brutal. Alors Jeanne intervenait. Patiemment elle ramenait à l'espérance et au calme cette nature faussée par le mal. Elle subissait ses coups de boutoir, puis laissait le remords agir en lui. Elle réparait les . conséquences de ses eruelles algarades, elle pansait les blessures qu'il causait fréquemment, car il avait la dent féroce et la rancune tenace. Elle dissipait ses perpétuels soupçons : « Mais non, papa, il ne te hait pas... Mais non, papa, ce n'est pas un traître. » Beaucoup de jeunes batailleurs, d'insupportables néophytes flat-

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taient la manie agressive du maître, accusaient un tel et un tel, rapportaient de inéctiantcs paroles. Elle luttait contre eux, détruisait leur iniluence, dissipait les malentendus.

Tous les élèves et disciples de Marc Albigny avaient été plus ou moins amoureux de Jeanne. Pierre Mague, le secrétaire actuel, l'adorait et ne s'en cachait pas. Aucun ne pouvait se vanter d'avoir reçu d'elle un mot d'encouragement. Elle évitait leurs compliments et leurs avances avec une politesse glacée. Sur le terrain de la discussion politique il n'y avait pas de meilleure camarade, plus passionnée, plus enjouée. Elle méprisait les profiteurs du parlementarisme, le monde officiel, ceux qu'elle appelait les pilleurs d'épaves. Elle n'était pas charitable, parce que la charité avilit le pauvre et retarde la révolution. Elle détestait la religion sans la connaître, comme un outil d'asservissement. Les principes eiïrayants qu'elle tenait de famille avaient si bien bandé son orgueil qu'elle n'admettait plus qu'elle pût se tromper, car alors il lui eût semblé que la science, le progrès, la liberté humaine faisaient du même coup fausse route avec elle. Et cela est impossible à supposer.

Nourrie de tous les manuels et de tous les abrégés qui font la culture sommaire des démocraties, elle .avait habitué son esprit aux formules en trois lignes, à ce codex social qui prétend remplacer les codes.

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Elle se croyait émanripée des préjugés coiirfials parce qu'elle ignorail l'enveris des t^nindspriacipes et leur plongée finale dans Tabsurde. Le fanatisme huguenot de ses ancêtres revivait chez elle en anarchit^,

CommuuL Dernard Salvian lui avait-il plu? Elle eut \Hé eriibairassée de le dire. Sans doute par sa faiblesse masquée derfgueurquipromettaîtàsacompagne une apparence de lutte avec la certitude de la victoire. Elle l'avait conquis aisément, rien que par son loyal sourire. Il y avait un an de cela. Elle lui avait demandé quelques petits services pour de pauvres diables de sa connaissance, puisqu'il était au centre des faveurs, près de Matonnay, à la présidence du conseil. D'ailleurs elle lui laissait entendre que participer au gouvernement est indigne d'un vrai socialiste. Marc Albigny avait inculqué à sa fille son dédain pour François Salvian, rival heureux mais rhéteur sans doctrine, prêt aux palinodies et aux transaciions.

Quand Bernard eut avoué son amour, si profond, si violent, que la mort seul eût pu l'éteindre, la jeune fille n'exigea pas de lui qu'd reniât Salvian. Mais elle s'appliqua à lui montrer tous les trous, toutes les défaillances du tribun. Inconsciemment elle vengeait ainsi Marc Albigny des injustices de la destinée. Elle rétablissait l'équilibre. Une fois maîtresse (le cette position, elle attaqua, par allusion

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d'abord, puis ouvertement^ le catholicisme de Slariaime Sahian. N'était-il pas d\m raoïistrueuv illogisme que la femme d'un anticlérical militant allât à la messe et fit ses pàques? Enlin elle en arriva à Marie, amie et élève de Mme Oaussoir, doni la conduite frisait la trahison.

Bernard était assez intelligent pour comprendre lé travail de sape de sa bien-aimée. Mais il lui était doux de souffrir par elle et de lui sacrifier les affections jusqu'alors les plus chères à son cœur. C'est ainsi qu'il entra- d'abord dans ses vues quant à rtinion libre, tout en pressentant les ennuis terribles qui en résulteraient pour lui. Car ni sa mère, ni sa grand'mère n'accepteraient une telle solution. §alvian prévenu fit la grimace. Certes il lui était agréable que Marc Albigny fut encloué dorénavant par des relations de famille. Par contre, il lui était pénible de subir l'assaut furieux du clan Gallargues dans la personne de sa Marianne et de la vieille harpie de la rue de Fleurus. N'était-il donc pas possible de limiter la protestation au mariage civil, sans aller jusqu'à la suppression du maire?

« Le maire, c'est le prêtre du Code », avait répondu Bernard d'après Jeanne; et l'on en était resté là.

Ce dernier lundi de juillet, François Salvian, convoqué chez Marc Albigny à une réunion préparatoire des prochaines Fêtes Humanitaires, comptait

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fuire un suprême effort en faveur de la cérêmonît3 â la mairie. Il avait averti son lib pour que celui-ci pût le seconder. Or Bernard *5lait timide devant Jeanne et ses regards aigus. Il perdait contenanea. Elle devinait aussitôt qu'on Tavait stylé*

11 mit !n conversation ^uv sa sœur Marie dont les fiançailles avec le capitaine Laurent Caltet étaient le secret de Polichinelle. Les nouvelles se transmettent vite à Paris :

« C'est déplorable, dit Jeanne de son ton railleur. J'aime bien Marie malgré ses opinions, mais son capitaine ne lui permettra pas de nous fréquenter.

— Elle lui désobéira... D'ailleurs, Caltet va quitter l'armée. La vie est ainsi faite que Marie vous parait une réactionnaire el que les camarades de Laurent lui refuseront la main quand il aura épouse mademoiselle Salvian.

— ...Où mènent les doctrines ambiguës... », conclut sentencieusement la jeune fille qui nemanquait pas de pédanterie. Elle se rapprocha de son ami, lequel \it de tout près ces prunelles ardentes, ces paupières légèrement bistrées, ces narines et ces lèvres pures, ironiques, dont le souvenir le rendait fou. Elle lui caressa doucement la main :

« Quand donnerez-vous votre démission?... Quand cesserez-vous d'appartenir à la bande des dupeurs du peuple?

C'étaient là des expressions de Marc Albigny.

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