PORTATIFS ET POSITIFS
xii«-xiv' siècle. En haut, clavier primitil de régale.
LA « MAIN Ml- SIC A LE », E.XTKAITS DES ANCIENNES MÉTHODES
médiéval. On peut seulement conjecturer que quelques formules de ce genre venaient tout naturellement aux doigts des exécutants, amenées par exemple, par l'accord en quinte, quarte ou octave du luth, de la guitare ou de la vièle, lorsqu'ils sonnaient en doubles ou triples cordes.
D'ailleurs, peu à peu, 1(5 sens des mots harmonie, mélodie, accord, syncope, symphonie^ etc. allait se précisant : dès le xiv^ siècle, ces termes étaient pris dans une acception toute moderne. N'en ayons pour preuve que les paroles de ce rondeau du beau manuscrit de Turin, (|ui a conservé diverses œuvres de Césaris :
Pour haut et liemenl chanter
De vois clère, nète et jolie,
Nus se doit-on jamais nommer
Musician (quoi qu'on en die),
S'il ne sait très bien rarmonie
De musique qu'on doit loer,
Par droit art; et la simphonie
Parfaitement sans oblier.
Les acors très bien modérer,
Sjncopant en manière lie ;
Veillant des fleuretis user
Non pas en tout, mais en partie. Etc..
Comment se donnait, se transmettait l'enseignement de cette musique ? Comment en était assurée l'interprétation pratique '?
Les pages du présent ouvrage ont déjà par avance répondu à l'ensemble de ces questions.
Complétons ici quelques points plus particuliers ou plus extérieurs à l'art. Aux anciennes époques, on a tout à fait ignoré ce que nous entendons actuellement par « conservatoire », ou par « école de musique ». La
Scola, en ce temps, est à la fois un établissement pratique et d'enseignement, mais où l'enseignement est distribué uniquement selon les besoins : le sens primitif du mot et l'objet de sa désignation sont avant tout corporatifs. Une Scola cantorum, c'est lensemble des chanteurs qui desservent une église ; plus tard, les « Escoles de ménestrandie » sont les assemblées annuelles, les « congrès » corporatifs où les jongleurs et ménétriers élisent et couronnent leur « roi »'; troubadours et trouvères, eux, fréquentent les concours des « puis d'amour », surtout, il est vrai, destinés à la [)oésie. A l'origine, seule existait la scola de chaque cathédrale ou abbaye importante dans laquelle étaient enseignées, à un plus ou moins haut degré, les diverses branches du trivium et du quadrivium qui formaient les cycles de l'enseignement secondaire : la musique spéculative y avait sa place et, parfois, une classe instrumentale y était annexée. L'enseignement jiratique du chant grégorien ressoi'tissait seulement de la Scola cantorum qui assurait l'exécution des chants plus recherchés : c'est là que s'enseignait traditionnellement l'organum primitif, et là que se développa tout naturellement la musique harmonique et son enseignement, sous la direction du succentor, « sous-chantre » et du « cler de matines », maiiecantor ". Leur supérieur était le prœcetitor « préchantre », personnage ecclésiastique d'une grande importance et ayant l'inspection générale des écoles : d'oii on le nommait parfois écolâtre.
1. Déjà au \i° sièclo, nous trouvons dus musiciens couronnés, au sens propre du mot, et dont la couronne marque la (jualité de « roi » des instrumentistes : voir p. 12 sur la Confrérie des Jongleurs de Fécamp.
2. D'où le nom de nmnécanterie que portent encore quelques maîtrises d'église.
Ce qui suflisait, — ce qui suffit encore de nos jours, — à l'enfant de chœur ou au chanteur des rues, est peu de chose : l'étude de la gamme, la connaissance des intervalles, quelques rudiments de notation. Les noms dont nous nous servons pour moduler la gamme furent tout d'abord employés pour aider le jeune écolier à retenir les sons, parle moyen des syllabes servant d'initiale à chaque hémistiche de l'bymne du 24 juin, en l'honneur de saint Jean- Baptiste, qu'il savait avant tout par cœur :
Ut queant Iaxis rcsonare fibiis Mivd gesloi'utn /"aniuli tuoruiii Solve poiluti lah'ù reatiim Sancte Johannes.
En etfet, chacune de ces parties de mélodie procède en montant de degré en degré, depuis le C de l'octave moyenne jusqu'à « de l'octave suivante (voir ci-dessus, p. 82j. Ce procédé purement mnémotechnique rayonna, au xi" siècle, de l'abbaye de Saint-Maur-les-Fossés, et Guy d'Arezzo s'en fit le grand propagateur.
On reconnut vite que le rapport des tons et demitons de ce groupe de six sons, ou hexacorde^ pouvait s'appliquer à d'autres hexacordes. Ainsi, s'enchaînent dans le même ordre les sons de G à (' ,* de F à rf, en employant le bémol : aussi distingua-t-on bientôt l'hexacorde naturel, celui de C ; l'hexacorde mol, celui de F avec bémol; l'hexacorde dur, celui de G. On nommait miiance le passage d'un hexacorde à l'autre par la solmisation, pour y placer les degrés chromatiques, si bémol ou fa dièse, dont on pouvait avoir besoin. Là oli nous solfions, par exemple, do ré tni fa sol la si hé mol on disait, dans l'hexacorde naturel : lit ré mi fa, et, entrant
dans l'hexacorJe mou, on reprenait iit sur le ton de fa, et l'on continuait. Do si bémol la sol fa mi ré do se disait : ut fa mi ré ut mi ré itt, etc. La combinaison des désignations alphabétiques et de la nouvelle solmisation sur les divers hexacordes fit donner aux sons des noms tels que Gamma ut ; A la ré ; G sol ré ut, etc. La difficulté de se reconnaître dans les divers hexacordes solfiés sous les mêmes noms à diverses hauteurs fit imagmer de bonne heure le procédé de la main harmonique . Chaque doigt, chaque phalange représentait un son ou un groupe de sons, et les sons solfiés, dans un hexacorde différent, sous un nom différent, se trouvaient placés à la même phalange, ou les mêmes demi-tons aux articulations correspondantes. Ce procédé, compliqué pour nous, ingénieux pour nos ancêtres, eut un succès inouï, et l'emploi en subsista jusqu'au xviif siècle, où, avec les premiers éléments de lecture des notes, il constituait l'enseignement primaire de la musique. On en a fait honneur à Guy d'Arezzo : rien n'autorise à le faire (voir fig. p. 89 1.
C'est dans les groupes de chanteurs et d'organistes des cathédrales ou des abbayes que se développa, avec Torganum fleuri et la notation organique, l'enseignement, d'abord purement oral, qui l'expliquait : les élèves prenaient des notes de cours. On possède ainsi divers traités non pas « de », mais « d'après l'enseignement de » Robert de Sabilon, de Jean de Garlande, etc.
Cependant, l'importance grandissante des écoles, au xii" siècle, et la création des universités, aux premières années du xiii% donnèrent à la musique une place de choix. C'est à l'Université de Paris qu'enseignent par exemple Francon et Jean de Mûris, et l'enseignement complet de
la musique, depuis les rudiments de la notation jusqu'à la haute composition, figure parmi les matières de leurs cours. Si les trouvères et les troubadours avaient fait leur éducation dans les écoles des cathédrales et des monastères, les maîtres du xiv" siècle étudiaient, lorsqu'ils ne pouvaient en suivre l'enseignement oral, les traités volumineux des professeurs de Sorbonne qui développèrent le haut enseignement de la musique. D'ailleurs à cette môme époque, il y avait déjà à Paris des écoles d'instrumentistes, et l'on y envoie de province des élèves organistes par exemple, se perfectionner, comme c'est le cas pour un ancien enfant de chœur de la cathédrale de Chartres en 1353.
En même temps, le personnel des exécutants prenait de l'importance. Au jongleur primitif, qui s'en allait, le psaltérion ou la cithare au col, la rote ou la gigue à l'épaule, alternativement raclant de son instrument pour s'accompagner, pour faire danser une estampie, qui avait partie liée avec les baladins, montreurs d'ours et autres saltimbanques, succédaient des musiciens d'une condition plus relevée, et qui éprouvaient la nécessité de se grouper. Déjà des bandes de clercs errants ordinairement chassés de l'église pour leur conduite, ou défroqués de leur propre initiative, les « goliards », s'étaient faits, avec les bandes de truands dont ils étaient partie intégrante, les premiers propagandistes des motets. Puis les ménestrels (ministrelli), d'abord simples officiers au service d'une maison noble, pour y « corner » les signaux, en être les « gaites » et les « trompeurs », s'étaient adonnés plus spécialement à la musique, en se réunissant aux jongleurs de qualité attachés déjà aux cours seigneuriales.
LES PRIMITIFS DE LA MUSIQUE FRANÇAISE 9o
La science du g-oliard, du jongleur, du ménestreux, devait s'accroître de jour en jour; les exécutions musicales plus importantes, les chapelles choisies qui se formaient, l'intérêt même de ces musiciens, amenèrent en 132J , la réunion de ces artistes isolés ou de ces groupes errants en une vaste association corporative, la « ménestrandie », dont le « roi », élu pour l'année, avait une importance considérable, qui devait durer jusqu'au temps de Louis XIV. Chaque année, pendant le Carême, OLi les concerts chômaient, ménestreux et ménestrelles se réunissaient en une ville désignée d'avance, dans ces « escoles de ménestrandie » dont j'ai parlé plus haut, et de là, se répandaient dans les cours princiëres et les villes selon les engagements qu'ils avaient contractés.
Les « faiseurs » d'instruments suivaient une évolution analogue ; jnais si, au xui'' siècle, des fabricants de « trompes » durent, à Paris, s'affilier à la corporation des « forcetiers » qui fabriquaient toutes sortes d'objets en métal, ce fut à celle des ménestriers et « maistres de danse » que les facteurs de Rouen se réunirent.