CONCERT DINSTRUMENTS AU XV» SIECLE
Psautier de René II de Lorraine.
(Arsenal, ms. GOl.)
accordé diatoniquement sur deux octaves au moins, à partir du sol grave de notre clef de fa. La kitaire, et son petit modèle, la citole (ou chitole), instrument favori des « escholiers » parisiens des xii" et xiii^ siècles, disparurent devant les instruments importés alors d'Orient. Le joueur de kitaire était le cithariste ; on trouve encore des joueurs de citole, ou citolonrs, au cours du siècle suivant.
2: Rote primitive. — Gomme dans la cithare classique gréco-romaine, un corps sonore assez volumineux supporte les cordes dans la citliare britannique, krwth ou ?-o/rt;les montants sont les mêmes : mais ici, l'instrument est muni de plus d'un manche de même hauteur que les montants, et une traverse réunit leurs sommités. De plus, les cordes ne sont que ti^ois ou quatre.
Il est donc de toute nécessité que celles-ci aient été accordées en quinte et quarte^ pour y faire entendre facilement des mélodies, où cet instrument excellait. Ces cordes, réunies au bas de l'instrument sur un cordier commun, étaient tendues, en haut, par des chevilles placées sur l'extrémité du manche, dans l'espèce de croix tréllée par quoi il était souvent terminé (v. p. 11).
Au XI* siècle, on commence à appliquer à cette rote le jeu de l'archet, et l'instrument va devenir le prototype de la vièle (voir plus loin), tandis que son propre nom est donné à une variété de psaltérion.
3. Psaltérion. — Instrument antique, dont la forme qui perpétue jusqu'à nos jours le vocable primitif est celle d'une caisse sonore, plate, et plus ou moins trapézoïdale ou triangulaire. Les cordes comme celles de la cithare, mais moins nombreuses (dix à douze), étaient accordées diatoniquement. On jouait du psaltérion en
pinçant les cordes à la main ou au moyen d'un plectre ; ou encore en les tyînpanant avec de petits bâtons ou marteaux d'où le nom de tympanon qui a été aussi appliqué à l'instrument dès le xi^ siècle, semble-t-il.
Le canoîi et le micanon ' furent des variétés d'origine espao^nole ou syrienne, accordées chromatiquement, disposition dont on dota rapidement l'antique modèle.
Dans les premières années du xv'' siècle, lepsaltérion atteignit jusqu'à trois octaves chromatiques. On le montait même avec des cordes doubles ou triples sonnant ensemble (d'où le nom de cymbahim) la note principale, la quinte, l'octave. Le dulce melos ou « dulcimer » semble avoir été, à cette dernière époque, le modèle le plus perfectionné (v. p. 9, 17, 40, 113; .
4. Guitare, luth^ mandore. — Au xiii*^ siècle, et peutêtre avant, amenés par les croisades, arrivent ces instruments d'origine syrienne. Le premier reçut le nom de kitaire « sarrazinoise » (d'où dérivèrent les mots guitare ou guiterne), pour le distinguer de la kitaire encore en usage ; le second garda son nom oriental, précédé de l'article, l'eoud, d'où le vieux français leïi et leiHli; la mandore, diminutif du luth, dut son nom à sa forme en amande ; diminuée plus encore, elle devint la mandoline moderne. De son origine, le luth reçut le surnom de « morache » ou moresque'- [v. p. 41).
1. Ces mots furent latinisés C?) en cannale eimedicannale, corrompu à son tour en médicinale'. Le mot micanon a été souvent lu et écrit fautivement mfcawon, et même »2icario?i. Quant à orcanow, j'ignore ce que celapcut être, sinon une mauvaise transcription phonétique d' « organum ».
2. C'est de leu morache, lu fautivement, que des auteurs modernes ont imaginé un instrument « l'enmorache », qui n'a jamais existé. Je pense que « monache », qu'on rencontre dans une œuvre de G. de Machaut, n'est qu'une faute d'orthographe pour morache.
La disposition des cordes de ces instruments, accordés par quarte et par quinte depuis le sol grave, permettait toutes sortes de combinaisons d'accords. Si on en juge par les usages du xv° siècle, on peut justement conjecturer que dès leur introduction dans nos concerts, ces instruments ont fait entendre la « réduction » des parties vocales. Il est d'ailleurs extrê mement probable que, de fort bonne beure, leurs cordes étaient doublées par d'autres cordes vibrant « sympatbi que ment ».
Au xiTi° siècle, on trouve encore l'emploi du mot cithariste pour désigner un joueur de guitare ; mais gidterneux prévalut ensuite, et nous savons que les guiterneux jouaient aussi du lulb. En 1376, les comptes de la cour de Bourgogne mentionnent une somme de trots fra?ics àéïiYvée à un des ménestriers du duc pour l'achat d'une guitare.
5. Monocorde. — Formé d'une seule et forte corde tendue à plat sur une table par un cbevalet mobile, le monocorde servait à une époque fort ancienne, dans les classes de musique soit spéculative, pour les démonstrations du calcul des intervalles, soit pratique, pour aider les élèves de chant. Sa sonorité pleine et ronde donna l'idée de l'utiliser dans les ensembles, monté sur une botte sonore portative, en forme de longue pyramide triangulaire. Déjà employé ainsi au xii° siècle, sous le nom corrompu de ?7îanicorda, que lui donne le troubadour Girard de Calenson, puis de manicordion, il est plus tard doté d'une seconde corde, soit de même ton, soit de moitié plus courte, et sonnant l'octave; au xv^ siècle, on construit de ces monocordes à deux et même à trois cordes de six pieds de hauteur, que l'on
Les primitif's de la MLisiQUE f^raNçaïsé io[
tient et dont on joue exactement comme des plus modernes contrebasses. Les modèles les plus courants, restés longtemps en usage, furent désignés aux époques suivantes sous le nom de trompette marine.
G. Harpe. — G'estseulementvers la fin duxii^ siècle que s'introduit en France la vieille harpe des peuples du Nord (semblable au trigone d'Asie Mineure), que les Irlandais venaient do perfectionner brillam ment en s ubst il uant, aux cordes faites de crins d'animaux, des coides de laiton. Nous savons pertinemment que les musiciens des Iles Britanniques, depuis longtemps, faisaient entendre au moins deux sons à la fois sur cet instrument (voir p. 40) ; de fait, le vieux reliquaire de saint Mogue, au musée de Dublin, délicat bronze du xi'^ siècle, représente un harpiste, qui y est reproduit avec une fidélité scrupuleuse, jouant à la fois les cordes graves, de la main droite, et les aiguës, de la main gauche : il faisait donc entendre au moins une « teneur » et un « déchant », Les plus anciennes de ces harpes n'avaient que dix à douze cordes (v. p. 17).
La harpe connut chez nous une rapide faveur, et, à l'époque de Guillaume de Machaut (qui écrivit un Dict de la Harpe), elle comptait vingt-cinq cordes, soit plus de trois octaves.
A Paris, le pont Sainl-Michel, alors couvert de maisons, était le quartier principal des fabricants et marchands de harpes, dont beaucoup furent ruinés par l'inondation de 1408. On peut en inférer que la harpe était alors un instrument des plus répandus, comme le piano l'est de nos jours (voir p. 73, 81). Un des articles des comptes de la cour de Bourgogne mentionne en 1385 la somme de 30 francs pour achat d'une harpe, et la somme
était importante pour Fépoque, puisque la valeur d'un bon cheval était alors de 20 francs.
De par ses origines, la harpe a toujours été un instrument à accords, et, comme ceux de la famille des guitares, elle pouvait soit donner une mélodie soutenue de quelques harmonies, soit donner en « réduction » les voix diverses d'une pièce vocale ou instrumentale. Au xnf siècle, on décrit son jeu assez nettement pour qu'il n'y ait aucun doute sur son rôle musical ainsi entendu. Un poème du xv^ siècle vante les « harpeurs »
Que si parfaitement avivent Leurs accors et leurs armonies, Qu'il semble de fait qu'ilz escrivent Aux angéliques mélodies '.
Instruments a archet. — 7. La rote à archet. — J'ai succinctement décrit plus haut cette modification de l'antique krwth. Mais, monté habituellement de trois cordes, dont la seconde et la troisième sonnaient la quinte et l'octave de la première, sur un chevalet horizontal, la rote primitive, lorsqu'elle fut jouée avec un archet, formait ainsi un organum continu. Amplifié d'un bourdon, le « krwtii trithant », ainsi constitué, avait encore des adeptes au pays de Galles, au commencement du xix" siècle !
8. Lavièle. — Mais l'impossibilité déjouer autrement qu'avec ces résonances continues, et le désir d'aider l'exécution mélodique amenèrent le chevalet arqué ou « pont » et la suppression des montants : lavièle éla'û née.
D'une taille plus grande et plus massive que notre
i. Martin Franc. Le champion des Dames.
LES PRIMITIFS DE LA MUStQUE FRANÇAISE 102
alto, la vièle moyenâgeuse posséda, dès cette époque lointaine, les caractéristiques qui passèrent à toute la famille. De bonne heure, elle fut l'instrument artistique par excellence : les manuscrits chansonniers contiennent d'innombrahles illustrations où figurent trouvères et troubadours, s'accompagnant eux-mêmes, ou étant accompagnés, d'une vièle tenue appuyée soit à l'épaule gauche, soit debout sur le genou. C'est le seul instrument sur Taccord duquel les théoriciens de la musique nous renseignent alors avec précision' : la vièle avait habituellement les trois cordes qu'elle lenait de son ancêtre la rote, plus un bourdon, le tout accordé sol, ré, sol, ré, ou sol, do. sol, fa, depuis le sol grave de la portée de clef de fa.
Plus étendue ainsi que l'alto moderne, mais d'une sonorité analogue quoique plus voilée et plus forte à la fois, ses diverses tailles permettaient l'exécution de pièces en trio dès le cours du xiu" siècle (p. 17, 41, 73, 113).
La rubèbe était une sorte de vièle plus grave montée seulement de deux cordes : do, sol, et dont le rôle était surtout de soutenir des teneures icf. n° o, monocorde).
On donnait le nom de lire et de gigue (et plus tard de rebec) à des vièles aiguës, grossièrementcreusées dans un seul morceau de bois, montées d'une ou deux cordes grinçantes, apanage de jongleurs du plus bas étage. Au rebec on donna aussi plus tard le nom de « marionnette » ainsi que nous l'apprend Tinctoris (v. p. 17).
Instruments A roui:. — 9. ha Symphonie ou Chifonie. —
i. Par exemple Jérôme de Moravie, qui protes.«ait vers 1280 au't Jacobins de Paris.
Ce mot qui désigna, lors delà décadence latine, le tambourin, s'appliqua, au moyen âge, à l'instrument qui a seul retenu jusqu'à nos jours le nom de vielle. C'était une vièle dont les cordes, frottées par une roue mue par une manivelle, parlaient ensemble comme dans la rote à archet, ou au moins en faisant vibrer un bourdon continu. Une grande forme, assez volumineuse pour nécessiter l'emploi de deux ou trois exécutants, qui la tenaient sur les genoux, porta le nom à'organistrum, venu, comme celui de « symphonie », des consonances perpétuelles que faisait entendre l'instrument.
Au cours du xiv° siècle, alors qu'elle était encore prisée en Espagne, la chifonie n'était plus goûtée chez nous, et Duguesclin s'amusa, paraît-il, de l'éloge qu'un diplomate espagnol lui avait fait de cet instrument, « bon, disait le connétable, à des aveugles et des truands ».
Instruments a vent; a bouche ou a bec. — 10. Chalemie (chalemelles, calumiau). — Cet instrument, père des hautbois, clarinettes et bassons, n'est autre que la tibia des Romains, Vaulos des Grecs, constamment restéen usage, c'est-à-dire un insti-ument à anche sonore et de bel effet. Les clîalemies de diverses tailles permettaient l'emploi de toutes les parties vocales, depuis le quadruple jusqu'à la teneure, y compris des instruments graves, analogues à nos contrebassons, connus sous le nom de bombardes. Dès la fin du xiv^ siècle, on commença à ajouter des clefs à certains de ces instruments, pour faciliter surtout le jeu de la partie de teneure (v. p. 33). Le clarel {clairon) était de ce type.
Les plus faibles et les représentants rustiques de la
GUANO O U li U E DE I, A CATHÉDRALE D ' A M I E N S
En partie de 14i2-J4^'J.
famille portaient les noms d'estive et de muse. Cette dernière appellation se retrouve dans les noms de cornemuse, de musette., qui, avec leurs voisins la chevrette et la /J?'/?e, désignent des instruments à réservoir, agrémentés souvent d'un tuyau en bourdon, types habituellement de l'orchestre campagnard dès le xii*' siècle ' (p. 41, 113).
11. he frpstel, (\\\\ a quelquefois remplacé la chalemie comme signal militaire et qui servait à piperles oiseaux, pourrait avoir été une espèce de chalumeau, à moins, ce qui paraît plus probable, que ce soit une fliite de Pan : on trouve dans la môme acception le mot aile ou èle pour désigner de semblables inslrumenls, aux xiii* et xiv" siècles.
12. La flûte (flahute, flahutelle), peu goûtée dans l'antiquité, se développa surtout au moyen âge, peutêtre sous l'intluence du jeu d'orgue du même nom, à l'usage fort ancien. Le tvpe primitif était petit, à embouchure de sifflet, et sonnait à l'octave aiguë deschalemies. C'étaient des flûtes droites. On fit plus tard des grandes flûtes du même type, et d'autres sans sifflet, du type traversaine — la flûte actuelle — dès le xi^ siècle. A mesure que la grande flûte se développe au grave, le type aigu du fîajot ou flujole (flageolet) apparaît. Guillaume de Machaut dislingue le « flajot de saus », c'est-à-dire formé d'une tige de saule, instrument rustique ; le nom du jeu d'orgue « salicional » a la même origine (v. p. 41, 113;.