Michel (André), Débats, 8 novembre
PRÉFACE
prit la parole pour en combattre les conclusions et citer un certain nombre de signatures, relevées par lui-même lors d’un voyage archéologique qu’il avait fait en 1 836 ; il ajoutait: « il serait facile de réunir plus de mille noms depuis les premiers siècles de 1ère chrétienne jusqu’au xvin®. »
Ce n’est pas autre part que dans ces derniers mots, si précis cependant, qu’il faut rechercher les motifs qui firent abandonner plus tard et rejeter définitivement de si heureuses prémisses. La suite ne va pas tarder à le montrer.
Toujours est-il que, le i3 janvier i8/|i, le Comité s’adressait aux travailleurs de province et attirait l'attention de ses correspondants « sur les inscriptions relatives aux architectes, aux sculpteurs, aux peintres dont le nom, le pays, la qualification, la date de l’œuvre pouvaient être tracés, sur des portails, des chapiteaux, des tympans, des tableaux ». Ces instructions sont très claires, elles ne peuvent être interprétées : rechercher les inscriptions nominatives sur les objets mêmes : il n’est pas question d’autre chose.
Aussitôt les érudits de province se mettent à l’œuvre. Mais s’inspirant de la dernière phrase de Didron, pour arriver aux mille noms dont il avait parlé, ils élargissent immédiatement leur champ d’exploration; ils fouillent les archives, dépouillent les vieux comptes et MM. de Saint-Mesmin, Texier, Dusevel, Quantin, de Girardot, de Guilhermy apportent une abondante moisson, dans laquelle, il faut le reconnaître, règne, par exemple, la plus complète confusion. Elle n’est pas pour diminuer, quand Didron, emporté par son ardeur et perdant tout à fait de vue le but si intéressant, qu’en réalité il avait lui-même désigné — les signatures sur les monuments mêmes — reprend la question le 16 mars 1842, la renverse sans s’en douter et demande que les travailleurs recherchent les noms d'artistes « non seulement dans les comptes manuscrits, dans les ouvrages imprimés, mais sur les monuments en ruines ». En un instant les inscriptions passent ainsi au second rang, deviennent l’accessoire, alors qu’en i84o, elles étaient la cause déterminante du travail.
Dès lors commence une véritable chasse. En 1 8 4 3 , le Comité avait reçu i 55q noms ; en 1 8 4 4 - il en arriva i 76 4- On peut supposer ce que devinrent, noyés dans cette allluence, les inscriptions nominatives, relevées par des savants comme Chasles, comme Thomas Wright. Et le 8 mai i844, le Comité déclare qu’il possède des renseignements sur plus de 3 000 artistes ; il remercie ses correspondants et passe... à l’étude de la musique.
Le 10 janvier 1 853 . cependant, la question est reprise. La discussion se termine par cette décision : « La section propose de différer la publication du Recueil. Elle est surtout déterminée à cet ajournement par le désir de rendre le travail plus complet, en se réservant la possibilité de l’enrichir de toutes les indications qui lui sont fournies journellement par les correspondants. » Que sont devenus tous ces précieux renseignements? En résumé, seul, surnageait l’article du Journal de Paris,
PRÉFACE
cl tranquillement, alors qu elle avait été si près de sombrer, la légende reprenait dans sa sérénité, le cours de ses étapes historiques. Elle guidera, en 186G, la plume de L. Delisle, qui va lui donner par son autorité une vie nouvelle.
Nous sommes en iqo4, et je viens d’apporter aux Antiquaires trente-six signatures indiscutables ; cependant on hausse les épaules. Pourtant au milieu de la discussion une voix savante s’élève, celle du comte R. de Lasteyrie : « Eh bien, c’est très simple, tout est à refaire ». Mais pour tout refaire, il faut d’abord renverser bien des obstacles. La Vérité ne saurait ainsi s’imposer alors qu’elle est si contraire au sentiment général.
Je lis dans la préface d’un livre fort savant que toute vérité nouvelle passe toujours par trois phases caractéristiques :
i” Ça n’a pas de sens commun;
2° C’est contraire à la morale et à la religion ;
3° Mais voyons, nous connaissons çà depuis toujours.
Ma théorie va suivre les mêmes étapes.
On a imprimé que ma doctrine était insensée ( infrà , p. 384), que les signatures que j’apportais étaient impossibles au point de vue paléographique (infrà, p. 223), qu elles étaient inadmissibles, que les noms que je signalais n’étaient pas des noms d’artistes (injrà, p. 208 et 396). C’était le temps (8 août 1907) où L. Delisle m’écrivait : « 11 me semble imprudent de trop s'aventurer dans cette voie où l’on peut s’exposer à des mésaventures comme celle du comte Raczinski, qui trouva que les peintures des Heures d'Étienne Chevalier étaient signées VIVOAR IISKATVS. 11 faut, je crois, se résigner à voir rester les noms de beaucoup d’artistes sous le voile de l’anonyme. Je ne veux décourager personne, et je sais que la témérité est parfois récompensée par le succès, mais il faut craindre de mettre en circulation des hypothèses hasardées. »
C’est, je pense, très net !
Cependant, devant mon insistance, en présence des communications que l’Académie me faisait l’honneur d’imprimer dans ses Comptes rendus, dans les Monuments Piot, que toutes les grandes revues accueillaient si aimablement, la deuxième étape ne tardait pas à survenir. Et si en France, si à l’étranger, toutes les grandes bibliothèques privées et publiques m’ouvraient largement leurs portes, me donnaient toutes les facilités d’étudier, de photographier leurs richesses, la Bibliothèque nationale me refusait les manuscrits que je voulais examiner, parce que j’attentais à la Tradition'. On obtint même du ministre de l’Instruction publique un arrêté (5 juillet
1. Toutes les pièces relatives à ce refus de communication sont imprimées dans la Revue Archéologique, 1911, 1, p. 354-356 et 443-45o.
PRÉFACE
1911) interdisant la communication au public de certains volumes, qui — coïncidence étrange — , étaient précisément presque tous ceux que j’avais demandés.
Pendant ce temps, le plus grand silence continuait à enserrer mes études; on voulait les ignorer; l’étranger seul me faisait l’honneur de s’en occuper. Mais j'avais fait mienne la devise du Moyen Age: LE TEMS VIENRA; je crois bien, suivant l’autre devise, que LE TEMS EST VENU. L’histoire de la découverte de la signature de Fouquet peut donner une idée de la marche des choses {injrà, p. 23o et 398).
Les formules qui ont servi h créer la légende de l’humilité des Primitifs « qui se voyaient interdit d’ajouter le moindre mot aux livres qu'ils étaient chargés de décorer » ‘ n’avaient pas épargné l artiste célèbre.
Comme tous les maîtres français gothiques, Fouquet avait connu l’injure de l’oubli d’abord et bientôt du mépris, non seulement en France, mais meme en Italie {infra, p. 228).
A propos de Y Antiquité des Juifs, on affirmait que toute tentative de déchiffrement des inscriptions des miniatures était inutile {injrà, p. 227); on déclarait que ce serait tomber dans le piège que de chercher dans la suite des petites capitales romaines qu’on aperçoit dans les miniatures, un nom d’artiste {infrà, p. 227 et 23o). D’ailleurs personne n’avait jamais songé à nous laisser le moindre détail sur l’artiste (infrà, p. 23 1).
Ces affirmations, cependant si catégoriques, ne m’empèchèrent pas de lire d’abord dans une des miniatures de Y Antiquité des Juifs, ROMANO PLUMES, nom que nous retrouvons sur un des feuillets du célèbre Missel imprimé en 1482 à Chartres (conservé à la Bibliothèque nationale en face justement du Josèphe ) {infrà, p. 23o), puis JEAN F. dans une des miniatures de Y Antiquité des Romains {injrà, p. 234), enfin FOUQUET, au frontispice du manuscrit lat. 920 de la Bibl. nationale, les Heures de Louis de Laval {infrà, pi. XXXV et p. 407).
En présence des documents si probants que je publiais, il devenait alors assez difficile de continuer à nier. Et L. Delisle, qui cependant n’était pas doux pour moi dans sa critique d’Honoré {infrà, p. 5o), dans son appréciation sur mon étude des Heures d’Anne de Bretagne {injrà, p. 323), m’écrivait alors « Je vous avoue que je n'ai jamais vu que les gens sérieux aient cru qu’il était interdit aux peintres du Moyen Age de faire connaître leurs noms ».
L évolution s’opérait ainsi discrètement, préparant la troisième étape ; nous y sommes arrivés : aujourd’hui, on laisse entendre que de tout temps 011 a su que les artistes du Moyen Age signaient leurs œuvres. 11 me semble cependant que les écrivains d’art dont je viens de citer quelques phrases ont toujours dit exactement le contraire.
1. Laborde (Le comte Alex, de), Les manuscrits à peinture de la Cité de Dieu, 1910, in-P, p. 2o3.
PRÉFACE
Mais si c’est avec une très grande satisfaction que je vois maintenant mes théories, hier traitées d’insensées, si bien admises aujourd’hui par les maîtres les plus compétents, que je les entends reprendre, h l’Académie des Inscriptions, par ceux mêmes qui les niaient, il s’y mêle un certain regret : c’est de n’y voir jamais associer mon nom, quand leurs découvertes, quand leurs phrases mêmes me sont presque textuellement empruntées1 ( infrà , p. 366).
Je m’en console, il est vrai, en me souvenant de l’abbé de Saint-Pierre, auquel Voltaire, d’Argenson et tant d’autres firent mille emprunts, qu’une discrétion de bon goût les empêcha toujours de signaler.
J’espère alors que mon livre remettra les choses au point, que les documents qu’on y trouvera ne seront pas inutiles et qu’ils deviendront le point de départ de découvertes qui profiteront à tous.
Seul, assurément, je n’aurais pu mener à bien jusqu’au bout l’œuvre que je tentais. Devant moi se dressait en effet la Tradition , intransigeante, irréductible; elle fut vivement défendue. Aussi, je ne saurais jamais trop remercier ceux qui dès le début m’ont aidé de leur appui.
Je veux dire tout d’abord à S. A. R. Mcr le duc de Cumberland, à S. A. S. Mcr le duc d’Arenberg ma reconnaissance pour la libéralité avec laquelle Ils ont mis à ma disposition les richesses de leurs bibliothèques. Mais qu’aurais-je fait sans MM. Perrot, secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et le comte R. de Lasteyrie, sans l’aimable secrétaire des Monuments Piot, M. Paul Jamot, qui accueillirent toujours avec tant de bienveillance des articles àprement discutés?
J’ai toujours trouvées grandes ouvertes les portes de la Gazette des Beaux-Arts, de la Revue. Archéologique, de la Revue Critique, de la Revue de l'Art, et j’unis dans une même gratitude MM. Salomon et Théodore Reinach, Chuquet, Roger Marx, Comte, Alfassa. Grâce à eux, j’ai pu mettre en lumière des idées repoussées par les maîtres. Je n’ai garde d’oublier M. Homolle, qui me donna toutes facilités au Musée du Louvre ; comme aussi les aimables conservateurs des bibliothèques de Paris, MM. Rebclliau, de l’Institut, Ilcnry Martin de l’Arsenal, de Porto Riche de la Mazarine et ses aimables collaborateurs, Kohler de Sainte-Geneviève, H. Lapauze, conservateur du Petit Palais des Champs-Elysées (Collection Dutuit), qui mirent, avec tant de bonne grâce, leurs plus précieux manuscrits à ma disposition.
i. Communications à l’Académie du 24 février 19 n, à propos du peintre Jean Hay : à propos de Godefroi le Batave, le 4 avril 1913 (infrà, p. 366): du 28 mars 1913, à propos de la Bible Pierpont Morgan (infrà, p. 21).
PRÉFACE
A 1 étranger, mon ami le D' E. Tcichmann, le savant professeur d’Aix-la-Chapelle, fut comme toujours pour moi le plus fidèle des collaborateurs en Allemagne et m’a obtenu tout ce que je lui demandais. M. J .-A. Herbert, du British Muséum, fut d une invraisemblable complaisance. Je veux aussi adresser un souvenir ému à deux amis disparus, Henri Hymans, et le P. van dcn Gheyn de Bruxelles; quand j'allais travailler en Belgique, je causais longuement avec eux et si nous n étions pas toujours d accord, je leur dois de précieux avis.
Je ne puis nommer ici tous ceux dont les renseignements me furent utiles ; ils trouveront, au cours des pages qui suivent, leurs noms à côté de chacun des documents que je dois à leur extrême obligeance.
J’espère enfin qu’aucun ne regrettera l’aide qu’il m’a donnée, car « elle obligera, comme dit V. Cousin, les incrédules à faire réflexion sur eux-mêmes et à reconnaître la vérité dont on parla.
« C est en cela que consiste la preuve des choses dites. »
F. DE Mély.
Paris, 17 juin 1913.
ET