Jacques de Besançon, p
3. Bibliothèque de l’École des Charles, t. LIV (1893), p. 266.
PRÉFACE
On peut juger de ma surprise. Quelques jours après j’apportais à mes collègues des Antiquaires de France ma lecture, que j’avais eu grand soin de l'aire authentiquer par le maître hébraïsant, M. Moïse Schwab (infrà, p. 8/|).
Fie. i. — La Vierge Bancel, avec inscription hébraïque (Musée du Louvre).
Fie., a. — Inscription hébraïque du tapis do la Viergo Bancel.
i(i) D(P) s (mu) n(cccc) ¥(xc)
iod pi aleph lof zadè
L’impression, je ne saurais le cacher, fut mauvaise. Mais, habitué par mes travaux avec M. Berthelot à ne m’attacher qu’à l'objectivité des choses, à ne croire aux affirmations les plus autorisées qu’après les avoir vérifiées par moi-même, à exa-
PRÉFACE
miner les choses en entomologiste, comme les Chinois dont j’avais publié nombre de textes, il me sembla nécessaire, avant de récuser ce qui frappait mes yeux, d’interroger les faits, de voir si, par hasard , d’autres signatures n’avaient pas été découvertes. En quelques instants, je pus constater dans mes fiches que trente-six signatures avaient déjà été publiées, mais chose curieuse, chacune comme unique, comme tout à fait exceptionnelle.
Ce premier travail parut dans les Mémoires des Antiquaires de France (1908).
Devant l’évidence, si contraire aux affirmations que nous venons de signaler, il était indispensable de rechercher les origines de l’axiome, qui commençait ainsi à devenir problématique. D’où venait donc la certitude de l’humilité, de la naïveté des artistes du Moyen-Age, du mépris dans lequel ils étaient tenus, d’où était née l’idée de la défense h eux faite de signer leurs œuvres, « d’ajouter la moindre note aux livres qu’ils étaient chargés de décorer » ? Car les écrits du Moyen-Age n’en avaient conservé aucune trace.
Tout notre travail, au contraire, prouve qu’ils n’étaient pas humbles : Ingobert ( injrà , p. 5), les Van Evck (infra, p. 89) : qu’ils n’étaient pas méprisés, puisque les princes les nommaient chambellans, les traitaient comme des amis. les envoyaient en ambassade, leur donnaient les plus hautes distinctions (infrà, p. 92), que les poètes les célébraient, les comparaient à Apelles, à Polygnote (injrà, p. 282) : que ce n’étaient pas des ignorants, puisque certains d’entre eux parlaient jusqu à six langues (injrà, p. 89): enfin qu’ils ne connurent pas l’injure de l’oubli (infrà, p. 227), puisque les gravures des tableaux du Musée Scriverius, exécutées au xvn* siècle1, ont au bas comme références en regard de ceux des graveurs, les noms de Van Eyck, de Roger de Bruges, de Mostaert, que Rubens les copia pour la Galerie des Habsbourg, que la mémoire de Fouquet avait survécu en Italie (infrà, p. 282), que la gravure du portrait de saint François de Paule, faite à la fin du xvn0 siècle, porte: « d’après l’original de M* Bourdichon, peintre du Roy » (injrà, p. 333).
Si nous interrogeons le xvm* siècle, Montfaucon mentionnera les gothiques et nous montrera leurs œuvres signées (infrà, p. 197 et 226) : le Président Foucault écrivant à Gaignières, lui parlera du moine qui a signé le célèbre manuscrit de Sherbonne (injrà, p. 3o4)- Et si nous continuons, à la fin du xvme siècle, Emeric David, Millin relèveront les signatures de nombreux artistes, dont Lenoir vient de sauver les chefs-d’œuvre.
Si nous arrivons en plein xix* siècle, au moment où l’on commence à s’occuper réellement des artistes du Moyen-Age, voilà que M. Weale publie dans le Beffroi la série des Ordonnances qui, partant de 142G, enjoignent aux miniaturistes de marquer leurs ouvrages, et des Jugements qui condamnent à l’amende les artistes qui ne
1 . Mély, Les Jean Van Eyck, le Rogier de Bruges, le Mostaert du Musée Scriverius et les Rubens du Musée de Vienne, dans la Revue Archéologique, 1912, n, p. 77.
PRÉFACE
s’étaient pas conformés aux Ordonnances {injrà, p. 79). Le Keuren, le livre de la Gilde des peintres de Bruges si heureusement publié par M. Van de Gasteele (1866), va nous donner en plus, pour l’année i5oo, quelques-unes des marques que les artistes avaient choisies {injrà, p. 292).
Alors on était en droit, malgré les affirmations des maîtres, de se demander si l’axiome n’était pas une légende; il s’agissait d’en découvrir l’origine.
Nos recherches nous avaient donc conduit avec Millin jusqu’aux environs de 1820. Nous sommes en pleine période romantique.
Les rêveries nocturnes au pied des vieilles basiliques, les vers inspirés par l’émoi des âmes frissonnantes au milieu des ruines hantées, les chevauchées bruyantes des artistes à travers les rues silencieuses de nos vieilles cités vont transformer l ame des pacifiques bourgeois. L’art gothique, oublié pendant des siècles, découvert par des poètes chevelus, ne tardera pas à reprendre une place d’honneur.
Mais de même que l’hôtel de Rambouillet avait forgé un Romain, de même que le xviii8 s’était imaginé un Oriental d’après les Mille cl une Nuits, de même l’Ecole romantique allait créer de toutes pièces un artiste du Moyen Age. Elle empiétera même sur la Renaissance en nous faisant voir un Léonard de Vinci mourant au château de Cloux près d’Amboise, entre les bras de François Ier; le geste est d’une élégance suprême. Malheureusement la vérité historique nous oblige â déclarer que le 2 mai i5iq, le Roi, qui signait des ordonnances à Saint-Germain-en-Laye, ne pouvait être à Amboise. Le fait est pourtant devenu parfaitement certain : un tableau représente la scène. L’humilité de l’artiste du Moyen Age, naïf, méprisé, est tout aussi authentique.
La vérité est que ce fut le Journal de Paris qui, le 1 5 juillet 1887, créa la légende. L’auteur anonyme de l’article y déclarait que « les artistes du Moyen Age complètement désintéressés dans leurs œuvres, travaillaient seulement pour l’amour de Dieu et de leur art et non pas, ainsi qu’il arrive aujourd’hui, pour la gloire de ce monde ». Et il ajoutait que « l’art chrétien étant tout impersonnel, il ne fallait même pas s’étonner si l’on ne trouvait jamais le nom de l’artiste sur son monument, ni le chiffre de l’ouvrier sur son œuvre. »
Poursuivons notre enquête.
A ce moment le Ministre de l’Instruction publique vient de créer le Comité d' Archéologie. 11 avait fait appel pour le former aux compétences les plus reconnues. Parmi elles se trouvait un savant aux vues très larges, â P érudition la plus étendue que nous ne saurions trop rappeler. Dans une des premières séances qui suivirent l’article du Journal de Paris, Didron, que bien des historiens d art, ignorant toute cette partie de sa carrière scientifique, croient si à tort un simple iconographe1.