‹ Les primitifs et leurs signaturesChapitre 41 sur 149 · Bulletin des Antiquaires de France, 1890, p · texte numérisé non relu

Bulletin des Antiquaires de France, 1890, p

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)

*4o5. Peut-être ne devrais-je pas admettre au nombre des signataires, Bertrand Boysset d’Arles qui termine ainsi, en i4o5, le Traité d’arpentage d’Arnaud de Villeneuve, de la Bibliothèque de Carpentras (ms. ,827 du Catalogue général des Manuscrits des Départements, t. XXXV) : « Qui escripsit, escribat, semper cum Domino vivat. Vivat in selis Bertrandus Boisseli cum Domino felix, Amen. Anno Domini M. I IIIe quinto, die VIIII mensis Januarii fuit scriptus iste liber per me Bertrandum Boysseb de Arelale distratorem et aterminatorem Arelatensem, in quo est omnis sciencia distrandi et aterminandi. »

Mais, comme le rédacteur du Catalogue n’hésite pas à écrire que le volume, orné d’un grand nombre de dessins est tout entier de la main de Boysset, je ne crois pas pouvoir rejeter une affirmation aussi officiellement admise.

i/|ii- L’enluminure de l’incomparable manuscrit des Très riches Heures

1 4 1 6. du duc de Berry, conservé à la bibliothèque de Chantilly, se compose de deux parties très distinctes.

La première comprend trente-cinq miniatures, qui ont été exécutées sous le duc Jean de Berry, par qui elle était commandée, comme le précise son portrait, au frontispice, à table, au mois de janvier (fig. 93), et les armoiries semées dans les bordures.

Elle fut très probablement commencée avant i4ii. Car si le Mont-Saint-Michel et Tombelaine, si les châteaux de Vincennes, du Louvre, de Saumur, de Mehun-sur-Yèvre, de Bicêtre, de Lusignan, d’une scrupuleuse exactitude, montrent parfaitement l’influence française qui préside à son exécution, mais rien de plus, le château d’Étampes, au contraire, peut, lui, nous donner une date.

Selon M. Eug. Lefèvre, un érudit qui s’est spécialisé dans l’étude des monuments d’Étampes, la représentation du château que nous trouvons là, ne saurait en effet être postérieure à 1 /f 1 1 , car on distingue parfaitement sur la façade orientale, celle qui regarde la ville, un corps de bâtiment détaché qui a toute la physionomie d’une chapelle1.

1. Lefèvre (Eug.), Élampes et ses monuments, Paris, Picard, 1907, in-8, p. i3.

C'est là que les paroisses Notre-Dame et Saint-Basile célébraient en commun la fête patronale de saint Laurent. Or depuis le siège de i/,u, cet usage cessa. Il y aurait donc eu un grand bouleversement dans le château : la chapelle avait été détruite. Donc puisque

Fig. q3.

Le duc Jean de Berry k table. C'«t le Moi, de Janvier du Calendrier. Première page des Très riches Heures.

(Musée Condé, Chantilly.)

nous avons

là une vue complète, c’est que la page est anterieure

Interrompue à la mort du Duc (ijiG), l'œuvre fut terminée, comme le dit L. Delisle, à la fin du xv siècle pour Charles D de Savoie, duc de Savoie en 1482. époux de Blanche de Montferrat. On trouve effectivement leurs armoiries au bas d une page ans laquelle deux jeunes gens sont représentés agenouillés, en face un

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)

de 1 autre de chaque cote. On pourrait même alors, puisque nous tiouvons la le portrait de Blanche de Montferrat, épousée en i485 et que nous ny voyons pas les armes du royaume de Chypre, concédé par Charlotte de Lusignan à son neveu en février i486, se demander si son exécution n’aurait pas pu avoir lieu entre ces deux dates,

Le visage juvénile du jeune couple semble corroborer cetle hypothèse; peut-être serions-nous même autorisés ainsi à supposer qu d fut terminé pour le mariage des deux jeunes princes1.

M. Durrieu propose d’attribuer ces pages à Jean Colombe. Pour cette identification on doit les comparer aux miniatures d’un beau manuscrit de l’Escurial, une Apocalypse du xv° siècle, étudiée par Champeaux dans la Ch conique des Aids (i8g5, p. 1 55), dont l 'Arle (t. IV, p. 35) a fait connaître les enlumineurs Jean Bapteur,

Perronet Lamy et Jean Colombe et dont M.

Max Petit-Delchet, dans le Moyen Age (igo5) a reproduit les pages les plus intéressantes. Ces gravures ne sont pas pour nous donner une impression contraire. Mais de ce côté il faudrait peut-être s’avancer avec beaucoup de

I*’ig. 94. — Miniature du V Apocalypse do l’Escurial, attribuée à Jean Colombo. Sur le coupet de la lento de gauche on lit : ANGUET.

1. Voici comment M. le duc d’Aumale expliquait le passage de ce manuscrit en Savoie : « Roui la transmission du manuscrit, Blanche était fille de Guillaume MI, marquis de Montferrat (+ i/,S3' et d Elisabeth de Milan ; Guillaume VII était fils de Jean-Jacques Paléologue, marquis de Montferral T1|'l'>il!l de Jeanne de Savoie (1 3ga f ié6o). Or Jeanne de Savoie était fille posthume d’Amédée \ II le Iîoux, premier duc de Savoie (i36o f i39i) et de Bonne de Berry, mariée en ,372 ,, (Manuscrits de Chantilly, t. I, p. 62 ). '

De Mély.

9g LES primitifs et leurs signatures

prudence. Ne voyons-nous pas en effet inscrit sur le coupet de la tente: ANGUET (6g. g4)? Si par hasard, c était là le nom dun artiste, qui n’ayant pas encore accompli son temps d apprentissage, aidait les trois miniaturistes en titre qui ont reçu le prix du travail?

Car enfin si les noms d’ALEXANDER 2’ (fig. 90), découvert par M. P. Durrieu dans le Boëce de la Bibliothèque nationale, de PICART, du manuscrit de Tours (fig. 1 58), sont bien ceux d'artistes, on ne saurait nier que le nom d’ANGUET, identiquement dispose, puisse être également identifiable. Simple indication, qu’il faut cependant, je crois, retenii au passage.

Mais laissons cette deuxième partie ; c’est de la première, celle interrompue en 1 4 1 6 à la mort du duc de Berry, dont nous avons à nous occuper.

' 9L7. “ùt t m En 1884, L. Delisle* reprenait un

(Bibl. nat., ms. Néerï. I.) (]e [' i „ VCIlta il'C de l4l6 du duC

Jean de Berry, publié en i849 par Laborde (Preuves, t. 1, p. cxxi) et commenté en 1860 par Hiver de Beauvoir2, quon oublie généralement de citer dans cette affaire : « Item, en une layette plusieurs cayers d’unes très riches heures que faisoient Pol et ses frères, 1res richement historiez et enluminez, prisez cinq cens livres tournois. >> Plus affirmatif que ses devanciers, qui proposaient simplement de rattacher le nom de Pol de Limbourg à certains manuscrits de la Bibliothèque nationale, et dont l’un, Laborde, écrivait : « Je conseille de réserver ces attributions » , L. Delisle imprimait :

« Aucun autre Livre d’Heures inachevé ne figure sur 1 mven-

in-12.

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE) gg

laire... Un livre inachevé et non relié qu’on estimait cincj cens livres, était nécessairement, lune des œuvres les plus précieuses de la succession du duc de Berry. C’était, n'en doutons pas, le volume qui devait être achevé un demi-siècle plus tard et auquel était réservé l’honneur d’entrer au xix' siècle dans les collections de M6' le duc d’Aumale ».

Somme toute, c’est un raisonnement que d’attribuer une œuvre d’art à un artiste, parce que les textes ne fournissent pas d’autre nom ; nous avons vu où cela peut conduire à propos du retable de Beaune*, à propos des Heures d’Ailly1 2 ; mais ce n’est pas là une raison. Le moindre parchemin peut, en elfet, renverser les plus belles hypothèses. M. Fierens-Gevaert3 ne nous montrait-il pas hier le petit triptyque si précieux du Musée de Bruxelles, représentant au centre la Crucifixion avec les donateurs qui étaient, affirmait-on, le duc François Sforza, sa femme Bianca Visconti et leur fds Galeas, agenouillés près de leur blason familial? On l’attribua au cycle de Roger van der Weyden, jusqu’au moment où, suivant M. Fierens- Gevaert, M.Valéri ayant publié un document révélant que Zanelto avait étudié sous la direction de Rogier de i46o à 1467, M. Wauters suggéra que le triptyque pouvait être l’œuvre de Zanelto, et alors M. P. Durrieu attribua à ce Zanelto Bugatto la Jeanne de France de Chantilly4 5. Or, voici que M. Lucas Beltrami” nous apprend que les donateurs de ce triptyque ne sont pas les Sforza et que le blason n’a rien de Sforzesque : et Bugatto de rentrer dans l'obscurité ! « Regardons donc les œuvres au moins aussi bien que les textes, conclut M. Fierens-Gevaert ; c’est l’importante leçon qu’on doit tirer de l’incident milano-flamand. »

Pour les Très riches Heures, l’affirmation de L. Delisle parut à

Page 1