Durrieu (P.), Revue archéologique, 1910(2), p
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE) I0,
Cependant il y eut, quelques restrictions et H. Bouchot, rendant compte de la belle publication des Très riches Heures du duc de Berry', écrivait. « M. P. Durrieu, sans vouloir attacher au rapprochement
Fie. 97. — Le Parcds Terrestre des Très riches Heures du duc de Berry.
(Musée Condc, Chantilly.)
de M. L. Delisle plus d’assurance qu’il comporte, estime cependant que 1 identification est vraisemblable et s’en contente pour l'instant. Je le loue de ceci. Il eût été téméraire de chercher mieux. L'attribution aux Limbourg laisse trop d’obscurité régner sur l’affaire. Il
1 . Durrieu (P.), Les trbs riches Heures du duc Jean de Berry, Paris, Plon, igo4, in-P.
ioa
faut pour l’admettre supposer trop de choses étranges, convenir qu’ils ont dû s’inspirer d’autres artistes, que 1 un d eux au moins a visité l’Italie 1 . »
Examinons les miniatures de cette première partie.
Il y a d’abord trois pages incompararables : le Christ au Jardin des Oliviers (fig. 96), le Paradis terrestre (fig. 97), le Zodiaque (fig. 107). Elles doivent certainement être mises au rang des plus admirables chefs-d’œuvre de la peinture.
Fig. q8. — Le Péché originel. Fie. 99. — Dieu interrogeant /tdom
(Bibl. nat., ms. fr. 166.) (Bibl. nat., ms. fr. lt>6.)
Il est assurément des compositions qui peuvent en être rapprochées; mais je ne connais, dans aucune école, à aucune époque, rien qui leur soit supérieur. Aucun miniaturiste n’a traité avec une maîtrise plus idéale le Christ au Jardin des Oliviers ; les deux personnages du Zodiaque sont l’œuvre d’un peintre merveilleux. 11 n’est pas d’artiste enfin qui ait montré plus de finesse humouristique que celui du Paradis terrestre. Est-il rien de plus spirituel, en effet, que cette vierge tentée, que cette jeune séductrice qui tend la pomme au premier homme, que cette Eve séduite en présence de l'Éternel, que cette jeune fille bientôt mère, chassée du Paradis par l’Ange de la Justice céleste? Si excellentes soient-elles, les reproductions ne sauraient donner aucune idée du charme de 1 œuvre.
i. Revue de l'Art, 1905 (1), p. 21I1.
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Et ce sont là les pages admirables qu’on a cru pouvoir mettre en parallèle avec les miniatures du manuscrit français 1 66 de la Bibliothèque nationale, miniatures qu’on a même été jusqu’à attribuer à Jehan Fouquet, « au Fouquet des premiers temps avec toutes ses qualités et ses merveilleuses conceptions1 2 »! Qu’on veuille bien me pardonner ; mais malgré l’autorité des critiques qui s’en sont occupés*, c’est comparer, en quelque sorte Botticelli et Courbet. D’ailleurs pour préciser, je reproduis ici deux des scènes qu’on rapproche du Paradis des Très riches Heures (fig. g8 et 99) ; chacun pourra faire la comparaison.
Je n’y puis trouver non plus, quoi qu’en dise le comte P. Durrieu, aucune influence directe de YAilam et Eve de V Agneau des van Eyck (Musée de Bruxelles). D’ailleurs indépendamment de l’esprit, de l’esthétique, ne semble-t-il pas qu’on oublie un peu la question d’année? Les volets de 1 Agneau sont postérieurs à 1/126, date de la mort d Hubert et très probablement des environs de 1^32 (voir p. 88) ; et le manuscrit fut interrompu en 1 4 1 6.
Dans ces pages je n’aperçois rien qui puisse nous mettre soit sur les traces de l’artiste incomparable qui a exécuté les admirables miniatures citées plus haut, soit sur celles d’artistes, que, malgré leur très grand talent on appelle secondaires, bien qu’ils méritent cependant d’occuper une place prépondérante dans l’art du moyen âge.
Une fois ces feuilles mises à part, il demeure dans la série exécutée pour le duc de Berry dix-huit peintures, dont la composition, le coloris, offrent d’étroites ressemblances: il est clair qu’une direction unique a présidé à leur exécution. Qu’on veuille bien remarquer
1. H. Bouchot, Gazelle des Beaux-Arts, 1890, t. XX, p. 276. — Champeaux etGauchcry, dans Les Travaux d' Art exécutés pour le duc de Berry (Paris, Champion, 1894, in-4", p. i38), s'extasient « sur la façon savante et la science du modelé très supérieure avec laquelle ces miniatures sont traitées ». — Le Catalogue de l'Exposition des Primitifs français de i9o4, les critiques qui s’en sont occupés depuis, répètent à l’envi ces louanges. On peut voir ici que ces miniatures sont au contraire d’un art tout à fait inférieur. Elles ont été reproduites par le comte P. Durrieu dans Le Manuscrit, t. II, i895, p. 1 46.
2. Delisle (L.), Recherches sur la librairie de Charles V, Paris, Champion, 1907, in-8, part. II, p. 272.
que je me garde de dire « une seule main » ; les lignes qui vont suivre devant au contraire révéler la collaboration de plusieurs personnalités.
Or. nombre de ces miniatures présentent dans la bordure des vêtements, dans les galons des costumes, une série d inscriptions,
qui, très nettement, dès la première vue, se distinguent absolument de toutes celles rencontrées jusqu’ici.
Ce ne sont ni des caractères pseudo-coufiques, comme dans le tableau de la Vierge de Gentile da F abriano , du Musée de Pise ou sur la porte du tabernacle de Sienne, de Turrini (fig. 83), ni des
caractères pseudo-hébraïques, comme dans le Retable de Beaune, ni des caractères cryptographiques, comme ceux de la Virga aurea du Frère Hepburne d'Ecosse (llg. 88), mais une décoration
100- La Nativité. Miniature (Ils Tris nWies //eures SlcrneS Cllli, ÜU premier aS-
de Berry, prcsenlant les monogrammes HB, HR. ’ 1
(Mu5“ CmM’ “W r^rnîtraient plutôt alchi¬
miques. tels ceux que j'ai relevés dans mon Histoire de la minéralogie dans l’antiquité1, ou dans Le Rôle des pierres gravées au moyen âge*.
Quand je les ai étudiés à Chantilly même, l’un d’eux principalement m’a tout de suite frappé. C’est une sorte de strygilles (fig. loi)
,. Mély (F. de), Histoire de ta minéralogie dans l'antiquité: les Lapidaires chinois, les Lapidaires arecs . Ouvrage publié par le Ministère de l’Instruction publique et par l’Acadénne des Sciences et couronné par l’Académie française et par l’Académie des Sciences, 4 vol. gr. in-4°. Pans, Leroux, 1896-1902.
2. Extrait delà Revue de l'art chrétien, Lille, Desclée, 1890, in-i.
LES MAITRES MINIATURISTES (iSgi-XVI' SIÈCLE)
io5
car il ma fallu donner des noms à ces formes bizarres, pour me reconnaître dans mes fiches, — qui, entremêlés avec d’autres signes incompréhensibles, servent à séparer alors deux autres signes, toujours identiques, toujours les mêmes, qui reviennent à intervalles à peu près réguliers dans nombre d'inscriptions. Dans cette série, ils sont absolument visibles, mis en très évidente lumière.
Les voici :
vê m m
h ig. loi. Sigles do la bordure des vêtements des personnages des Très riches Heures.
(Musée Condé, Chantilly.)
Que peuvent donc signifier ces signes, certainement répétés avec intention 1 ?
i . Pour faciliter 1 examen des inscriptions, je donne ici la liste des miniatures en indiquant le numéro de la planche où elles sont reproduites dans l’ouvrage du comte P. Durrieu, et la place où se trouvent les monogrammes les plus apparents.
PI. XYI. Le Martyre de saint Laurent. R, sur la poitrine du bourreau.
PI. XIX. L’Annonciation. R, sur la robe de la Vierge.
PI. XXVIII. La Visitation. Strygilles et HR, sur la robe de la Vierge.
PI. XXXII. La I\ahvité. I1R, IIR, sur la robe de la Vierge (fig. 100).
II. XXX\ III. L arrivée des Mages. Sur la robe du Mage à cheval, I1R et lézard sur le terrain (fig. i4o).
PI. XXXIX. La Purification. Strygilles: IIR, sur la robe du prêtre qui tourne le dos : HB, dans le galon de son bonnet pointu.
PI. XL. Le Couronnement de la Vierge. Strygilles, 1113, HR, dans les galons du manteau de la Vierge (pl. VI).
PI. LI. Le Christ mené au prétoire. II B, dans le bas du galon du vêlement du personnage derrière le Christ : IIR, dans le galon du vêlement du soldat devant le Christ, à la ceinture.
Pl. LII. La Flagellation. HR, dans le galon du manteau de Pilate, HB, dans le galon du bas.
PL LUI. La Sortie du prétoire. IIR, dans le vêtement du personnage debout à gauche, IIB, dans
le xelement du soldat debout a droite en face du Christ, et dans le bonnet de la femme à gauche.
Pl. LI\ . La Marche au Calvaire. On voit IIR, mais les caractères sont très baveux.
PL LVI. La Descente de croix. Strygilles, IIB, IIR dans le bas de la robe de la Madeleine.
PL LIX. Le Possédé. HR, IIB, dans le bas de la robe du Grand Prêtre.
PL LX. La Multiplication des pains. Sur la manche du personnage en bonnet pointu B ; dans le galon du bas du vêtement IIR.
PL LX1. La Résurrection de Lazare. Dans le galon de la robe de la femme, IIB, IIR.
PL LXII. L’Entrée à Jérusalem. Sur le manteau étendu sous les pieds du Seigneur: IIB IIR
(fig. io5).
Pl. LXIII. L Adoration de la vraie Croix. Dans le galon au-dessous de la ceinture de sainte Hélène, IIB, HR. Le pied du reliquaire de la vraie Croix est un lézard (fig. 106).
PL LXIV. Le Mont Saint-Michel. Sur l’épaule de saint Michel, IIR ; sur le galon des vêtements des deux petits anges de droite, IIB.
De Mély. #
,o6 LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES
En me reportant à mes fiches, au mot strygille, je trouvai aussitôt une référence.
J’avais aperçu ces signes — mais une fois seulement - clans les inscriptions du tableau du Martyre de saint Denis (fig. 102), du musce
Fie 101 — Le Martyre de raie! Denis, par Henri Bellechose (i4i6) (Musée du Louvre.)
du Louvre, et, coïncidence vraiment bien intéressante, dans un tableau de Malouel que précisément H. Bouchot et M. P. Durrieu avaient rapproché du manuscrit des Très riches Heures du duc de Berry mais sans préciser les miniatures visées1. Leur hypothèse arrivait