‹ Les primitifs et leurs signaturesChapitre 97 sur 149 · Cabinet des manuscrits, t. I, p · texte numérisé non relu

Cabinet des manuscrits, t. I, p

2. Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, t. M, p. 202.

LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-X¥I* SIÈCLE)

Certainement, Eug. Miintz n’a pas eu connaissance de ce manuscrit: sans cela il eût constaté de curieuses différences dans le symbolisme de ces Triomphes, qui sont dans toutes les littératures, toujours, cependant absolument stylisées. Le Bestiaire copte', cpii a fourni le symbolisme des animaux qui traînent les chars, est ici pour la première fois oublié. Car si dans tous les manuscrits de Pétrarque, l'Amour esl toujours traîné par des chevaux

(lîg. 3o5), la Chasteté par des licor¬

nes, la Mort par des aulalops, la Divinité par les animaux de l’Apocalypse, le Temps est ici entraîné par des éléphants (fig. 3o4), sym-

Cliché Mély.

Fie. 3o4- — Le Triomphe du Temps, signé Godefroy. Miniature des Triomphes de Pétrarque.

(Bibl. do l'Arsenal, Paris.)

hole de la Renommee, tandis qn d devrait être traîné par des cerfs,

i Saint Isidore nous apprend que les éléphants sont : « genus animantis in rebus bellicis aptum ».

C’est par la guerre qu’on acquiert la Renommée.

Le Bestiaire copte que j’ai publié dans mes Lapidaires grecs donne : « ''Ir.v.zq. — Le cheval est un animal, royal, rapide, connu de tous. Prenant dès sa naissance l’excroissance de chair qu’il porte au front, et que les hommes de cheval appellent hippomane, tu auras en le portant un puissant phylactère d’amour. »

C’est ainsi le symbole de l’Amour.

« Pivsxcpo);. Le rhinocéros (ou la licorne) est un quadrupède ressemblant au cerf, ayant sur le nez une très grande corne. On ne peut le prendre que par le parfum et la beauté des femmes bien habillées ; il est en effet très porté à l’amour. »

Il cherche les jeunes filles, et symbolise la Chasteté.

« EXxooç. Il y a trois sortes de cerf, animal d’ailleurs connu. L’un s’appelle platonis (daim), parce qu il a les cornes larges et élevées; le second a les cornes rondes; le troisième, la femelle n’a pas de cornes. Le mâle ne peut la saillir qu’auprès d’une fontaine. En effet, lorsqu’elle a soif, elle cherche une source et lorsque brûlée par la soif, elle boit, alors le mâle la saute. Car pressée par la soif, elle ne pense qu a boire et ne peut fuir. Dans toute autre circonstance, elle ne se laisse pas saillir; aussitôt donc elle conçoit.

« Cet animal vit cinq cents ans, à moins qu’il ne soit pris à la chasse, et il finit ainsi de sa propre mort. » 1

C’est alors le symbole du Temps.

Il n est pas question des Buffles dans le Bestiaire copte, mais le Bestiaire du Moyen Age nous fait connaître Vautalops, ou l’urus.

symbole du Temps; enfin le Triomphe de la Renommée est remplacé par un second Triomphe du Temps, traîne cette fois par des chevaux.

Nous avons donc là un artiste qui n’est pas très au courant de

la littérature et de l'iconographie antiques.

De fait, maintenant, nous savons qu'il était hollandais: Godefroy le Batave. Dans le faire des Triomphes de Pétrarque de l’Arsenal, nous trouvons une certaine lourdeur, qui plus tard s’affinera, qui deviendra très française, qui appartiendra enfin à l'école de Touraine, dans les Commentaires de la Guerre Gaüique. Quoique de 1 5 1 g , les miniatures de ces trois derniers volumes se rapprochent étonnamment de la manière du sculpteur François Marchand d’Orléans, de i54o, dont j’ai naguère mis en lumière l’œuvre, confondue longtemps avec les plus beaux travaux de Germain Pilon1.

D’ailleurs, les notes manuscrites dans les volumes nous donnent la clé de cette transformation. Alors que Laborde constate « qu’il doit être quelque habitant des Flandres ou d’Artois », — il ne connaissait pas l'inscription « Godefredi batavi » — , on peut voir, dans son œuvre même, qu’il a longuement visité la France, qu’il Ta parcourue dans tous les sens.

. 3o5. — Le Triomphe de l'Amour. Miniature des Triomphes de Pétrarque .

(Bibl. de l’Arsenal, Paris.)

« C’est un animal si vigoureux qu’aucun chasseur ne peut l’aUeindre. Il a de grandes cornes, en forme de scie, tellement puissantes, qu’il peut même couper les arbres et les faire tomber par terre. »

Il symbolise ainsi la Mort, que rien ne saurait arrêter. — Mély (F. de), Pétrarque et le symbolisme antique dans le Centenaire des Antiquaires de France, Paris, 1904, in-4-

1 . Mély (F. de), François Marchand et le tombeau de François I. Chartres, Selleret, 1887, in-8°, pl.

LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI* SIÈCLE)

A côté de dessins d'engins de guerre, il écrit: « Je ne suys « inventeur des engins qui s’ensuyvent, car je les ay trouvez en ung « livre que j’ay pris longtemps à Chastellerault, au Lyon d'or » (t. II, P> xci).

11 a été à Blois : « Les deux figures qui s'ensuyvent ont été « prises en ung lyvre que Julian horlogeur de Bloys m’avait baillé » (L xciii) ; il fut aussi à Besançon : une exquise miniature nous montre en effet cette ville. Mais par un caprice d'artiste, bien compréhensible, il a placé devant la vue de la ville, pour servir de cadre, les deux monts Chaudannes et Brégilles.

qui, au contraire, aujourd'hui surmontés de forts, la protègent par derrière des deux côtés du Doubs; c'est ainsi qu’il est devenu français. Mois ce n’est pas encore tout. M. de Laborde, qui a étudié avec tant de soin ce grand artiste, aperçoit, dans les miniatures du manuscrit de l'Arsenal, à plusieurs reprises, à côté du G traditionnel, un petit « lézard » ; et voilà qu'il se demande si ce n'est pas là un sigle qui pourrait nous donner le nom de l'artiste.

Cependant il n’a pas poussé plus loin ses recherches.

S'il avait examiné minulieusemenl le t. III de la Guerre Galtique (à Chantilly), il aurait vu au L iv v° une très belle minialure, représentant une corne d'abondance pleine de fruits et signée ainsi : 1 620. G. B. (fig. 3i2). Nous voilà dès lors en possession d’éléments nouveaux: Godefroy le Batave, un R, un lézard.

Nous nous trouvons ainsi en face du problème qui s’est posé, à l'occasion de la même lettre B et des lézards des Très riches Heures du duc de Berry (p. 107 et 1 12). Et nous ne saurions proposer ici encore d'autre solution que celle du nom de Rust, symbolisé par le lézard ; nous avons en plus ici par exemple, l’hypothèse de Laborde jointe à

Cliché Mcly.

Fig. 3o6. — Miniature du t. III des Commentaires de la Guerre Gallique, signée G. R. i5ao.

(Musée Condé, Chantilly.)

l'avis de M. Tulpinck qui se rappelle des gravures portant comme marque un lézard.

Vraiment le faire de Godefroy le Batave évoque assez le burin d'un graveur.

Que Luprecht Rust, le prétendu maître de Martin Schongauer soit un mythe, forgé de toutes pièces par , Tobin1, c’est possible; il n’en demeure pas moins que c'est un nom parfaitement rhénan : nous trouvons à Lubeck, en 1757, un magistrat de ce nom et Ruslingh est un nom hollandais, porté en Hollande par un imprimeur au xvi° siècle.

Mais quelle que soit la solution adoptée, il n'en demeure pas moins que Godefroy R. le Batave fut un miniaturiste de très grand talent, qui nous a laissé dans les Commentaires de la Guerre Gallique, une œuvre signée, de premier ordre.

Comme Corneille de Lyon, que j’ai eu la bonne fortune de dégager de l'œuvre de Quentin Matsvs2, Godefroy se trouve maintenant dégagé de l'œuvre de Jehan Clouet, d’ailleurs totalement ignorée ; il peut alors prendre place parmi les meilleurs artistes du commencement du xvT siècle.

Vers Le Catalogue de la Bibliothèque de la Ville de Tours décrit ainsi un 1020. charmant petit Livre d'Heures qu’elle possède.

« 219. xv' siècle, vélin. 129 feuillets :

« Ce manuscrit renferme les treize miniatures suivantes peintes en grisaille et longuement décrites dans le Catalogue Dorange, p. 124-125- Fol. 1, S. Matthieu ; fol. 21, S. Marc; fol. 39, S. Luc; fol. 57, S. Jean; fol. 87, Jésus-Christ et la Viorne ; fol. 89, la Flagellation ; fol. 90 v", l’Apparition de Jésus à Marie- Madeleine ; fol. 9/1, Jésus-Christ conduit en prison par les soldats; fol. 98, Soldats se disputant, l’épée à la main, la tunique de Jésus-Christ; fol. 99, Personnages à genoux devant les instruments de la Passion ; fol. io4, Jésus-Christ sur la croix entre les deux larrons ; fol. 107 v°, Jésus-Christ descendu de la Croix ; fol. 180, la Mise au Tombeau.

1. Wurzbach (Le Dr A. von), Martin Schongauer, Wien, 1880, in-8, p. 2 g-/i 5 .

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