LE FROID POLAIRE
retentissent tout près ; mais les instants et les heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les personnes dont une lieue ou deux vous séparaient. Et cependant, un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...
« C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories kaléidoscopiques, do prétendus bouleaux au-dessus de verts gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la merdes troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le frottement violent des glaces. »
Partout du froid. Voici comment on parle un malheureux de la Jeannelle :
« Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds de neige ; des vents impitoyables, chargés de gréions aigus, nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans les deux poêles qui conservent quelque chaleur à notre sang.
« Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre eau-de-vie^ congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La viande, Fhuile et le pain se divisaient à coups de hache. Jos oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui succomba le lendemain.
« Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous demander quelques poissons socs et de l'eau-de-vie. Nous joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec larmes de joie. Le cher, vieillard débile, nous conta que, le mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons. ))
8 LES INOÏTS ORIENTAUX.
Un autre voit les choses du bon côté :
« Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris, ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément, mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac, le meilleur des calorifères; il endort la douleur, arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en envoyant le sommeil ; il donne la mort au milieu des rêves. Ce froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité ; il purifie l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les liqueurs, permet de les transporter ; il remplace le sel dans les viandes, la- cuisson dans les fruits, dont il fait des conserves économiques et durables ; il rend comestibles la viande et le suif crus ; ilétanche les marais et lagunes, arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de glu, les copeaux adhérent au rabot. La chevelure s'ébouriffe sous le peigne, se hérisse et s'agite avec crépitations. On ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de pétillements... »
Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la plus grossière de. notre espèce. Cette distinction a été généreusement accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé d'avoir quelque importance ; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique, simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque explorateur représente les sauvages qu'il observa comme
RVCE ESQUIMALE. 9
ignares et brutes. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux et sa personne.
Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts. Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6.000 kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la circonférence terrestre, prise au 67°3o' de latitude. Morton, en 1849 déjà (i), faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent : le Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador, l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres de Baffîn, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince-Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus, l'archipel Aléoute. S*y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine-Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets (2), Koloches (3), Kouskowins, Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich Mueller veulent bien octroyer à la race esquimaude les longues côtes qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, tout mélangés qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne contestera l'opinion de Latham :
4c Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut une importance cxce[)lionnelle.
(1) Crania americana.
(2) Ou Klingils.
(3) Ou Koljoutches, ou Koltchones.
10 LES INOITS ORIENTAUX.
De leur affinité plus ou moins marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre. »
Ni celle de Topinard (i) :
« En Asie, les peuples ont été brassés de TOrient à rOccident, et de TOccident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du ï^acifîque, dans les mers polaires. »
Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à Torigine et à la parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure partie le produit de leur climat ; le milieu impliquant une nourriture, une demeure et des coutumes appropriées.
Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une lisière large de 20 à 3o kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80 kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas. la partie maritime. Pour ce motif, M. Dali proposait de donner le nom d'Orariens {2) à l'ensemble des lignées inoïtes. Dans la forêt, en dehors de cette étroite lisière, commencent les Peaux-Rouges, ennemis qui leur font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants anthropologistes ont voulu l'expliquer « par la différence des sangs » (3). S*il
(1] Anthropologie.
(2) Dora, rive.
(H) Von Klutschak.