‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 11 sur 149 · PREMIERS VOYAGES · texte numérisé non relu

PREMIERS VOYAGES

1818, les braves Itayens se figurèrent envahis par des fantômes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages, les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le navire, avec ses grandes voiles blanches, qui apparaissait sur l'horizon, à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de l'Océan, que pouvait-il •figurer, sinon un monstre ailé descendant de l'cmpyrée ? Et qu'étaient les êtres fantastiques qu'il portait sur son dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite? Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où ils trouvent en abondance bois, fourrures et les choses bonnes à manger? Les premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les planchers, tâtaient tout ce qu'ils approchaient, mâts, barques et rames, et tout émerveillés se chuchotaient avec airs mystérieux : Que de bois dans la Lune, que de bois (1) !

Après Ross apparurent le Nordslern, envoyé à la recherche de Franklin, puis Kane, en i853-i855, et six apnées plus tard, Hayes. L'isolement de cette station extrême du globe est moindre depuis que des vapeurs courent la baleine. De temps à autre, une bande d'Esquimaux descend au cap York et s'y rencontre avec des équipages. Un système d'échange s'établit dans ces parages ; de la quincaillerie et autres articles sont donnés pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit commerce de troc (2).

Dans l'automne 1878, une partie de l'expédition

(i) Ross. Relaîion, etc.

(9.) Banrroft, Nnlive fîarp«.

4 LES INOÏTS ORIENTAUX.

scientifique allemande, qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et ne les quitta que Tété suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population, presque inconnue jusqu'à lui, et ne faillit pas à l'heureuse occasion.

Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court. Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour quartier général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus dissemblables et néglige les intermédiaires.

Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les sublimes horreurs de ce

Gouffre (V ombre stérile eî de lueurs spectrales (i),

il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes qui suivent à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable Petitot :

« Des montagnes de glace, des plaines de glace» des îles de glace. Un jour de six mois, une nuit de six moiS) etïrayante et silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la bise, des aiguilles de

(0 Leconle de Lisle, Poèmes barbares.

PAYSAGE BOREAL. 6

givre ; des amoncellements de rochers sauvages, où nulle herbe ne croît ; des châteaux de cristal qui s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements ; un brouillard épais qui tantôt descend comme un suaire et tantôt s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques abîmes.

€ Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines craquent et se séparent en tronçons qui se heurtent avec bruits sinistres et détonations inattendues.

« La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au milieu des ténèbres on distingue fantômes immenses, qui se meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des espaces chaotiques : aux pieds des précipices qu'on ne peut mesurer, se dressent des escarpements. Longs hurlements de la glace remplissent d'épouvante.

« Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale : le ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges, verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent, luttent do vitesse, éclatent, se confondent, puis palissent. Dernière féerie, un dais splendide, la « Couronne », s'épanouit au sommet de ces magnificences. Puis les rayons blanchissent, les teintes se dégradent, s'elïacent, s'évanouissent.

« La lumière arctique. Prêtée aérien, revêt mille formes, se déploie en combinaisons merveilleuses : brillante effulgence en aigrettes innombrables, semblables aux feux Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets métalliques qui glissent silencieusement dans les espaces profonds ; arcsen-ciel concentriques ; coupoles splendides et diaphanes qui illumment le ciel ou tamisent la lumière

6 LES INOITS ORIENTAUX.

sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes longues et blanches oui s'étendent d'un bout à l'autre de Thorizon ; frôles et incertaines nébuleuses suspendues eomme un voile de gaze légère... *

Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges :

4: €'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, Mitât ét^KÊfnàé ; le pàm souFeat avec deux ottiims Î9MX soleils, quelqnefoîs *vec qrialpe, fantl «1 même

sehse -spectres lumineux qui deviennent les centres d'aatuit de ciroonférences ; parfois horizoataJ, U entoure le spectateur d*iiBe attrititude dlraa^s

solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par lanternes vénitiennes... Une lune, qui tgnore son coucher, transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent à l'horizon.

« Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du cœur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par une lumière fantastique se jouant à travers les frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes, gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs, pinacles,' la lune caresse de ses rayons mystérieux une architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres précieuses. Pays de fées et de songes.

« La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue. Grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont les sources font dilater la glace. Entendez vous cette conversation ? Porcevez-vous ce tintement des clochettes à chiens, ces claquements de fouet répercutés ? Vous pensez que ces bruits

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