‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 144 sur 149 · DE VRAIS CIVILISATEURS · texte numérisé non relu

DE VRAIS CIVILISATEURS

verain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour avoir le dernier mot, la Compagnie devrait briser l'organisation civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation ; en tout cas, s'engager en exécutions sommaires et massacres dont il était difficile de prévoir ^a fin. Le remède eût été pire que le mal. Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue; comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes commandées i)ar des officiers intelligents et hommes de bien, — on en trouve quand on les veut chercher. Dans cette élite, il faut en premier lieu nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac Viccar et Frye, qui, dans les années i848-i852, opérèrent dans les districts les plus mal famés (i).

Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition évita fracas et brutalités. Réquisitionnant les victimes désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui

(1) Tels que ceux dcBoarl, Palna, Madji Dosa, Tchina Kinnédi, Kalahandi, Maha Sin^ui, Bourgui, Bissaiu Kattak, Goumsor, Rayabidji, Sourada, Tcliounderpor, Godaïri, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.

eussent pu se produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha pas qu'elle n'eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de vive force. Le plus souvent, Tofficier mandait les caciques, leur expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lâchait prise qu'ils n'eussent juré :

« Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants, si je viole l'engagement que je prends pour mon peuple et moi, de renoncer au sacrifice d'êtres humains! »

Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait, car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de précaution, l'Age, le nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eut pu substituer aux mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait l)rendrc des nouvelles. Pour mettre les consciences à l'aiso, (^anipbc^Il accepta craioment que le (iouveriiemeni ol tousses fonctionnaires fussent, devant le ('iel et la 'l'errc, déclarés responsables de la cessation (les sacrilices ; il se prêta à un sacrement solennel par le(iuel était détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses. Seulement, pour se montierplus puissant que leur Olympe, il mit un jour la main sur (juelques idoles, réputées l'edontables entre toutes, les fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de bagages, i.e deinier acte -- non l(? plus facile — fut de rassuHT les mériahs. Pour quelques-unes qui, pAIes et trendjiantes, s<' réfugiaient î\ son camp, traînant un bout de clinine, ou portant les nuu'ques de

DELIVRANCE DES MARIAIIS. 391

lers aux poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que rétrariger les réservait à supplices plus affreux que rimmolation à Tari : être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte, ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine ; être dévorées par des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des missionnaires furent mariées à des convertis; mais on remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la gourmandise. On en vitqui prirent la fuite, retournèrent dans leurs villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches. Ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe chance qu'elles auraient eue de passer déesses ! Nombre de mériah<î étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur famille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prise, on en vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La pers pective d'être immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu d'amour et de ma-

399 Li$S KOLARIENS DU BENGALE.

ternité ! Elles avaient accepté leur sacrifice, convaincues, elles aussi, que leur immolation était d'effet salutaire, et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.

Quant aux djannis et patours, ébranlés, mais non convaincus, ils eussent volontiers résisté jusqu'au bout ; mais que répondre à la puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez, Loba Soleil, Boura, Seigneur des armées, n*étaient pas de taille à lutter contre un colonel anglais, 11 avait donc fallu céder.

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