VERTUS DE L HOSTIE
à ronger, car, dès le lendemain, entrailles, crâne et squelette sont brûlés en même temps qu'un bélier. Soigneusement recueillie, et non sans solennité, la cendre est ensuite confiée aux vents qui la disséminent dans les campagnes ; en quelques endroits, on la mélange aux grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes. Cette cendre (i) possède toutes les propriétés de la chair vivante, toutes les vertus du sang qui donne au riz, au blé, au millet la faculté d'entretenir la vie, de la nourrir. N'était son action, l'indigo ne pourrait acquérir sa belle couleur bleue, le camphre ne se déposerait pas dans la tige du camphrier (2). N'était qu'on en a barbouillé le seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de la fièvre, de la pestilence et de la famine (3).
Les débris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les enterrer au plus tôt dans leur jardin, ou les suspendre à une perche au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tôt, car, dès le soleil couché, l'hostie a perdu son efficacité. Les villages qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de célérité. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou le bout du petit doigt, n'importe, Teflet est le même. Sur ce dogme fondamental, la théologie djanni se rencontre avec la chrétienne. La chair divine opère qualitativement et non quantitativement; elle agit par sa nature et non par son volume ; ce n'est point un fumier à étendre par charretées, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme on catholicisme, le mystère se formule en termes
(1) Cf. Hébreux, IX, l'S. — Nomhres. xix, y.
(2) Ibii Batoulah.
(3) Cf. Exode, XII. i3.
identiques : TËtre suprême s'iacarne pour communiquer sa substance au fidèle qui le mange. Tari transmet au sol sa fécondité par l'intermédiaire de la mériah. L'action de la chair divinisée s*arréte aux bornes de la propriété bénite et n'en dépasse pas les limites. Aux dévots du Christ, la faculté est déniée de communier par procuration. De même, pour féconder ses sillons par un filament de chair sanctifiée, le propriétaire khond ne pouvait se faire suppléer par amis ou voisins. Le premier à frapper la Tari incarnée, le premier à ouvrir la veine fécondante, à trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouchée exquise, du morceau suprême. Il n'est cultivateur qui ne désire être servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux privilège (i). Il faut savoir que le premier à donner du couteau est comme magnétisé par le divin contact. Si on le tuait immédiatement, son corps communiquerait aussi la fertilité aux campagnes. En conséquence, chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, enveloppé de toile, en plusieurs tours, mis ainsi à Téprenve du fer. Tandis qu'il s'efforce à piquer le premier daivs la mériah, ses amis veillent à ce que lui-même ne reçoive pas de mauvais coups.
Un sang doué de si précieuses qualités, il semblerait que les Khonds devraient être jaloux de l'ingurgiter eux-mêmes, ])lut6t que d'en asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de TArracan criblent de flèches un taureau attaché à un pieu; hommes, femmes et enfants sucent le sang qui coule des blessures (2). Mais, dans Tesprce, le sentiment a eu
'2) O'Donnell, Jonnuil (tf Iho Asùilir Socichj of Bent/dl. i8Gr>.
TERRE or SOLEIL? 387
raison de !a logique, et les Khonds veulent bien se contenter du sang des brebis ou des buffles égorgés au nom de Tari, pour guérir diverses maladies, telles que la démence et la possession. Quand ils en appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, on trempe du riz dans ce sang, et le parjure qui en goûterait tomberait, tué raide par la déesse.
Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants que par de vagues rumeurs. En i836 seulement, Russell, témoin de ces atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?
A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des niériahs aux divinités agricoles ; mais la civilisation qui remontait le cours des fleuves, refoula lentement la cruelle pratique. Les Khonds du midi l'ayant déjîi abandonnée vers la fin du dixhuitième siècle, le haut pays restait inébranlable en son orthodoxie. Les deux camps arboraient chacun l'étendard d'un conjoint du couple divin. Les abolitioiinistes tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier, qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les conservateurs, au contraire, prenaient parti pour laT(MTe, Mère universelle. Ils professaient que TelTusion du sang mêriah, nécessaire îi la consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même l'existence d(»s nations étrangères et de toute société humaine. La discussion s'échauf faut, la rivalité s'accentuant, les congénères méri-
dionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui avait assisté à Tune de ces tueries, passait pour contaminé par les effluves du sang ; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière, pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse : les démons et divinités inférieures prenaientgoût à celte nourriture, n'en voulaient plus d'autre ;
« Nous avons, h Cattingya, une jungle très giboyeuse par les efïlorescencos salines dont les animaux se montrent friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison que pour les chasseurs deGourdapour, tandis que nous autres de Callingya revenons toujours bredouille. Pourquoi 1 Parce que les démons favorisent ceux qui les régalèrent de chair humaine ! »
Là aussi fallait-il dire : « Laissez faire, laissez passer »? Fallait-il attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu patienter pendant des siècles, tout au moins pendant deux ou trois générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directoraent pour tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en sou-