‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 15 sur 149 · CAMPEMENTS ESQUIMAUX · texte numérisé non relu

CAMPEMENTS ESQUIMAUX

souillées. La cosniogonie esquimaude raconte que Dieu — c'était un Groenlandais nommé Kellak — pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première femme. Il s'essaya surKodliouna, l'horameblanc, mais, gauche comme un débutant, il le rata, ne lui donnant pas le phoque. Dès la seconde tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir l'Inout ou Inoït.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant, fort étonnés d'apprendre que leur tribu n*est pas la seule au monde.

Les InoTts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements, séparés par espaces déserts et désolés, sont distants de i5, de 3o et même de i5o kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et ces collines déglaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous un ciel inclémcnt. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il ne pourrait s'en passer; même il ne saurait vivre ailleurs, tant il s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa tente ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son traîneau, chiens de race particulière (i), plus grande que

(i) Curtis, Philosophical Transactions, t. LXIV.

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celle des Pyrénées ou des Abruzzes ; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement (i). 11 Ta façojinée à son usage par coups de fouet assénés pendant de longs siècles. Le chieji est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et au Samoyède, le chameau au Targui, le cheval au Bédouin et au Tartare ; le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir de cause, le dernier aliment.

Une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut aller vite ? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier chien, qui, méchant et hargneux, — c'est son métier d'esclave, — ne veut pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche ; d'arrière-train en arrière- train, en un rien de temps, tous ont été mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain ! Et le « char de l'État », comment avance-t-il, s'il vous plaît?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau ; sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour gouverner leurs vassaux ; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde. Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines, impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux. Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats établit la supré-

(i) Butler, The Wild Norlh Land.

RACE HOMOGENE. 17

matie du plus robuste et du plus hardi ; encore cette autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause. Ces chiens aiment le tumulte ; la bataille est l'idéal de leur existence. Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s en remet aux dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher (i).

Selon les autorités que l'on consulte,on entend dire que les Esquimaux voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient d'être contra-' dictoires,si, au lieu des'exprimer d'une façon générale, on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la (ribu dont il s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre. D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens ignoraient avoir des frères au détroit de Bering. On serait donc porté à croire que les accidents locaux, que les par ticularités traditionnelles différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial, se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel aléoutc, et de là chez les Tchouktches, les mœurs se distinguent seulement par d'insignifiants détails ; que, parleurs

(i) Nares. Voyage à la mer Polaire.

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grandes lignes, les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie est un immense canton. Cela s'explique : les habitants sont dominés par les deux plus grands facteurs de Texistence, le climat et la nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale. Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les satisfaire ; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes trucs et ruses identiques. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible que par l'observance stricte et rigoureuse do certaines obligations, très rationnelles après tout ; il faut les accepter sous peine de mort, et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'ha- •bitude est une seconde nature.

En dehors des êtres de son espèce, Tlnoït ne connaît que la Grand'Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages : renards, lièvres, loutres et otaries. On les chasse et pourchasse, les tue et mange, mais on tAche' (le leur faire oublier ces mauvais procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect ; du reste, on les admire sincèrement, et en mainte occasion on les prend pour modèles.

N'étaient le phoque et le morse, on n'arriverait pas à vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de l'alimentation générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait la seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse, ravage les populations quand les morses (i)s'absen-

(i) Trirhechus BoHmnrus.

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