LA SOCIETE ET L INDIVIDU
pour ouverture qu'un trou ménagé au faîte : cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit, et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l'herbe est trop rare, où Ton manque de bois, on construit la maison d'hiver avec de la neige et de la glace reliées par des côtf s de baleine ; l'entrée est une allée souterraine asse^ étroite, dans laquelle l'air prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors ; une toison d'ours fait portière. Les gaz viciés s'échappent ^- au moins en partie — par une ouverture abritée sous des intestins de phoque, nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de Jits. Mobilier : uno ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés les uns contre les autres ; il en est qui ont une largeur de ; à 10 mètres, une longueur de 3o, parfois même de loo, mais elles abritent alors une tribu, et jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Ces grands terriers connus sous divers noms (i), et plus particulièrement sous celui de kachim, sont des maisons communes, fréquentes chez les Hyperboréens, et que Ton retrouve un peu partout (2). Nous les prenons pour des phalanstères primitifs plus ou moins analogues aux ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et « républiques » d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies animales; partout on voit les bandes sauvages terrer
(i) Kagise, f^agg^^ knrrigi, kachim, kogim, dont on a îa\l cas'fne ou cassine, iglous^ oulaas, iourte, etc.
(2) Dans les deux Amérique, la Mnlaisie. l'Inde. l'Indo-Chine.
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ensemble comme des familles de rats, glomér^^ dans une caverne comme chauves-souris, perche-*^ sur les mêmes arbres comme corbeaux et cor — neilles.
A la grande question qui, en ethnologie, se pos^ aux détours de route : « L'individu est-il antérieur àla société, ou la société est-elle antérieure à l'individu ? » la réponse semblait naguère des plus faciles, et Ton répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du monde, un Robinson abordant son île déserte. En dehors de ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes : un idiot. Donc, jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu. La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants ; les hommes chassaient mrme proie et la
LA FEMME CIVILISATRICE. GiJ
dévoraient ensemble à l'instar des loups ; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Nous inclinons à croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et Tindividualisme au minimum.
N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s'y rattache : chez nos Hyperboréens, comme chez quelques Primitifs, tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondenients jusqu'au faîte, les maris n'intervenant que pour apporter les matériaux à pied d'œuvre. Le fait avait été souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que le premier architecte fut la femme. A la lemme, pensons-nous, l'espèce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée, surchargée d'en-, fants et de bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite famille : le nid pour la couvée fut une fosse tapissée de mousse ; à côté, elle dressa une perche à larges feuilles, étagées parle travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces perches par les sommets, la hutte fut inventée, la hutte,' le premier « intérieur ». — Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita nn foyer. — N'a-t-on pas dit Prométhée le « Père des hommes », pour faire entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait été Torigine du feu, la femme fut toujours la gardienne et la conservatrice de cette source de vie. — Voici qu'un jour, à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femnie vit un faon qui la regardait ayec
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des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant ! Le petit animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme s'occupait de la petite, ramassait œufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelquesunes, qu'elle avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructilièrent. Ce que voyant, elle en sema d'autres et devint ainsi la mère des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément. Lui, bête féroce par instinct; elle, mère par fonction.
A l'époque dos pèches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand kachim. Non qu'il lût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime, mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou deux heures avant le branlebas du chamane, lequel, vêtu do sa robe de cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes (i). Ce petit renseignement fait assez com-
(i) BancrofI, Nalirê Races of America.