LE HALLALI
gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives étincelles.
— Qu'est-ce que cela signifie?
— Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espèce ; exploit que toute Tassistance f(>te par des acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il tant encore que le gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusenient sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit môme oii la l^ète était tombée. EtquMud ils ont pris un phoque, ^n l'ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tète ; sans doute afin que l'âme se réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences. — Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.
Après l'entr'acte, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène ; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peutéviler le coup fatal ; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l'espèce ; une potée d'huile, une marmite de graisse a fiambé, illuminant la salle entière.
116 LES INOÏTS OCCIDENTAUX.
Au terme du mystère, quand le dernier acteur — un prêtre — vient d'être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre Tavis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane censément expiré : il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. On interroge, il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.
A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de. réceptacle à un ou plusieurs revenants» En affaires privées, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane ; on les étend, mains attachées derrière le dos, tête entre jambes, à côté d'un tambour et d'une peau étendue ; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner. 11 invoque son Génie, dont l'approche, indiquée par descoruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage ; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne : le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur armoire.
Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que prétendus coups de couteau.
LE RENOLVEAU. 117
Les Ahts, plus difficiles à contenter, veulent voir Terme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. "Toutefois, ils n'exigent point que Facteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de remporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque temps.
Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations magiques ; insistons sur ce fait. Le sorcier « court le garou », se masque de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de Suisse et d'Allemagne, allumant les feux de Pâques, lançant des disques incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du haut d'une colline abrupte. A leur fôte de Sada, sur tous les sommets, les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par vaux (i). Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible raconte l'espièglerie du héros qui lûcha dans les blés des renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue ; légende molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la chaleur
(i) Hyde, Veleram Persaram reliyionis hisloria.
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estivale, que personnifiait aussi Satnson lui-même, Samson ou le Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place Saint Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats. Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut-- Dauphiné.
« De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien (i) de Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène aes chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que Ton suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux, de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette fête, que les uns appellent le « Bûcher » et les autres la « Lampe ».
— « Voire, l'homme est plus un que divers. »
Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles explosibles et les harpons lancés par des canons.
Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs ; les Todas des Nilgherris leurs divins fromagiers ; nos Aléouts, les Koniagas et autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la confraternité que des
(i) De Deà Stirâ.
BALELMEUS HEHOÏgUES. 119
individus ayant passé par des épreuves redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé, le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout de le tuer (i), — à ce que racontent les indigènes ; mais nous soupçonnons qu'ils relataient là un exploit fantastique. Ce magicien lançait sur la baleine un dard fade, nous dit-on, puis s'enfermait dans une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans manger ni boire. 11 imitait de temps en temps les gémissements (?) de la baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour retournait à la mer. S'il trouvait la bote morte, il se hâtait d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour recommencer la conjuration (2).
La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques, n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.
Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels, A leur décès, les confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'on était d'individus ; cha-
(i) De Mofras, Exploralion de VOrégon.
(2) Venjaminof.
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cun frottait do sa graisse la pointe du harpon préféré; le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur Campo Sanio, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la nécromancie.
Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se communique aux vivants ; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualités novices ; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien ; mesure de prudence : on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l'animal (i). En se montrant, les revenants propagent la « fainivalle», appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne peut s'assouvir. Vn conte inoït (2) dit l'histoire d'un scélérat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de folie, se jeta sur sa femme, qu'il déchira à belles dents. Il dévora ses enfants ; il dévora ses chiens. On Je tua, autrement il eût dévoré tout le monde.
Au temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les trésors qu'elles présentaient h la vénération des fidèles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le ren-
(1) Journal des Missions évangèliquos, 1881.
'2) Rjnk, Iiskinut Talcs.