LE PARADIS AUX ENFERS
Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins,
affirment la métempsycose pure et simple. La mort,
<lisent-ils, n'est qu'une dissolution momentanée, elle
^ure le temps qu'il faut à Tâme chassée de son do-
xnicile pour en trouver un nouveau dans un corps
^'homme, de loup ou de corbeau — il n'importe.
I^uer en cachalot... quelle félicité ! Les malades et
IBes infirmes demandent souvent qu'on les tue au
^lus tôt, pour renaître jeunes et vigoureux.
Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme
-^ le choix entre deux séjours outre-tombe : celui
-^'en haut, Coudli-Parmian ; celui d'en bas, Adli-Par-
-^^ian, au fond de la mer. Le dernier est le préférable
^e beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de
'•erre inhospitalière, où presque toute la nourriture
^^ient de l'Océan. Les Guinéens, aussi, croient savoir
^ue les âmes continuent leur existence dans les pro-
^fondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il
s'éloigne un peu des côtes, le cœur lui manque
<ïuand il ne se sent plus à proximité des morses et
^es poissons (i). Des missionnaires vantaient les
féhcités du paradis chrétien. On les interrompit :
— « Et les phoques ? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel ?
— Des phoques ? Non certes. Que feraient les phoques là-haut ? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...
— C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous ?
— Des animaux, aucun... Si, cependant, nousavons l'Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau...
— Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut nous convenir ! »
(i) Rlnk, Markham.
124 I.ES INOÏTS OCCIDENTAUX.
Au fond (le l'Océan résident les bienheureux, les arcissal, recrutés parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la tempête, parmi les hommes de cœur qui se sont suicidés plutôt que de vivre à la charge de leur famille, parmi « les femmes bien tatouées » mortes en coucjies, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s'ouvrent d'elles-mémes; Mais le commun des martyrs n'y pénètre que par le 5< sentier du Chien », chemin obscur, passant par les fîords, par des fentes de rocher ; il faut dévaler cinq jours durant ; on n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et Ton choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d'arriver à la porte gardée par dos chiens monstrueux ! Les Ames se guident par les sons d'un tambour magique qui résTonne dans le lointain ; tant pis pour celles qui se dévoient! Dévorées par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont délimité leur canton souterrain.
Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se laisser aller, en flottant comme une fumée ! Mais les gens de cœur réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis l'arrachentà sa couche, le déposent î\ terre, et tout vivant, lui plaquent la