‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 61 sur 149 · LE KIEF · texte numérisé non relu

LE KIEF

figure contre le sol, comme pour lui donner la première impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses d'un kajim immense, résonnent les tambourins éternels? Autour des énormes piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres, on représente ballets splendides. Et ces festins ! ces mangaries! et les cétacés, et les cachalots, — prodigieux autant que le Léviathan du banquet d'Abraham, — qu'engloutiront les âmes esquimaudes.

Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages, errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps à autre ; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément ; dans les aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à travers les cicux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on les a vues, poussant de-ci de-là, une tète de cétacé qui leur servait de balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle ! Physiciens de même force,

« Les Indiens des Pampas ont appris, de source

(i) Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.

]2G LES INOiTS OCCIDENTAUX.

certaine, par révélation, que dans la céleste denieure de Pillan, leurs guerriers jouissent d'une ivresse oui serait éternelle, si elle n'était interrompue par aes chasses splendides, dans lesquelles on tue tant et tant d*autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos têtes (i). »

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquîn d'Aléoutie, ont donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système subtil et compliqué :

Après le dernier soupir, Torganisme se décompose en ses éléments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais d'aspect Umt soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit : la première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces aériens. — Si nous interprétons correctement nos textes, rOmbre des Hyperboréens, vapeur du sang, paraît coiTespondre à la psyché gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque, — les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d'une femn>e, fréquemment avertie par songe, et renaissent sur terre. — Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité ; par l'Esprit, il s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le « vent frais » des Égyptiens, le /'owac/i de l'Ancien Testament, lepneuma du Nouveau, Vaura des stoïciens. Sorti du grand réservoir atmosphérique, il y rentrera. Tornarsouk,

(i) De Monssy, ConfèdéraVwn argentine.

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