‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 65 sur 149 · COMMUNISME · texte numérisé non relu

COMMUNISME

travaux sur la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait découper en lots et lopins, parceler en domaines, le partage égali ta ire qu'ils font de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils périraient les unsapns les autres. Tout phoque capturé est réparti, au moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne font pas les portions strictement égales, c'est qu'ils attribuent les plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps, que les mioches reçoivent encore quelque chose.

Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon :

« Tous les voisins avaient été invités. Jeux, cliants, danses et banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes provisions épuisées,' l'hôte et l'hôtesse, vêtus de neuf, se mirent k faire des présents, donnant à chaque ami ce qu'ils pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte lo fusils, lo habillements complets, 200 brasses de perles enfilées et des pelus en quantité: 10 de loup, 5o de biche, 100 de phoque, 200 de castor, 5oo de zibeline, et de nombreuses couvertures. Après quoi, Thôte ot rhôtesse dépouillèrent leurs costumes, dont ils tirent aussi présent, se rhabillèrent avec des guenilles, et pour terminer firent une petite harans^ue : « Nous vous avons témoigné notre affection. iAtain- € tenant nous sommes plus pauvres qu'aucun de « vous et ne le rej^^rettons pas. Nous n avons plus € rien. Votre amitié nous sutïitî »

Chacun fit un geste de remercienienl, et se retira

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en silence. La f6te avait coûté quinze années de travaux, d'écononiîes et de privations (i). La famille n*avait pas tout perdu» puisqu'elle avait gagné Testime et la reconnaissMMe de ses concitoyens; ce qu'elle avait dépensé niaténellenient lui était rendu en honneur et en considération. Qui a montré tant de munilicenc^ et de générosité, devient une sorte de personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et lorsqu'il 'a parlé, nul ne se permet de contredire (2).

Et leur hospitalité ! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud, sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion, comment un jour qu'il était revenu tout transi, une vieille maman prit ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge pour les mieux réchauffer.

A part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé l'idéal ébionite. Ce sont vraiment les «pauvres», les « simples de cœur», dont Vlmilalion de Jésiis-Chrisl prêche l'exemple ; « les gueux» do Hérangor, « les gueux qui s*aiment entre eux ».

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affamé, sans mot d'exnise, ni parole de prière, va s'asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat. Le» Européens, toujours défiants ci prompts aux jugements sévères, ne pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces mcvurs do communistes. En effet, los innocents, dans leurs premièros visites aux navires, faisaient comme chez eux, attrapaient co qui leur plaisiit, remportaient, pensant qu'il n'y

(1) Dali.

{•a) Wran«rell. Ohsrrrations sur le \.-0. Amèriiine.

MORALITÉ SANB RELIGION. 135

avait que la peine de prendre. S'apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils restituèrent ce qu'ils s'étaient indûment approprié, se mirent en frais pour rentrer en grâce.

< Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus de moralité qu'aucune autre

race. »

Des missionnaires grecs — honorons leur sincérité — avouèrent que les Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et que leur conversion au christianisme serait peu désirable (i). L'exemple n'est pas tout à fait isolé ; d'honnêtes évangélistes danois en dirent autant des Nicobariens, et s'en retournèrent.

Chose singulière ! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur les hommes par delà les vents du nord, « les Hyperboréens sans reproche », qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs mœurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la légende : sauf que les hyperborei campi et leshyperborese orœ d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous « un ciel où le soleil ne se couchait pas », ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chase. Acte de foi, affirniation confiante et hardie, elle dit que la justice, le vœu secret de tous les cœurs, n'est pas une triste duperie, que la fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il est possible

0^ Basiian, Redits Verhnellnisse, LXXIX.

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de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela s'était vu... Où ? — Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde — chez les HyperLoréens — chez les Gymnosophistes de Tlnde — chez les Éthiopiens — dans le royaunie du Prêtre Jean — dans celui de l'Eldorado — et aussi dans l'abbaye de Thélènie.

♦MH»

— Et rien du Gouvernement?

— En elTet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les Aléouts n'en avaient pratique ment pas avant que les Russes fussent venus s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures ; mais quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards aussi se géraient en conseillers publics ; on s'en rapportait à eux, parce qu'on le voulait bien. Les îles peuplées, les grandes agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un Tajoiin (i), président élu, centralisait les informations, gouvernait à la papa. On l'exemptait des corvées, des rameurs étaient attachés d'office à son bateau, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir compagnie; les Koloches n'ayant pas encoi*e abandonné la coutume. Les prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était désigné " pour diriger

(i) Ou Tdljonn^ Toïôn.

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