RESPECT AUX CONVENANCES
besoin chez un de ses frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra. — mais avec son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait. Les premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas au delà de dix à douze ; car il y a des bornes à tout. Suivant les convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi du jour veut-il écaHer les visiteurs, se débarrasser des importuns? A la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée (i) ou son couteau ; on sait ce que cela veut dire.
Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous autres endroits ;il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort, rentre. Oiiil ya gône, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons, qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu;
(i)Tbévcnot, Voyage, V.
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moins on a de vôtement, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand soin de leur chevelure ; on vante leur taille élégante, leur aspect décent et agréable, Famabilité de leurs manières. En principe, les cadeaux ne sont pas coÛt teux ; il est admis qu'on doit aux belles faire une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient habituées, mais pas davantage. Car elles veulent s'amuser, mais non s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez lesquelles ils répartissent leur stock de linge, armes, chevaux et objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et chercher fortune ailleurs.
On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière, indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition. Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces mœurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de mœurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas. Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de déshonn-eur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu h individu, ici de caste à caste. « De noble seigneur à honneste dame », pour parler
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le langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestelés ; mais un manant s'en mêler, fi donc ! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie personne delà noblesse ; chacun se faisant honneur et plaisir à lui complaire ; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un rustre et lui accordât ses faveurs.
Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare, restée si primitive encore : succession de mère en fille, et d'oncle aux enfants de la sœur aînée (i); la maison dirigée par la mère ou par la plus âgée des filles ; — la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou inextricablement mêlées, grâce à l'institution des « ménages sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la haute société ; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons (2). Il s'ensuit que l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en plusieurs parties de rinde, et notamment à Ceylan (3). La forme la plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq Pandovides avaient une épouse commune ; ce qui n'empêchait
(1) Loi dite AlyaSnnlana, Walhouse, Journal of Ihe Anlhropologiral. Inalilule, 187V
(2) Jacolliot.
(3) Maho Bhnrnia, Adi Parvn,
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pas chaque frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de la grande, de l'incomparable Krishna Draupadi (i). La coutume étant encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et en petit nombre : l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune à tous les frères (2) ; — Sparte, où il en était de même dans les familles pauvres (3) ; — les Canaries (4).
Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme ; quant à leurs sœurs, elles vivent en hétaïres ; et par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante : la conjugalitéest ici dominée par la fraternité, ou si Ton préfère, par l'adelphisme : les relations entre époux et épouse, entre amant et maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et sœurs. Dans notre milieu, et sous rinflueiice des « idées acquises », la chose paraît inexplicable et presque contre nature ; mais là-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en être autrement.
Donc, la mère règne et gouverne ; elle a dans la maison pour premier ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant, lui-môme, cédait le pas à son aînée ; à plus forte raison reconnaissait-il la j)rimauté de sa mère, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission, — telle était la règle au
(1) Duncan, Hisloricnl Remarks.
(2) Strabon.
(3) Polybe et Xônophon.
(4) nélliencourl.
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paiâts et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes ; avec lesquelles, pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue Taînée, et les cadettes suivant leur rang, n*a pas d'expression répondant à notre mot générique de sœur. Combien d'observateurs superficiels se hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas Famour fraternel !
Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa sœur préférée qui prendra la direction du ménage. La femme épousée vient en seconde ligne, devra à la belle-sœur soumission et respect. S*élève-t-il un conflit ? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants ; quels qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas môme à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Xaïrs, l'amitié entre frère et sœur, chose durable. L'épopée des Nibelungen, sous sa forme primitive (i), témoigne d'un semblable état de choses, qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie — épreuve les chants populaires — et chez les Yoroubas d'Abé kouta, parmi lesquels les droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père (2).
(1) L'islandaise. Racliofen, Anliquarische Briefe .
(2) Townsond, Journal des Missions évnngéUqnes.
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Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui ; tout en admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère, en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant aux héritages... Quel allégement !
Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaientils reconnaître qu'ils s'étaient trompés ?— Non, puisqu'ils sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, delà direbonne, tout ou plus, pour peuples arriérés et castes méprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambouran ne leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays. Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grAce de Dieu, se croyait l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne ! Le dernier des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas menti. — € C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Naïrs, fiers de leurs richesses et dos exploits de leurs ancêtres, ne sont après tout qu'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe
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mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux certaines bontés» et ne dédaignons point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever au-dessus de Tanimalité. Car il sied aux dieux de répandre leurs grâces sans trop regarder où elles vont tomber. C'est que nous sommes vraiment divins, ayant pour nom Manoushya Devâh, dieux parmi les hommes. »
Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels et spirituels ? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis six à sept siècles seulement. Il n*y a donc pas prescription. Parlant au nom du « Dieu qui vit à toujours », ayant de rÉternel et de l'éternité plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis. — Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont déjà fait. Provisoirement, ils ont fait délégation du pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant Tépée qui le fait chevalier, reçoit l'injonction : « Protège les vaches, défends les Brahmanes ! » Ils se disent infîïjiment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort : olium cum dignilale f Ils ont enseigné bon peuple : « Si les Namboiiris ont quelque déplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit. .
«... Les plaines aux liieds des Ghâts émergèi*e!it de la mer, par ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sons les flots, si elles cessaient d'être