LE NOUVEL AN DES COTAS
Pauvres en beurro et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que • par ouï-dire. Aussi la grande fête de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans Tesprit communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de temple. L'officiant supplie les» dieux de nourrir le peuple jusqu'à la moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance, présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à la minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien commencer.
Passons aux Couroumbes (i) qui, au nombre de deux mille environ, habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la forôt, les marécages qu'une chaleur torride assèche et empoisonne. On les a souvent comparés aux Weddas (2). Nourris d'une façon misérable et même répugnante, ce qui étonne, ce n'est point qu'ils soient chétifs et rabou-
(1) Ou Couroumunbars^ mot qu'on explique par les lélus ou opiniâtres.
(2) Vyàdha^ chas^seur.
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gris, mais qu'ils vivent âge d*homrae et même perpétuent leur race. On prétend qu'ils tombent malades s'ils séjournent dans un pays salubre, que nul étranger ne dormirait dans leurs camps sans être attaqué de fièvre.
Autour de leurs huttes, un lopin de terre porte comme à regret quelques racines et de pauvres légumes. La terre ne manquerait pas à fertiliser et assainir : cependant, aux moissons certaines, ils préfèrent. le gibier incertain. De temps à autre, ils incendient un coin de forêt, grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bâton pointu. Dans le sol ainsi fouillé, ils déposent des semences qu'ils ont mendiées, ou obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils n'auraient su les prélever sur la récolte précédente, encore moins les acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur compétence. Les grains mûrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit un cliamp, pille et gaspille. Après la saison d'abondance, les familles se dispersent à la recherche de baies et racines, à la chasse du cerf tacheté, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles à surprendre, prompts à croquer. Ils recueillent de la ciro et du miel qu'ils vont éclianger chez les voisins.
La plupart des petites compagnies se mettent sons la conduite d'un chef qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en laissant tomber la tète contre la poitrine, et il fait le geste (le la relever en la prenant entre les mains.
Volontiers bûcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe, éclaircissent les taillis, équarrissent le bois, travaux qu'ils préfèrent à tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes se
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séparent; ces dernières vont dans les villages todas ol badàgas mendier mets avariés, déchets divers, jusqu'à Teau dans laquelle a cuit le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et vanner les grains. Les maris et les garçons s'enfoncent dans la jungle, séjour de prédilection, refuge dans l'adversité, premier et dernier asile. Tout en chapardant par-ci par-là, ils exercent l'office de bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure, ressemblant en cela à nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village en village, de forêt en forêt. Des Couroumbas, craints autant que méprisés, le nom est venu à signifier méfait, méchef et maléfice :
Le pauvre Suisse qu'on rapine.
Voudrait bien que l'on décidai Si Rapinat vient de rapine^ Ou rapine de Rapinat.
Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point été mauvaise à ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en bûcheron, et ce bûcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit, . puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, une vie plus aisée et des mœurs plus douces les y forment et dégrossissent. Les employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la physionomie typique ne change pas d'une génération à l'autre, que les membres restent quelque temps assez grêles, — l'ossature se modifiant moins vite que la chair, — on les reconnaîtrait à peine. Plus de ventre en marmite, plus de salive
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découlant des lèvres, plus d'yeux injectés, ni de bouche béante. Quelques-uns se sont habillés, ont remplacé par ornements plus coûteux les gaines rouges, les bracelets en fer mal forgé, les chevillets de laiton ou de paille tressée. On s'émerveille de voir un travail plus régulier, une nourriture plus abondante et saine transformer si promptement Textérieur de ces hommes et jusqu'à leur physio-» logie.
Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du marécage, grouillent les Iroulas, plus. noirs (i), chétifs et malsains même que les Gourou mbas, avec lesquels on pourrait facilement l^s confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent à aucune culture, si misérable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, échangent pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des œufs, des petits oiseaux : — ils n'ont pas même d'arcs et de flèches . Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande ressource; rat, chat ou renard, tout *ce qu'ils peuvent mettre sous la dent est de bonne prise, m^me la charogne. La jungle impose son caractère à tout ce qui y vit, à tout ce qui en vit; aussi les tient-on pour vils entre les vils, pour misérables entre les misérables.
A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs et comédiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec excès. Dans leurs représentations, ils mettent en action
(i) Iroula, noirceur, obscurité, grossièreté, barbarie. Dictionnaire tamnul.
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certains épisodes obscènes, et particulièrement les aventures du Krichna Govinda la visite chez les bergères. Il n'en a pas fallu davantage pour qu*on les enrôlât parmi les Vichnouïtès, en opposition aux Badagas qui professent le sivaïsme.
Pour toute vêture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des reins ; à défaut d'étoffes, les femmes recourent ou recouraient à quelque feuillage. Ce qui ne les empêche de tenir aux ornements. Avec de la paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique ; encore avec de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et chevilles, des g-ourdes sèches, contenant des noisettes et petits cailloux qui sonnent et tintinnent au rythme de leurs mouvements.
- Nus comme la Vérité, ou à peu près, ils semblent incapables de mentir, incapables de déguiser leurs sentiments ; et la déclaration de ces misérables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que tous les serments d'un Brahmane. Les théoriciens du Progrès expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie ?
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherchées par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les parents se montrent affectionnés à leur progéniture, laquelle le leur rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent ; souvent après sa mort ils se font appeler comme lui.
Très attachés à leur genre de vie, à leur race et au sol qui les a vus naître, — où le patriotisme vat-il se nicher ? — les Iroulas tiennent à dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt à l'étranger demande à être enterré dans une fosse à part, espérant qu'un ami recueillera pieusement ses os, ira
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les réunir aux autres, dans Tossuaire de la tribu, au milieu de la forêt native.
Ainsi s'étagent sur les flancs des Montagnes-Bleues diverses populations, caractérisées par leur habitat* leurs occupations et leur nourriture. En haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages, — puis les Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne dédaignejit pas la chasse. — Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et enfin les sylvicoles. Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs, mais vagabonds aussi, voleurs cl artistes, mendiants et sorciers.
Et leurs demeures?
Les Iroulas gîtent dans la jungle, en des bauges ; s'abritent dans une caverne ou sous une saillie de rocher ; se font des paillotes et gourbis.
Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village, nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze mètres, haute de cinq pieds environ ; les parois, des bambous entrelacés de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un carré où Ton s'accroupit; il n'y avait pas la place de s'étendre. Pour batterie de cuisine, une demidouzaine de plats et de gourdes. Faire bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur une pierre rougie.
L'habitation toda, déjji plus civilisée, peut passer