‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 91 sur 149 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

les Primitifs. A ces daines, à ces demoiselles, il coûte peu de cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil. Elles prennent de cette médecine : la fille, si on prétend lui imposer un mari qui ne lui agrée point ; la femme, si elle veut se faire regretter.

De temps à autre, des veuves se font une belle réputation- en s'étranglant sur la tombe de leur défunt. C'est mourir glorieusement, et Ton y gagne d'être invoquée par les épouses comme divinités tutélaires. Les Chinoises ont aussi de ces idées-là.

Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu'à bonnes enseignes. Faut d'abord que le jeune homme règle avec le beau-père; or, les femmes sont chères là-bas. S'est-on accordé, futur et future sont mis sous verrou. La belle-mère passe des vivres. Après vingt-quatre heures elle débarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reçoit son congé. Gare aux quolibets des camarades I

Si on se convient de part et d'autre, le beau-père, en signe d'adoption, pose le pied sur la tête (i) du garçon, comme s'il déclarait : « Tu es mon fils, tu t'es trouvé à mes pieds, comme le petit tombé aux talons de la mère qui vient d'accoucher. > Cet hommage est exigé du jeune homme une seule fois, mais la femme le devra présenter, en mainte occasion, à ses beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frè^res du mari. Tous lui mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque ; ensuite, l'homme le plus âgé de la maison la relèvera, en lui touchant le front de la main droite, autre signe d'adoption.

Par cet acte symbolique, l'étrangère acceptée comme fille par ceux qui ont autorité dans la maison,

(i) Cérémonie dite de VAda Buddiken.

236 MONTICOLES DES NILGUËHRIS.

se reconnaît la servante, l'huirible servante, voir^ « la iiUe à tout faire >. En effets }a polyandrie règne chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs, Naïrs et Tayeurs du Mala-^ bar, comme chez les Cingalais et tant d'autres. La polyandrie todique a gardé distinctes les traces de Tan tique adelphogamie, en vertu de laquelle un groupe de frères épousait un groupe de sœurs. Le fils aîné fait son choix, prend la fille qui lui con<vient. A mesure que les cadets atteignent la majorité, ils acquièrent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du parfait payement de la somme consentie au beau-père. La ménagère, littéralement mise en actions, vit tour à tour pendant un mois avec chacun des associés, lesquels se répartissent les enfants comme suit : le chef de la communauté prend Taîné, le deuxième frère prend le deuxième mioche, et ainsi de suite. Détail significatif, tous les oncles sont traités de « petits pères *. Génitrices, géniture et bétail, tout est commun dans le mand ; la femme étant possédée, et ne possédant rien du tout.

Pour s'être approprié l'épouse et son croît, lesdits sociétaires n'ont pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte particulier, à prendre un cavalier servant ; le plus souvent, quelque jeune homme qui n'a pu trouver à se marier, par suite de la paucité des partis. La i)Uis grande harmonie règne d'ailleurs dans ces familles étrangement composées (i). On prétend même qu'il est loisible à la Todclle de se donner autant de sigisbés qu'on lui impose d'époux, les-

FKATEIIMTE MATRIMONIALE. 237

^luels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mériterait abondantes confirmations ; sur Une pratique paradoxale on devrait prodiguer les <^élails. Malheureusement, la pudeur britannique ^*y est opposée, les auteurs (i) qui nous donnent c^cs précieux renseignements ne le font qu'à regret,. Sèchement, brièvement, en protestant qu'on ne sauï*ait s'appesantir sur pareilles immoralités ; d'autres Se bornent à dire qu'on nç peut môme mentionner les turpitudes Montées créatures se rendent coupa- - tiles, turpitudes qui probablement ne sont autres que cies unions entre frères et sœurs, entre demi-frères et sœurs, tout au moins (2).

Ce n'est pas que les Todellcs ne pensent éire modestes et convenables autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libellé à leur guise le Code clés convenances, la Civiliié puérile el honnête. Elles mettaient de la réserve, voire de la pruderie, à ne se laisser approcher par personne autre que leurs maris et leurs galants ; même elles se récriaient si des proches frôlaient leurs habits. Cela se doit dire au passé, car depuis c|ue Messieurs les Étrangers affluent en ce pays si beau, si salubre, on entend dire que les Todas, généreux el désintéressés quand ils ne connaissaient auc'un argent, mettent de l'eau dans leur lait qui a cessé d'èlre exquis, mendient des sous, des cigares et de Teau-de-vie ; que femmes et filles, adonnées à une vile prostitution, sont rongées par les maladies syphilitiques. Comme toujours, il a suffi que les civilisés se montrassent pour avilir et empoisonnet* les populations qui les nvaient accueillis avec amitié et bonne volonté.

1/ llough, Ilaniess; (2) Marshall.

238 MONTICOLË9 DES MLGHERRIS.

Nous disions donc que, dans les tempsjadîs,rainé, en achetant une fille, acquérait, pour la communauté dont il était chef, le droit de prendre dans les priic: doux toutes les cadettes, à mesure, qu'elles devenaient nubiles. Cependant, la seconde était plu» particulièrement attribuée au second f^ère, et ainsi de suite. Dans ce système de « fraternité matrimoniale » , terme de Lubbock, ou pour employer le langage de Linné, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme avait plusieurs maris, tous frères, et chaque mari plusieurs femmes, ' toutes sœurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions s'introduisirent. Se trou\!iant suffisamment pourvus avec une femme collective, les époux permirent aux belles-sœurs de se marier au dehors. Les temps étaient durs, on visait à Téconomie ; trois hommes voyaient à se contenter de deux filles ou cinq de trois. Trop haut cotées par Jeurs auteurs, ces Jemières devinrent de difiiîcile défaite ; comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit Tabominable infanticide féminin. Natuivllemont, la mèrt* ou sos amios étaient chargées do Fodieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui répondit :

« Nous no tuons jamais h's garçons. Pour les filles, c'est différent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et l'obustes, mais quant à toucher aux malingres ou déformées, ce serait péché ! »

Des rachitiqiies ou mal venues, il n'y en avait guère, cependant. Donc, on gardait Taînée, mais on se défaisait de la plupart des autres, qu'une vieille étouffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle déposait à la porto do la grande étnblo pour que les

Page 1