LE PERE, LA MERE ET L ENFANT
ration de tous les autres, les désignant avec une pointe de dédain, comme les « enfants de l'amour ». De la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les intermédiaires, qui ont à trouver leur vie, l'aîné prenant la terre, et Tultime la maison. La maison, car le petit c'était la mère. En effet, il arrivait mille fois qu'à la mort du pourvoyeur, le tout dernier, faible nourrisson, n'eût été mis dehors que pour périr; la maison était donc laissée à la veuve pour élever l'enfant, lequel, parvenu à Tâge d'homme, était tenu d'y garder la mère, de lui faire une existence heureuse. En définitive, le droit de juvignerie est un débris de l'antique matriarcat.
Au septième mois de sa grossesse la Todelle et son mari se rendent au plus profond de la forêt, font choix d'un certain arbre sous lequel ils allument une lampe — lumière et vie sont partout synonymes; — la femme s'agenouille, reçoit avec un profond respect un arc et des flèches minuscules. Elle les dépose au pied de l'arbre, puis, partage avec son mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la raniée, ils passeront la nuit dans la forêt (i), mettant ainsi l'enfant sous la protection des arbres et de leurs génies*
Sitôt la parturition effectuée, — * elle a toujours lieu en plein air, — trois feuilles du susdit arbre sont présentées au père, qui, lesprenant pour coupes, verse dans, la première quelques gouttes d'eau, dont il humecte ses lèvres ; et il transvase le restant dans les deux autres feuilles ; la mère boit sa pari, et fait avaler la sienne au nouveau-né* C'est ainsi que le Père, la Mère et l'Enfant, trinité première) célèbrent leur première communion et boivent l'eau
[^ Marshall.
242 MONTICOLES DEé NILGHERRIS.
vivifianle, plus sacrée que le via, dans les feailles de FArbredeVic.
Dès le lendemain matin, la mère se transporte avec le nourrisson dans une cabane au milieu du bois, — probablement sous les branches de l'arbre mystique. Ils y restent jusqu'à lune nouvelle, soit d'un jeui: à quatre semaines. Mais dès qu'elle a réintégré le ^E^^fiJ le père quitte à son tour et va, lui aussi, vaguer toute ui»«L.Iune dans la forêt. Coutume que nous rapprochons de T^ couvade.
Pourquoi l'enfant, fait archer avaçt sa naissance, doit-il ainsi commencer ta vie en sylvieaje ? Est-ce le veskige d'une époque depuis longtemps jcm^liée, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce mi, débris de l'antique et universelle légende, qui déclare les hommes issus du chêne, de Torme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les appelle Yggdrasil, l'yeuse, — Askr, le frêne, — Vidhr, le saule, Reynir, le sorbier ? qui les donne comme ayant geraié de faîne, de pépin, de gland ou d'une noix ? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de végétation? veut-on que communiquent à Fenfantelet ; le « Sal » de sa grAce et de sa beauté, le « Tek > de sa puissance et de sa longévité, le « Maoâa » de sa grâce superbe et de son enivrant parfum?
Donner un nom, autre affaire importante. Le père envclopi>e l'enfant dans son manteau, l'apporte à la grande étable. Sans entrer, se tenant à distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel, tire le petit de sa cachette qui l'abritait du malœil et des coups d'air, l'élève bien en face du hangar, où sont parqués les dieux du peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la poussière. Tandis qu'il ixU à lerre, il prononce le nl^n.
PUERILLIA. 243
PC met à prier : — « Que descende la bénédiction sur rios enfants ! Que prospèrent les veaux, les vaches et le peuple entier ! » Les noms masculins sont tous empruntés à des choses divines, telles que les étables et les fontaines. Quant aux filles, la mère leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui convient. Les nourrissons sont sevrés lorsqu'ils ont trentesix mois révolus, pas avant ; fréquemment, on les laisse téter jusqu'en leur sixième année.
Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga n'est guère mieux prisé qu'une « bébéte », tant que la mère n'a pas avalé quelques pincées de cendre, et un morceau brûlé d'àcorus calamus, lesquels ingrédients communiquent au lait nous ne savons quelles propriétés. Le marmot ingurgite de ïassa fœlida, et un scrupule de certain magma, réputé divin, qu'on trouve de loin en loin dans les entrailles d'un taui:cau ; cette sécrétion ressemble sans doute à ces prétendues pierres de bézoar, auxquelles notre moyen âge attribuait de mirifiques vertus.
On a des jours fastes et des jours néfastes ; les enfants qui naissent à la pleine ou à la nouvelle lune passent pour être venus à maie heure. De la vache qui a vêlé un vendredi on se débarrasse et de son veau.
Du vingtième au trentième jour, la famille reconnaît l'enfant. Les frères de la mère se réunissent, — de la mère, notez bien ; — le plus âgé le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le « nomine > à haute voix.
Grande fête -le jour qu'on rase la tête du garçon pour la première fois.
2U MONTICOLES DES MLGHËRRIS.
Après le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus profondément ressenti que celui des émotions. Quant aux besoins intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus facile à faire naître que le plaisir ; dans le clavier des sensations, les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et variées que toutes autres. Les peuples le savent bien, même les peuples enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repaître des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes propres. En conséquence, la justice n'a guère été jusqu'à présent qu'un système de peines et supplices. La religion, — prétexte à macérations et tortures, — regrettant que la vie terrestre n'eût pas assez de souffrances, a imaginé les tourments éternels. Les fcHes natales et nuptiales, elles aussi, n'ont point été exemptes de cruauté, et maintes fois on a pris occasion des obsèques pour verser le sang et infliger des douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todaset les Badagas comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calculées pour exciter l'émotion. Pourvu qu'on soit ému, peu importe, semblerait-il, que la sensation soit agréable ou désagréable. Chez les Primitifs, la distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est moins marquée que chez nos civilisés. A leurs enterrements, nos monticoles chantent et dansent, dépensent toutes les provisions qu'ils peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots à la folle gaieté. Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les Todas se réunissent chez un ami, l'embrassent une demi-douzaine à la lois, le font disparaître au milieu (\\\ne pyramide qu'ils forment en collant leurs tètes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent, geignent et crient. Vn