ROYAUTÉ A TERME
avaient touché Teau, il jetait bas ses armes, déposait sa couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait les bras. Sur ce, quatre Nairs qu'il avait instamment priés de lui rendre un dernier service, — celui de l'égorger, — prenaient un bain dans la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de : « Allez-y ! » les champions se précipitaient sur les gardes disposés en épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille, tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin. Incroyable ou non, la légende affirme que, plus d'un de ces désespérés plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite sur le trône qu'il avait si bien gagné : « Ote-toi que je m'y mette ! » — Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments désafifectionés, décidés à faire preuve de maladresse...
n parait que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent au Malayalam des colonies conduites par des prêtres, qui s'emparèrent du pays et asservirent les habitants, sans rencontrer de résistance sérieuse. Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant Vichnou faisant, à leur rencontre, surgir la terre du sein des flots. Les nouveaux venus n'eurent pas à partager avec les Kchatryas ou guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les obligeaient à soutenir une lutte séculaire, dans laquelle les triomphes alternaient avec de cruels revers* Mais il y a danger à vaincre trop
176 LES NAÏRS.
aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec (les rivaux, les conquérants tournèrent leur activité et leur savoir-faire les uns contre les antres. Des prêtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prêtres; les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-détruisaient, et, après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la souveraineté d'un prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui donna naissance à l'aristocratie militaire, dite des Naïrs. Des commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu à peu, ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Brahmanes, entichés de leur orthodoxie védantique. Si bien qu'une révolution éclata dans la seconde moitié du xn® siècle. Le petit peuple, l'aristocratie locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique ou légendaire, dont le nom indique un représentant des « hommes du sol », assembla des armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale porta la peine de l'orgueil qui l'avait empêchée de se fondre avec la nation ; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts, sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne, Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou fai-