INFANTICIDES
fraternité de maris, qui s'approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants. La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux et pour sœurs toutes les épouses; sont frères tous les cousins, sœurs toutes les cousines : une génération de frères succède à une génération de frères.
En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise, au moins s'il est bien constitué; les parents qui tuent leur enfant sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue à l'opprobre. Mais on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donné si grande valeur à la vie d'un petiot, — la faiblesse même — qui n'est encore qu'une promesse, rien qu'une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l'époque glaciaire, — les progrès moraux, d'une lenteur désespérante, ne deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres n'admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l'existence r La mère l'avait laissé tomber par terre ; il devait y rester jusqu'à ce que le chef de famille — nous allions dire le père, — jusqu'à ce que le maître le ramassât ou permit de le ramasser. Avant qu'il eût fait signe, l'objet ne valait guère mieux qu'une motte, ce n'était encore qu'un peu de terre organisée. De là, ces innombrables légendes d'enfants portés au désert ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d'osier et abandonnés au fil de Teau. Pour quelques-uns qui furent recueillis, nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses, com-
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bien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux M De là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que pouf être mis à mort; de là, ces horoscopes funestes; les lois cruelles qui décimaient les garçons, tierçaient les filles *; de là, ces pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de l'illégitimité des naissances;... pures allégations, misérables prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n'étaient mis en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité ! On ne pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le moins douloureux. A. mesure que la pitié parlait plus haut, on s'arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l'exécution sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux subsistances. En nos pays, on immolait jadis ; ailleurs, on supprime toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on jetait les orphelins d'un indigent dans la même fosse que leur père. On ne l'a pas assez dit, assez répété : la civilisation augmente avec la nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine, question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura d'hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les hommes. Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère, alors, allégua l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six mois, l'étouffa en un tour de. main, et le déposa dans la tombe du mari. Au pèreesprit de charger le mioche sur l'épaule, et de subvenir à