NOVICIAT DU SORCIER
aura pour principal titre : celui qui a été mis à part^ : Saceresto! Façonné par les abstinences et les veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.
Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la solitude. Il erre ^, par les longues nuits, à travers les plaines silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend grincer les dents et racler les pattes puissantes; Sur rOcéan noir, sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant à Teutour; spectacles d'outretombe ; magnificences dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou Saturne : les aurores boréaleSjOCcasion recherchée pour « avaler de la lumière*», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les geyser
1. ItnaïnaCf ou Inguitsout : Cf. le Nazaréat juif, et les Actes des Apôtres, XII, 2.
2. Semblableineot, les Polynésiens appellent leurs prêtres Haaropo ou promenevtrs de nuit (Moerenhout).
3> Bastiao.
86 LES INOÏTS OCCIDENTAUX.
d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les clairons^ et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s'entre-choquent dans les airs, Téther palpite, et ses pulsations sont des coruscations et des flamboiements. Déjà le futur sorcier n*est plus un enfant. Maintes fois, il s est senti en la présence de Sidné, la Démèter esquimaude, il Ta devinée au frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels Toreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Âltaïr, il demande le secret des destins, il devine ce que pensent TAigle, le Cygne, la Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements, et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe par la série des initiations ; n'ignore point que son esprit ne sera pas dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Génie, évoque des insondables profondeurs de l'être, lui apparaît', ayant franchi les immensités des cieux, remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le fantôme dira : « — Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant le corps à volonté, elle voguera