INITIATION
dans l'univers, rapide et légère. Libre à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et d'esprit non affiné.
Il n*y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et celte discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en chœur, pour distinguer les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus ; ineffables harmonies qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités, ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver soimême, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule. Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles, on n'est, on ne sera qu'un enfant. On lie comprend rien au monde, tant que penché sur son àme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs, tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par delà d'autres horizons.
Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports d'action et
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de réaction dont se compose l'existence. Donc, Tangakok ne s'absentera de la commonanté qne par intervalles, il participera aux expéditions de chasse et de pèche, exercera peat-étre quelque industrie, ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut. A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des antipathies à lui. S éparpille son âme dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il supporte l'insupportable ; il se fait une manière à lui d'entendre et de comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire ; les secrets de l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double, perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même, les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû se repaître de fantasmes, comme les Bacchants,
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se gorger de bruit, et s'enivrer de fracas ; avant d'aborder aux vérités éternelles , il leur a fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode, prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique, — le tout sous le nom de religion.
Frères ou cousins germains de ces angakout sont les jossahids indiens, les chamanes de Sibérie, les joguis et fdkirs de l'Inde, les derviches tourneurs, les engaka Bantou, les piodjis australiens, les ascètes et sorciers tuit» quanti. L'objet de leur ambition est l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans l'Ame universelle, — bref, la vie religieuse par excellence, dont les manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la diversité du détail, dans la catégorie du « Mal Sacré » ; relèvent de la physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans prétendre expliquer' leur cas, il est facile de voir que ces malheureux ont travaillé à se faire une existence en dehors de Thygiène et du bon sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et irritée ; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire, d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur obéir.
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Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain ; une voix rauque sort d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent; et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions^. Ils passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée; ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque fibrille du cerveau*. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et mélancoliques, enclins aux idées noires! « Leur physionomie communique à l'àme un sentiment pénible et profond*. » On observe chez eux une crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre, et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte :
« La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la sorcellerie. Tous alors de redoubler d'eflbrts. Sa voix vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des pétards. Les matelots répondaient en chœur. Sa mélodie s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus sauvage ; en même temps elle poussait à la rame, déployait une vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures, et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant. »