VÉNERIE MYSTIQUE
ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d*un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui jettent 'quelqpies gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences. — Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.
Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène ; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le coup fatal ; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l'espèce ; une potée d'huile, une marmite de graisse a flambé, illuminant la salle entière.
Au terme du mystère, quand le dernier acteur — lin prêtre — vient d'être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés parle génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant : il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on interroge.
114 LES INOÏTS OCCIDENTAUX.
vite il répond, mais d'uae voix indistincte, en mots ambigus et incohérents; onques oracle sibyllin ne fat plus mystérieux.
A la rigueur, il n'était pas indispensable que Tangakok mourût pour servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées, les sorciers donnent ' leurs consultations dans une cabane ; on les étend, mains attachées derrière le dos ; tête entre jambes, à côté d*un tambour et d'une peau étendue ; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des coruscalions et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne : le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoîts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur arnu)ire.
Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter, veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque temps.
Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations magiques ; insistons sur ce fait. Le sorcier