LE KIEF
— Maïs, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler les étoiles en même temps que l'Elysée des abîmes marins? Gomment l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?
L'Hyperboréen balbutie : « Les pères nous ont enseigné ainsi. » — S'il eût étudié dans nos écoles, il pourrait demander :
— Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère et Virgile?
Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore, pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs indolents et mélancoliques connaissent le « kief » des Orientaux. La paresse n'es:l point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité; i^ftis ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, « une
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seule poignée avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit ».
Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés à bout, — et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter, — les Aléouts ont la forte patience da bœuf, la douceur affectueuse de la vache ; aussi n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien dure qui provoqueraient une plainte ; la maladie n'arrache aucun soupir, aucun gémissement.
N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge : — a Tu souffres? » — 11 ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre ; ils subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos, ne tardent pas à guérir. A la différence de nos polissons» les enfants ne se giflent, ne se talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la langue. Mais il 7 a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le