PARIS
E. PLON ET Cî*, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
lO, RUE GARANCIÈRE
Tous droits rése^yés
J .LIanla .
ImpBecanj j,3
rv WW
soeui du Koi des Fi ançais .
A Monsieur Charles Yriarte.
Monsieur^
Votre livre n’est pas une œuvre de parti :
ce n’est pas même une œuvre politique.
Vous avez évité avec grand soin et avec grande raison de lui donner ce caractère.
Vous ne pourrez pas empêcher cependant qu'il ne provoque des réflexions politiques^ et que peut-être même il ne soulève des discussions de partis.
Comment en serait-il autrement? Aujourd’hui plus que jamais, après les mécomptes du passé et en présence des incertitudes de l’avenir, les princes d’Orléans sont un objet d’espérance pour les uns, de crainte pour les autres, d’attention pour tous. ‘
Ils ont beau* faire ce qui dépend d’eux
LES PRINCES D’ORLÉANS, pour n’être pas des prétendants, il leur est impossible de n’être pas des princes. Ni leurs amis ni leurs ennemis n’oublient quel sang coule dans leurs veines, quels souvenirs ils rappellent, quels principes ils représentent. Ils peuvent ne pas chercher de rôle, mais iis se tromperaient s’ils croyaient qu’ils pourront se soustraire à de certains devoirs.
La France traverse en ce moment une des crises les plus terribles de son histoire. Au milieu de ses agitations, elle a trouvé un instant de repos sous un gouvernement qui se personnifie dans un homme, et qui est destiné, selon toute apparence, à finir avec lui. On ne songe pas à contester les merveilleuses aptitudes de M.Thiers; mais on est obligé de reconnaître que plus les dons qu’il a reçus de la nature sont rares et précieux, moins il est à espérer qu’on les trouve, après lui, dans un autre homme d’État.
Un jour viendra donc où la France devra
Arwtv pur Ihnnur
iktr:/ p»tr Wi’ilitrholitr
•p IJ J 1 J P £
p,jr . 'itnitM.
LES PRINCES D’ORLÉANS. 7 chercher son salut, non plus dans un gouvernement personnel, non plus dans une sorte de dictature légale, imposée par les circonstances et légitimée par le talent (si quelque chose toutefois peut légitimer la dictature), mais dans des institutions semblables à celles dont jouissent la plupart des nations voisines, dans le gouvernement constitutionnel en un mot.
Or il est incontestable que, pour la masse du public, les princes d’Orléans représentent ce régime, qui nous a donné trente-trois années de paix, de prospérité, de progrès industriel et commercial, de gloire littéraire et artistique, d’ordre légal et de liberté sage.
En cela le public n’est pas complètement équitable, car la Restauration peut revendiquer la première et non pas la moins belle partie de cette heureuse et brillante période. Malheureusement la Restauration, dans une heure d’égarement, a voulu nous reprendre les inestimables biens qu’elle-
8 LES PRINCES D’ORLÉANS, même nous avait donnés j appelant ainsi sur elle et sur nous des malheurs qui ne sont point encore terminés.
Il faut reconnaître d’ailleurs que la Restauration, même au temps où nous lui devions les plus réels et les plus incontestables bienfaits, n’a jamais joui d’une grande popularité. Ce pays a une faiblesse que je suis loin d’approuver^ mais que je suis obligé de constater. Il a une telle crainte de voir renaître l’ancien régime, que tout ce qui s’y rattache commence par lui être suspect.
Quand on date d’avant 1 789, on ne triomphe de ses défiances qu’à la condition de donner des gages irrécusables à l’ordre de choses nouveau.
Or ces gageSj les princes d’Orléans les ont amplement donnés. On leur pardonne de dater d’avant 1789, et même d’avant les croisades ; on leur pardonne d’appartenir à la plus ancienne et à la plus illustre famille qu’il y ait dans le monde. Ils ont beau' être
des Bourbons et des Capétiens^ on saitj à n’en pas douter, que ce sont des princes modernes. Ils le sont par leur éducation, par leurs idées, par leurs qualités, et je dirai même par leurs généreuses faiblesses.
Je crois, quant à moi, que le comte de Chambord aussi est un prince moderne. Il s’est préparé au métier de Roi par de trop consciencieuses et trop profondes méditations pour n’avoir pas compris dès longtemps que pour diriger son pays et son temps, il faut en être. Je me persuade donc que rien, dans les idées, dans les besoins, dans les aspirations de la France contemporaine, ne lui est étranger ou indifférent.
Malheureusement, des démarches sans doute mal interprétées, et des paroles sans doute mal comprises, ont contribué à établir sur le comte de Chambord une opinion très-différente de celle que je viens d’exprimer et infiniment moins faite pour lui concilier les sympathies du public.
Je ne dis pas pour cela que Ton doive ou que Ton puisse se passer du comte de Chambord le jour où l’on voudra rétablir en France la monarchie constitutionnelle et surtout la faire durer. Je dis, ce qui est bien différent, que la tendance du public est de s’en passer. Il appartient aux hommes d’État, il appartient aux princes d’Orléans surtout, de se montrer, à cet égard, plus sages et plus prévoyants que le public.
Il y aurait grande imprudence, incontestablement, à refaire aujourd’hui ce qui a été fait en i83o. Les circonstances sont trèsdifférentes. On a pu se méprendre, à cette époque, sur le danger d’une séparation entre les deux branches de la maison de France et entre les deux grandes fractions du parti conservateur. La même erreur serait aujourd’hui moins naturelle et moins excusable.
Les princes d’Orléans feront donc preuve
LES PRINCES D’ORLÉANS. ii de sens politique et de dévouement à leur pays en se refusant à relever la monarchie constitutionnelle sur une autre base que sur celle de l’union entre Ce qui a été désuni en i83o. C’est trop pour le parti monarchique d’avoir à lutter à la fois contre les attaques de ses adversaires et contre ses propres divisions. L’union seule peut lui donner la force nécessaire pour sauver la France. Le salut est là et n’est que là.
Se décidera-t-on à le chercher? Ne se décidera-t-on pas trop tard? A trop attendre pour apporter à un malade le remède dont il a besoin, ne risque-t-on pas de laisser le mal devenir incurable?
Je sais que les nations ne sont pas des malades ordinaires. La vie chez elles résiste longtemps. J’entends même dire qu’elles ne meurent pas. C’est une erreur. Nous avons vu mourir la Pologne. Nous l’avons vue mourir du mal dont nous souffrons nousmêmes. Nous l’avons vue mourir pour n’a-
12 LES PRINCES D’ORLÉANS, voir su être ni monarchie ni république; car je n’appelle pas monarchie et je n’appelle pas non plus république la royauté élective, ce dangereux régime, qui a été celui de la Pologne après l’extinction de la dynastie des Jagellons, et qui est malheureusement le nôtre, sous des noms divers, depuis quatre-vingts ans.
Lorsque la Russie voulut enlever à la Pologne la dernière chance de se relever de sa décadence, elle lui interdit une seule chose ; le rétablissement de la monarchie héréditaire. La Prusse n’a pas eu besoin d’introduire une semblable stipulation dans les traités qu’elle nous a imposés. Nous avons devancé ses vœux, et nous nous sommes enlevé à nous-mêmes, dès longtemps, ce précieux élément de force, de stabilité et de grandeur.
Les nations, surtout sur notre vieux continent, vivent à l’état permanent de lutte les unes contre les autres. La place leur est
LES PRINCES D’ORLÉANS. i3
étroitement mesurée^ et elles sont obligées de se la disputer constamment, soit par les armes, soit par la diplomatie. Pour soutenir cette lutte de tous les instants, l’énergie ne suffit pas, même secondée par l’intelligence. Il faut quelque chose de plus : il faut l'esprit de suite; il faut la connaissance et la juste appréciation des intérêts permanents du pays que l’on gouverne et des pays rivaux; il faut enfin des traditions politiques.
Or ces traditions, qui les conservera, si le gouvernement se renouvelle complètement à chaque génération, comme il nous arrive depuis un siècle, et comme il arrivait naguère à la Pologne? Tous les vingt ans, un chef nouveau est appelé au pouvoir par la faveur populaire ou par le caprice des événements. Quelle que puisse être sa valeur personnelle (et je veux la croire aussi grande que possible), il a nécessairement un apprentissage à faire, et il le fait aux dépens du pays.
Songez d’ailleurs que ce chef nouveau sera presque toujours porté et soutenu par un courant d’opinion différent de celui qui avait poussé son prédécesseur; que par conséquent, de la meilleure foi du monde et avec les intentions les plus patriotiques, il travaillera en toute chose à détruire l’œuvre entreprise avant lui, au lieu de la continuer; qu’il changera le système des alliances; qu’il bouleversera les relations économiques du pays avec les pays voisins ; qu’il sera libre-échangiste si son prédécesseur était protectioniste ; qu’il convoitera l’amitié de l’Angleterre si avant lui on avait recherché celle de la Russie; qu’il voudra, en un mot, que l’histoire de France recommence à son avènement.
Une nation gouvernée de la sorte ressemble à ces familles sans passé et sans lendemain, sans traditions, sans foyer domestique, comme nous en voyons tant de nos jours, et chez lesquelles le travail de la
LES PRINCES D’ORLÉANS. i5 génération qui s’éteint ne profite pas ou ne profite que très-incomplétement à la génération qui s’élève.
Je ne dis pas que la monarchie seule peut donner à une nation cette stabilité dans les institutions et cette fixité dans la politique qui manquent aujourd’hui à notre pays. La république peut assurer les mêmes bienfaits, mais à une condition cependant. Il faut que le dépôt des traditions politiques, confié dans la monarchie à une famille choisie une fois pour toutes, soit conservé dans la république par un sénat, je veux dire par un corps plus fortement constitué que l’assemblée populaire, moins soumis à la volonté capricieuse et mobile de la foule. Point de monarchie stable sans une dynastie, point de république solide sans un sénat.
Or depuis quatre-vingts ans nous ne voulons accepter, en France, ni les conditions de la monarchie ni celles de la république.
i6 LES PRINCES D’ORLÉANS.
Nous ne savons pas supporter une dynastie^ nous ne voulons que des rois électifs. Napoléon I", Louis-Philippe I", Napoléon III n’ont été que des rois électifs : M. Thiers lui-même n’est pas autre chose. Nous ne savons pas davantage constituer un véritable sénat. Quand nous avons fait l’essai de la république, nous n’avons eu que des assemblées populaires, tour à tour tyranniques ou impuissantes, selon qu’elles étaient mises au monde dans une heure de colère ou dans un jour d’abattement : images fidèles et par conséquent changeantes des impressions d’une démocratie plus mobile que celle d’Athènes.
Vous excuserez, Monsieur, ces réflexions.
Elles ne sont pas conformes, je le sais, aux opinions qui dominent parmi mes concitoyens. C'est peut-être moi qui me trompe, mais j’avoue que j’ai quelque peine à me le persuader. Je vois que les nations qui nous entourent ont cessé de nous imiter. Satis-
faites de nous avoir emprunté ce qu’il y avait de généreux et de sensé tout à la fois dans les réformes inaugurées par nous à la fin du dernier siècle ^ elles se gardent bien de nous suivre dans la voie pleine de périls où nous marchons depuis cette époque.
Nulle part ailleurs vous ne verrez, rechercher de parti pris., comme nous le faisons, et élever en quelque sorte à l’état de système la mobilité perpétuelle du gouvernement.
Quels fruits d’ailleurs cette mobilité a-t-elle portés chez nous? Pour les apprécier il n’est pas nécessaire de remonter bien haut. Il nous suffit des leçons qu’a reçues notre génération, des spectacles auxquels elle a assisté. Nous n’avons pas quarante ans. Monsieur, et déjà nous avons vu assez de malheurs publics pour attrister notre vie entière. Nous avons vu trois fois la représentation nationale dispersée par une foule en délire ou par un pouvoir en révolte
i8 LES PRINCES D’ORLÉANS, contre la loi. Nous avons vu la France envahie et l’envahisseur bivouaquant dans les Champs- Élysées. Nous avons vu les conquêtes des Bourbons et celles mêmes des Valois, Strasbourg et Metz, cédées d’un trait de plume. Nous avons vu la guerre civile succéder à la guerre étrangère, et Paris incendié par des mains françaises.
Tant de malheurs, tant de fautes, tant d’égarements n’ont pourtant point ébranlé ma confiance dans l’avenir de notre cher et infortuné pays. Je ne puis admettre que la France soit destinée, comme la Pologne, à disparaître de la face du monde. Je veux espérer que Dieu n’est pas lassé de nous protéger, et j’aime à me persuader qu’il prendra pour instrument de notre salut quelqu’un de ces princes honnêtes, courageux, éclairés, dont votre plume si sûre et si vraie nous retrace les fidèles et séduisantes images.
LES PRINCES D’ORLÉANS. 19 Il en est un surtout que l’opinion publique semble désigner pour cette tâche. De brillantes facultés et un favorable concours de circonstances J un esprit facile et souple, un caractère fin et en même temps capable de décision, l’ont placé au premier rang parmi les hommes sur lesquels la France, dans la crise présente, croit pouvoir compter. Soldat en Algérie, écrivain dans l’exil, le duc d’Aumale a défendu aussi vaillamment par la plume que par l’épée l’honneur de sa famille. Il a vu s’attacher à son nom le prestige qui récompense les initiatives courageuses et les coups d’audace heureux. La prise de la Smala et la Lettre sur Vhistoire de France en ont fait le plus populaire des princes d’Orléans. Il peut donc beaucoup pour sa famille, il peut beaucoup pour son pays. Son rôle est d’autant plus facile qu’il n’est ni le chef, ni même le plus proche héritier du chef de sa maison. Moins il est personnellement intéressé dans les questions
qui se débattent, plus il peut y intervenir avec liberté, avec dignité et avec autorité.
La situation du comte de Paris est plus délicate et son rôle plus difficile. La Providence, heureusement, en le plaçant au milieu de tant de dangers, lui a donné ce qu’il faut pour les éviter ; un jugement infaillible, un inébranlable sang-froid, et enfin cette droiture de caractère qui est parfois plus habile que l’habileté elle-même. La France l’ignore et peut-être l’ignorera-t-elle toujours, mais depuis longtemps elle n’a pas eu un politique aussi précoce et aussi complet. C’est l’esprit méditatif et profond de Guillaume d'Orange, avec la bonne grâce et le charme qui manquaient au mélancolique fondateur de la monarchie constitutionnelle en Angleterre.
Quelle rare famille, au surplus, que celle au milieu de laquelle vous avez eu, vous et votre intelligent éditeur, l’heureuse pensée de nous introduire! Quelle belle et com-
plète galerie de portraits! Comme chacun y est bien à sa place, dans son cadre et dans son rôle! A côté du comte de Paris, le duc de Chartres; le soldat impétueux, le bouillant officier de cavalerie auprès de l’homme d'État réfléchi et maître de luimême. Le duc de Nemours, le héros de l’abnégation et du devoir silencieux, à côté du prince de Joinville, le marin aux vastes ambitions et à l’imagination puissante , auquel il n’a manqué que de naître à l’époque où il y avait encore, pour un génie aventureux, des continents à découvrir. Un peu plus loin, ce sont ceux qui, jetés hors de leur pays par les hasards de la politique ou par les malheurs de l'exil , ont dû chercher, sous d’autres drapeaux que celui de la France, des dangers à courir et de la gloire à recueillir. 11 y en a qui ont conquis ou plutôt affranchi des pays restés jusqu’ici fermés à la civilisation. Il y en a qui sont allés jusqu’aux antipodes pour trouver l’oc-
22 LES PRINCES D’ORLÉANS, casion rêvée par eux de tirer le canon et de s’élancer sur une brèche à la tête d’une colonne d’assaut.
Il faut l’avouer, ce sont bien les dignes fils de cette vaillante race dont l’histoire s’est confondue pendant neuf cents ans avec celle de notre pays; ce sont bien les vrais descendants de ce Robert le Fort, qui défendit la France du neuvième siècle contre les Normands, ces Prussiens du moyen âge.
Quels plus dignes héritiers le comte de Chambord pourrait- il chercher pour leur transmettre, le jour où il descendra dans la tombe, le principe monarchique, si religieusement gardé par lui en dépôt? Quelle plus belle famille royale la France pourrait-elle trouver pour réparer ses ruines, panser ses plaies, la relever à ses propres yeux et à ceux de l’Europe?
Le verrons-nous jamais, ce rapprochement entre le dernier-né de la monarchie traditionnelle et les premiers-nés de la mo-
LES PRINCES D’ORLÉANS. 23 narchie constitutionnelle^ qui serait en même temps la réconciliation de la France ancienne avec la France nouvelle? Peut-être ce rêve de tant d’espiits honnêtes et de cœurs généreux n’est-il pas destiné à se réaliser.
Peut-être la Providence a-t-elle jugé dans sa sagesse que, délivrés de nos discordes intestines, réconciliés avec la vieille famille de nos rois, réconciliés avec nous-mêmes, ayant à notre tête les princes les plus intelligents, les plus courageux, les plus brillants qu’il y ait dans le monde, nous serions trop dangereux pour nos voisins et pour nos rivaux.
Nimium vobis Romana propago Visa potens, Superi, propria hœc si dona fuissent.
Divisés, on a eu de la peine à nous vaincre; unis, nous eussions été invincibles.
Aussi tous nos ennemis ont-ils intérêt à perpétuer le triste état dans lequel nous nous trouvons. Nos ennemis du dedans ont besoin de nos divisions pour arriver à ré-
24 LES PRINCES D’ORLÉANS, gner sur nous, comme nos ennemis du dehors en ont besoin pour continuer à régner sur l’Europe.
Édolwrd Hervé.
Paris, 20 avril 1872.