‹ Les princes d'OrléansChapitre 2 sur 13 · D’ORLÉANS · texte numérisé non relu

D’ORLÉANS

Élargissant le cercle de la chronique contemporaine, nous écrivons les biographies des princes de la Maison d’Orléans.

Le lecteur comprendra vite que ce livre n’est point une œuvre de parti; il reste complètement en dehors de toute polémique ou de toute affirmation d’idées politiques.

Nous comblons une lacune et nous apportons des.documents nouveaux, comme c’est notre devoir et notre tâche habituels.

Le caractère particulier des princes de la Maison d’Orléans résulte certainement de

26 LES PRINCES D’ORLÉANS, l’éducation égalitaire qu'ils ont reçue par la volonté de leur père. Plus tard, les circonstances les ayant placés dans des situations exceptionnelles, l’expérience, l’usage d’une vie difficile et troublée, et par-dessus tout le malheur, qui les a pris à sa rude et grande école, ont ajouté aux premiers avantages qu’ils avaient recueillis de leur éducation, des avantages nouveaux plus solides, et qu’on ne saurait acquérir sans avoir été soumis à de cruelles épreuves.

Il n’y a pas de remède pour les princes à l’absence des influences nécessaires-, l’éducation française dans un milieu français, ou de fait ou par tradition, est indispensable à ceux qui veulent avoir sur nous l’action nécessaire pour nous gouverner. Ils doivent parler notre langue, sentir comme nous sentons, souffrir des mêmes douleurs et jouir des mêmes jouissances. Il faut que leurs plaisirs soient les nôtres, comme nos aspirations, nos facultés, nos répulsions et

même nos haines : sans quoi le courant magnétique ne s’établit jamais entre le peuple et celui qui le gouverne^ et le premier des Français est celui qui, au milieu d’eux, reste le plus étranger.

11 est certain que le roi Louis-Philippe, en voulant que ses fils, depuis l’héritier du trône jusqu’au plus jeune de ses frères, suivissent la carrière commune à tous, les a rendus plus semblables à leurs concitoyens, et les a pourvus d’une éducation et d’un tempérament essentiellement français, dans lesquels nous nous reconnaissons tout entiers.

11 y a des aptitudes et des goûts qui ne peuvent point ne pas se rencontrer chez ceux qui prétendent être l’expression de la race. Nous ne revendiquons pas pour notre infortuné pays les dons les plus précieux et les propensions les plus nobles ; cependant il est certain qu’avec la sociabilité, qui fit de notre nation l’une des plus ho.spitalières du monde, et de Paris le grand salon de

FEuropc, il faut encore qu’un Français qui se regarde comme un type ait le culte ' des choses de l’esprit^ le goût de la littérature, l’instinct des beaux-arts, l’amour du mouvement, le don de la vie, et qu’il joigne à tout cela une fougue chevaleresque et certaines qualités joyeuses et vives qu’il est plus facile de comprendre et d’apprécier que de bien définir.

Le Français revêtira d’une forme aimable et frappante une pensée nette et bien humaine. Il trouvera une formule rapide, un mot qui vole, une phrase courte qui se fixe bien et qui devient type et- symbole. Il sera prompt, vif, concis et clair. Il aura le don de l’intuition plutôt que la science patiente

et raisonnée, et, résumant vivement, dans ' 1

une synthèse à la fois complète et limpide, il vulgarisera la pensée profonde qu’il aura su dégager des nuages d’une conception un peu lourde et difficile à saisir.

Il éprouvera le besoin d’échanger des

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idées J de produire lui-même ou tout au moins de s'intéresser aux productions d’autrui; il s’éparpillera peut-être au lieu de se concentrerj et son esprit sera ouvert à beaucoup de choses à la fois : il jouira de la vie, il aura dans le cœur un rayon de soleil qui éclairera de son reflet tout ce qui l’entoure. S’il est doué d'une âme forte, le malheur lui-même ne couvrira pas tout entier de ses cendres ce foyer bienfaisant; il gardera l’impression cruelle du coup qui l’a frappé sans que sa vivacité d’esprit en soit éteinte; il refleurira vite, au risque de passer pour léger aux yeux des nations, mais la mélancolie qu’entraînent fatalement les tristes souvenirs, déjà voilés et comme adoucis, viendra ajouter encore aux grâces de son esprit, désormais accessible aux sentiments divers et capable de les comprendre tous.

Ce sont là, si je ne me trompe, les traits caractéristiques du Français, le portrait idéal

3o LES PRINCES D’ORLÉANS, qu’on en pourrait tracer. On retrouvera facilement quelques-uns de ces traits dans les ditférentes personnalités que nous essayons de peindre.

Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis la révolution de février, les enfants sont devenus des hommes, les petits princes qui jouaient au cerceau dans les allées du parc de Neuilly et qui souriaient au peuple du haut du balcon des Tuileries, sont aujourd’hui des personnalités sur lesquelles la hVance a les yeux fixés, mais quelle n’a pas eu les moyens de bien connaître. Depuis çes vingt années, de temps en temps l’écho d'un long voyage arrivait jusqu’à nous, un navire au pavillon tricolore abordait une terre lointaine, de jeunes exilés recueillaient pieusement sur ces plages désertes les restes des Français qui les avaient foulées avant eux-, on annonçait la rnort d’un vieillard, d’une veuve, ou la naissance

LES PRINCES D’ORLÉANS. 3i d'un enfant de sang royal. La presse étrangère nous apportait le récit de quelque fait d’armes accompli par un volontaire français enrôlé sous un drapeau qui n’était pas le sienj en Italie, au Maroc, aux bords du Potomac ou au Brésil; un article anonyme qu’on se passait de main en main paraissait dans une revue de l’opposition; enfin, pendant la dernière guerre, du côté de la Loire, on apprit qu’un d’Orléans avait été vu tout le jour, devant la ville, dans une batterie servie par des marins, et qu’un autre prince, qui servait sous un nom d’emprunt, tentait de donner sa vie pour son pays.

Voilà tout ce que nous avons su des princes et de la nouvelle génération qui a grandi dans l’exil. Nous essayerons donc de faire connaître avec désintéressement les faits de ces existences qui se sont écoulées loin de nous, et nous nous efforcerons de pénétrer ces différents caractères, sans autre mission et sans autre but que de des-

32 LES PRINCES D’ORLÉANS, siner des figures sur lesquelles l’attention publique est nécessairement attirée par la force même de la situation.

Louis-Philippe-Albert d’Orléans, comte de Paris, avait à peu près dix ans lorsque éclata la rév^olution de février. Violemment entraîné sur une terre étrangère, condamné à un long et douloureux bannissement^ errant d’Allemagne en Angleterre, d’Angleterre en Orient, tantôt en Espagne, tantôt en Amérique; frappé tour à tour des coups les plus cruels, élevé à la double école de l’exil et du malheur : cette jeune personnalité s’est développée loin de nous, le caractère s’est trempé, l’enfant est un homme, un esprit et un tempérament politiques trèsaccusés.

Le souvenir de la journée du 24 février

34 1-ES PRINCES D’ORLÉANS, ne s’est, dit-on, jamais effacé de cette jeune mémoire , et les moindres détails y sont fixés, très-précis et très-vivants.

Le 23 au matin, on vint annoncer au comte de Paris que les maîtres qui devaient lui donner ses leçons ne pourraient pas venir. Sans se rendre un compte exact de ce qui se passait, il put remarquer la préoccupation de sa mère et des personnes qui l’entouraient. Le 24, en venant l’embrasser, la duchesse d’Orléans lui dit ; « Mon enfant, sache qu’il se passe des choses trèsgraves; tu ne peux les comprendre; mais il faut prier Dieu, il préviendra peut-être les grands malheurs dont la France est menacée. » Dans la matinée, M. Adolphe Regnier, précepteur du jeune prince, lui donna cependant ses leçons comme à l'ordinaire ; mais bientôt il fallut abandonner les pièces donnant sur la rue de Rivoli; on s’attendait d’un moment à l’autre à un combat ; le prince passa

dans les appartements donnant sur le jardin. Pendant qu’il jouait sous les yeux de son précepteur, la porte s’ouvrit précipitamment et la duchesse d’Orléans entra^ disant à M. Regnier : « Ce n’est pas une émeute; c’est une révolution. » L’enfant avait trop souvent entendu parler des révolutions antérieures pour ne pas comprendre déjà la portée redoutable de ce mot.

La duchesse d’Orléans, voyant la tournure que prenaient les événements, entra chez la Reine ; elle sentait naître une vive inquiétude pour son fils, et, bien résolue à ne pas s’en séparer, voulut le retenir auprès d’elle. M. Regnier l’avait suivie; on fit entrer l’enfant et son précepteur dans la chambre à coucher qui séparait le cabinet de Louis- Philippe de celui de Marie-Amélie. Là, avec un certain sang-froid, le précepteur, pour ne pas laisser son élève livré aux vagues inquiétudes, essaya de faire continuer la leçon commencée. Le prince traduisait

36 LES PRINCES D’ORLÉANS, alors YEpitome historiæ sacræ, de Lhomond; il n’a jamais oublié qu'il en était arrivé à l’histoire des Machabées et au supplice des jeunes héros^ qui périrent dans une chaudière d’huile bouillante. L’image de cette chaudière resta longtemps mèlée^ dans son imagination d’enfant, aux scènes réelles auxquelles il avait assisté.

Bientôt on vint dire au Roi que les troupes réunies sur la place du Carrousel demandaient à le voir. Louis-Philippe sortit, et l’enfant se mit à la fenêtre pour regarder son grand-père passer la revue.

L’émotion de tous l’avait assez gagné pour quil fût impressionné par les cris de Vive le Roi! qui retentissaient encore. Il fut également frappé d’entendre prononcer fréquemment le nom du maréchal Bugeaud...

Un certain temps se passa; le Roi était toujours dans la cour; puis tout à coup la porte du cabinet s’ouvrit brusquement, et Louis-Philippe, se tenant droit devant

cette porte^ dit d’une voix forte et grave <; a J’abdique. »

Ce mot perça l’esprit du comte de Paris comme un trait de feu, et, avec une énergie qui n’était point de son âge, il courut à son précepteur en lui criant ; « Non, c’est impossible ! » Il ne se rendait naturellement aucun compte des terribles responsabilités qui pèsent sur la royauté moderne et qui rendent la couronne si lourde et le trône si fragile; mais il comprit tout de suite que si son grand-père abdiquait, on le mettrait à sa place sur un trône doré, qu’on le ferait figurer dans toutes les cérémonies officielles, et surtout que tout le monde le regarderait ; cette idée lui était insupportable. Pour bien comprendre ce chaos de choses naïves et graves, il faut descendre dans la pensée d’un enfant et bien se mettre au point de vue.

Cependant la chambre royale devient déserte. Çà et là, sur la place du Carrousel,

on tire des coups de fusil; déjà on ne permet plus au jeune prince de regarder par la fenêtre. La duchesse d’Orléans prend le chemin de ses appartements; on trouve dans la galerie de la Paix quelques personnes de sa maison qui viennent la rejoindre. Elle descend au pavillon de Marsan, où sont réunis quelques hommes politiques, entre autres M. Dupin et l’amiral Baudin, qui lui conseillent de se rendre à la Chambre des députés. Elle ne reste qu’un instant, et sort par la cour du Carrousel. Parmi les personnes qui accompagnent la duchesse d’Orléans et ses deux fils, le comte de Paris remarque, comme étant le plus près de lui, M. Jules de Lasteyrie, le colonel de Chabaud La Tour, M. de Montguyon (qui étaient les deux anciens aides de camp de son père), et M. Adolphe Régnier. La cour est vide; des coups de fusil, tirés comme au hasard sur les Tuileries, partent de temps en temps de la place : on

passe sous le pavillon de l’Horloge^ et on abandonne ce palais des Tuileries^ que l’enfant, devenu un homme, ne reverra que vingt-quatre ans après, incendié et en ruine. En traversant le jardin des Tuileries, le comte entend dire qu’on doit trouver sur la place de la Concorde des voitures dans lesquelles on va monter pour faire dans Paris une promenade qui sauvera la situation. C’était un conseil donné par quelques hommes politiques qui avaient pénétré dans le jardin. A la grille du Pont tournant, on s’arrête ; les voitures ne sont pas là, et une foule compacte et flottante envahit l’espace occupé par une batterie d’artillerie, dont elle paralyse les mouvements. Le commandant se met à la disposition de la duchesse.

M. Adolphe Regnier reconnaît dans l’officier un de ses amis intimes, il le nomme à son élève. C’est le chef d’escadron Tiby, qui, plus tard, colonel en retraite, fut tué,

40 LES PRINCES D’ORLÉANS, rue de la Paix, par les balles de la Commune, le jour de la manifestation pacifique.

Enfin on vient annoncer que le duc de Nemours va accompagner la duchesse d’Orléans et ses fils à la Chambre des députés. Il arrive en effet, et le groupe, qu’il a rejoint à la porte du jardin, se fraye un chemin à travers la foule et atteint le Palais-Bourbon. Le comte de Paris avait assisté pour la première fois, quelques semaines auparavant, à l’ouverture des Chambres; l’aspect de l’Assemblée n’eut donc rien de nouveau pour lui. Les députés étaient en séance, et la salle des délibérations n’avait pas encore été envahie. On fit entrer la duchesse d’Orléans et ses fils dans la partie réservée aux députés. Pendant les premiers moments, le comte de Paris ne se rendit pas un compte bien exact de ce qui se passait; il s’était assis auprès de sa mère, au bas du bureau à gauche. Après avoir entendu de là les pre-

miefs orateurs qui se succédèrent à la tribune, la duchesse dut monter à l’un des bancs les plus élevés du centre. Bientôt le comte entend dire à sa mère : « C’est monsieur Marie qui parle. » Ce nom, qui lui semble un nom de femme, le frappe, et il ne l’oubliera plus. Il regarde autour de lui et sourit à M. de Rémusat, assis à ses côtési puis, quelques instants après, il voit s’approcher un homme dont la chevelure est restée dans sa mémoire d’enfant comme une des choses les plus remarquables qu’il ait vues dans cette séance :

c’est M. Crémieux; celui-ci écrit quelques mots sur une feuille de papier et les remet à la duchesse d’Orléans, en lui disant ; « 'Voilà les paroles que je vous conseille d’adresser à la Chambre. » Le comte de Paris ne prêtait déjà plus d’attention à ce qui se disait à la tribune; il était trop occupé de ce qui se passait autour de lui. Sa mère, cependant, était très-entourée ; les

LES PRINCES D’ORLÉANS, uns lui disaient de parler, les autres, au contraire, lui conseillaient d’attendre.

C’est alors que l’enfant entend distinctement les coups violents qui ébranlent les portes de la salle. L’émeute gronde, les portes s’ouvrent, la foule déferle dans la salle, le tumulte est énorme. La duchesse d’Orléans et ses fils sont mis en joue. M. de Rémusat se dresse devant le comte de Paris et le couvre de son corps. Comme le danger est pressant, on décide la duchesse à quitter la salle des séances; elle craint pour la vie de ses enfants, et consent à sortir avec eux par un des couloirs de dégagement. Mais dans cette confusion le comte de Paris et le duc de Chartres sont poussés ou plutôt portés par la foule; les uns menacent, les autres s’efforcent de protéger. On s’arrête enfin dans une chambre retirée de la présidence, sise au rez-de-chaussée, où les envahisseurs n’ont pas pénétré. Là, on se cherche ; la duchesse d’Orléans ne retrouve que son fils aîné.

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M. RegnieFj dans cette sortie confuse, précipitée, a été un moment séparé de lui, mais a pu presque aussitôt le rejoindre, et vient de le ramener à sa mère. Le duc de Chartres, lui aussi, a été entraîné dans une autre direction; et comme la duchesse s’émeut et veut retourner en arrière, on lui assure que le jeune prince est en sûreté. Le duc, en effet, a été renversé par la foule; mais M. Lipman, aujourd’hui percepteur à Rouen, frère d’un huissier de la Chambre, l’a relevé et l’a emporté dans l’appartement que son frère occupait dans les dépendances du palais, et où déjà, quelques instants auparavant, il avait donné asile à M. Regnier et à son plus jeune fils.

Mais on est encore trop près; le flot monte, il faut se remettre en route, descendre dans le jardin et sortir par la rue de Lille. Là, on trouve un fiacre ; la duchesse d’Orléans et son- fils y montent; deux gardes nationaux, MM. L. Martinet et

David, les suivent et s’offrent à la protéger; la voiture se dirige vers l’hôtel des Invalides, les fugitifs s’y réfugient dans une salle où se trouve le maréchal Molitor.

C'est aux Invalides que les amis qui, à la Chambre, avaient protégé le départ de la duchesse d’Orléans et de ses fils, vinrent se grouper autour d’elle. Là se rendirent aussi deux autres personnes ; l’une, M. Biesta, dont la haute taille frappa l’imagination de l’enfant royal; l’autre, M. Pagnerre, qui fut depuis secrétaire du gouvernement provisoire. Ce dernier assura qu’on était débordé, et conseilla la fuite. En sortant dans un couloir, l’enfant retrouva son oncle le duc de Nemours, qui, séparé de la duchesse d’Orléans par la foule, était allé revêtir un costume de garde national pour pouvoir suivre et protéger sa belle-sœur et ses neveux sans attirer l’attention.

11 était facile, même pour un enfant, de comprendre que les choses allaient au plus

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mal; il n’était déjà plus question de sauver la monarchie^ mais seulement de mettre en sûreté la duchesse d’Orléans et son fils. La nuit commençait à venir; on descendit sur la place des Invalides; M. de Lasteyrie prit le jeune prince par la main et l’emmena par un chemin différent de celui que suivait sa mère. Le prince devait retrouver la duchesse à l’hôtel du comte Anatole de Montesquiou. Ilia suivit à quelque distance.

Là, le plan fut arrêté : on ne devait rester qu’un instant; car il n’y avait plus de temps à perdre si l’on voulait quitter Paris. Une voiture qui contenait la duchesse, le prince, M. de Mornay et M. Adolphe Régnier, conduisit les fugitifs à la campagne de M. Léon de Montesquiou, à Bligny, près d’Orsay. Çà et là, on rencontrait des groupes inquiétants; à un moment même, au sortir de la rue de Monsieur, deux hommes armés crièrent d’arrêter et couchèrent en joue la voiture, mais ils ne

tirèrent point. La barrière la plus proche était fermée par une barricade ; le cocher, homme de sang-froid, intelligent et résolu, se dirigea vers l’autre barrière. Bientôt enfin, à l’agitation de la grande ville en révolution succéda la solitude de la campagne.

On passa la nuit à Bligny. Un orage éclatait sur Paris, et de temps en temps on croyait entendre le bruit du canon. La duchesse, très-anxieuse, ne se coucha point; quant à l’enfant royal, il dormit profondément. Le lendemain on apprit par un ami fidèle, le duc d’Elchingen, que tout était fini à Paris, et on sut en même temps que le duc de Chartres était en sûreté : pour la première fois depuis deux jours une expression de joie éclaira le visage de la duchesse d’Orléans. Le 26, sa femme de chambre, mademoiselle Sucrow, lui amena enfin son second fils. Le pauvre enfant avait été malade; atteint déjà de la grippe, sa

sortie précipitée du 24 avait occasionné chez lui un refroidissement dangereux^ et pour le mettre en état de rejoindre sa mère et son frère, il avait fallu tous les soins de M. Courgeon, son précepteur, de madame Regnier et de la famille Sauvageot, chez laquelle l’avait caché madame de Mornay, à qui on l’avait amené au sortir de chez M. Lipman. La duchesse d’Orléans, malgré son désir de mettre en sûreté son fils aîné, ne se serait jamais décidée à l’emmener seul.

Le 27 au matin, on se remit en route dans la même voiture qui avait amené les fugitifs de Paris à Bligny. Le duc de Chartres, toujours souffrant, était enveloppé dans des couvertures. M. de Mornay monta dans la voiture avec la duchesse d’Orléans, ses fils et mademoiselle Sucrow; il ne voulait pas les quitter tant que subsistait le moindre danger, et il les accompagna en effet jusqu’à Ems. C’était lui qui était allé chercher à Paris les passe-ports et l’ar-

48 LES PRINCES D'’ORLÉANS, gent nécessaires. M. Regnier monta sur le siège; on passa par Versailles, Saint-Germain et Pontoise, changeant de chevaux où on le pouvait, pendant que les fugitifs restaient dans la voiture, les stores baissés.

La pluie tombait à torrents, M. Adolphe Regnier fut trempé, et en même temps que lui VEpitome de Lhomond, qui était resté marqué à la chaudière des Machabées.

Ce volume, que le comte de Paris a toujours conservé depuis, en porte encore la trace.

A Pontoise on espérait prendre le chemin de fer, mais la gare était brûlée; parfois, sur la route, la foule se montrait hostile; on alla ainsi jusqu’à Beauvais, et c’est à Amiens seulement qu’on prit le chemin de fer; la voiture fut même mise sur un truc.

A Lille, où commandait le général Négrier, 'tué. plus tard aux journées de juin, on hésita un instant; on se demanda s’il ne valait pas mieux se mettre sous la protec-

tion du général. Le comte de Paris, qui, depuis Bligny jusqu’à Ems, prit part à tout ce qui se passait avec une vigueur d’esprit et de parole au-dessus de son âge, entendant parler de franchir la frontière, s’écria vivement: « Sortir de France! non, jamais! »

La frontière passée, la duchesse se rendit à Verviers, où elle coucha. Le lendemain i" mars, elle se dirigea vers Cologne, et, le soir même, s’arrêta à Deutz, sur l’autre rive du Rhin.

On traversait alors le fleuve sur un pont de bateaux; il faisait nuit lorsque le train déposa les voyageurs sur la rive. Le comte de Paris contemplait cette noire masse d’eau, lorsque sa mère, se tournant vers lui, le pressa sur son cœur en disant avec une inexprimable émotion : « C’est maintenant que je me sens véritablement exilée. »

Après quelques semaines passées à Ems dans la maison dite des Quatre-

Tours, où vinrent bientôt la visiter la

5o LES PRINCES D’ORLÉANS, grande-duchesse héréditaire de Mecklembourg sa belle-mère, mademoiselle de Sinclair, M. et madame de Rantzau, le docteur Chomel, le comte de Montesquiou et la princesse de Saxe-Cobourg sa belle-sœur; la duchesse alla s’établir à Eisenach, dans un château appartenant au grand-duc de Saxe- Weimar son oncle.

C’est là que les nouvelles des journées de juin vinrent réveiller dans l’esprit du jeune prince le souvenir des événements auxquels il avait assisté. Quatre enfants faisaient leurs études à Eisenach ; le comte de Paris, son frère, et les deux fils de M. Adolphe Regnier. Ils mêlaient sans cesse à leurs jeux et à leurs conversations d’enfants les noms des hommes célèbres du jour et les questions qui agitaient l’opinion. La date du 24 février approchait, ravivant naturellement les souvenirs; M. de Mornay vint passer ce jour-là à Eisenach, auprès des exilés. .,

COiMTE DE PARIS.

C’est dans l’été de 1 849 que la duchesse d’Orléans quitta Eisenach pour se rendre en Angleterre. Elle n’avait pas revu le Roi et la Reine depuis les événements du 24 février, On s’embarqua à Rotterdam, où le duc de Nemours vint prendre sa belle-sœur.

La traversée fut rude, et tous les passagers souffrirent du mal de mer. Les deux jeunes princes, qui n’avaient point échappé à ce malaise, montrèrent dans cette occasion la diflférence de leurs caractères, qui commençait à s’accuser ; « L’un, dit la duchesse d’Orléans dans une lettre de cette époque, souffrait avec patience, ne songeant qu’à ceux qui le soignaient; l’autre montrait une fureur peu contenue contre un mal dont il ne voulait pas accepter l’inexorable pouvoir. »

Le comte de Paris avait beaucoup profité des leçons de son excellent maître.

L’exil, les voyages, la sollicitude intelligente et tendre de sa mère, avaient favorisé

52 LES PRINCES D’ORLÉANS, les progrès de son éducation. Son esprit naturellement sérieux mûrissait rapidement; tout le monde à Claremont fut frappé du changement qui s’était accompli chez lui en moins de dix-huit mois. C’était encore un enfant, heureusement, mais un enfant déjà grave et réfléchi. La reine Marie-Amélie, dont le coup d’œil était prompt et sûr, mit dès lors en son fils toutes ses espérances.

A partir de ce moment, l'existence du jeune prince, comme celle de sa mère, se partagea entre l’Allemagne et l’Angleterre.

C’est à Claremont que résidaient le Roi, la Reine, le duc de Nemours, le prince de Joinville et le duc d’Aumale. C’était là que les autres membres de la famille, toutes les fois qu’ils le pouvaient, aimaient à revenir. C’était là qu’auprès d’un père respecté et d’une mère adorée, ils se sentaient en quelque sorte moins exilés.

Le Roi mourut en i85o. La duchesse

d’Orléans et ses fils étaient alors auprès de lui. Quelques mois auparavant, le comte de Paris avait fait sa première communion, sous les yeux de son grand-père, dans la chapelle catholique française de King-Street.

Un autre malheur allait bientôt frapper la famille royale; la mort de la reine Louise, que la Belgique a si longtemps pleurée et qu’elle vénère encore aujourd’hui, vint ajouter un nouveau deuil à toutes ces tristesses.

Le comte de Paris reprit bientôt le chemin de l’Allemagne. Ce pays n’était pas alors ce qu’il est devenu aujourd’hui; la centralisation prussienne n’avait pas étouffé les petits États. Un grand nombre de petits centres intellectuels y vivaient de leur vie propre et indépendante. Les idées françaises étaient très en faveur, et les révolutions mêmes (il y en avait alors en Allemagne) se

faisaient à l’imitation de la France. On

pouvait apprendre beaucoup de choses dans ce pays en fermentation. Le comte de PariSj chez lequel l’activité physique et l’activité intellecutelle marchaient de pair dès cette époque, visita presque toute la Confédération, et parvint à connaître à fond le pays qui devait jouer plus tard un si grand rôle en Europe.

C’est ainsi que le comte atteignit sa vingtième année. L’œuvre à laquelle sa mère avait dévoué sa vie était achevée : son fils aîné était devenu un homme deins la plus noble acception du mot. Elle contemplait avec joie ce rare assemblage de qualités diverses, cette gravité douce, cette énergie contenue et maîtresse d’elle-même, cette rectitude de jugement et cette autorité naturelle qui, dès cette époque, commençaient à s’imposer. On trouve dans sa correspondance intime un écho de ses impressions d’alors.

« Je ne puis exprimer le changement qui

s’est fait à l’égard de PariSj disait-elle dans une lettre citée par madame d’Harcourt ' .

Ce n’est plus moi qui le protège ; je me sens protégée par lui. J’aime à lui voir une conscience séparée de la mienne. Quand il n’est pas du même avis que moi^ j’en ai presque de la joie. J’ose le dire, j’ai pour lui du respect. »

11 semblait que la duchesse d’Orléans n’eût été conservée jusque-là que pour achever l’œuvre de l'éducation de ses fils, mais la santé de la mère, de tout temps si fragile, déclinait rapidement. En vain avaitelle essayé de la relever par un voyage dans le Devonshire, partie méridionale de l’Angleterre où la température, quoique un peu humide, est relativement douce, puis, plus tard, par un séjour à Gênes : elle perdait bien vite sur les bords de la Tamise le bénéfice de ces excursions sous des climats

• Madame la duchesse d’Orléans. Paris, chez Michel Lévy.

56 LES PRINCES D’ORLÉANS, moins rigoureux. Le i8 mai i858j elle s’éteignit après une courte maladie. L’événement fut très-subit; ses amis d’exil refusaient de croire au malheur qui venait de les frapper. Quelques mois auparavant, la duchesse de Nemours avait été enlevée d’une manière encore plus foudroyante.

Le comte de Paris allait atteindre, après un an, l’âge de sa majorité; depuis plusieurs années déjà il était ^ par le sérieux de son caractère et la fermeté de son jugementj en état de se passer de toute tutelle; on résolut donc de l’émanciper. Toutefois, les questions d’intérêt réclamaient une expérience qu’il ne pouvait encore avoir acquise : le duc de Nemours, dont tout le monde dans la famille appréciait le judicieux esprit, lui fut donné pour curateur.

Dans l’hiver de 1857 à i858, le comte de Paris, avide de savoir, avait eu l’idée d’étudier sérieusement la chimie; il s’était enfermé le plus souvent qu’il avait pu dans

le laboratoire du professeur Hoffmann^ à l’École des mines de Londres. En quelques mois J il devint un des plus remarquables élèves de ce savant de premier ordre^ qui à l’esprit philosophique d’un Allemand joint la précision d’un Français et l’esprit pratique d’un Anglais. Depuis cette époque^ il n’a laissé passer aucune occasion de développer ses connaissances en chimiej qui sont vraiment remarquables, comme plus d’un bon juge a pu déjà s’en assurer ici.

A la suite du grand malheur qui l’avait frappé, le prince avait entrepris un voyage en Espagne, pendant que son frère entrait à l’École militaire du Piémont. La guerre d’Italie éclata; le duc de Chartres eut le bonheur de -faire campagne à côté des soldats français, mais on n’osa pas demander la même faveur pour le comte de Paris. On savait trop bien que c’était placer le roi Victor-Emmanuel dans une fausse position vis-à-vis de l’empereur Napoléon.

38 LES PRINCES D’ORLÉAIÿS.

Le comte revint donc en Angleterre pour y attendre la fin de la guerre, et l’année suivante il partit avec son frère pour l’Orient, visita l’Égypte, la Terre Sainte, le Sinaï, Constantinople, la Grèce-, et là, encore tout imprégné de ses souvenirs classiques, il ressentit une véritable émotion en voyant se dessiner sous ses yeux les horizons sacrés que le chantre de l’Iliade a peints d’un trait large et sûr. Les vers harmonieux du vieil Homère chantèrent dans la mémoire du jeune prince. L’impression fut très-profonde; elle se reflète d’ailleurs dans la lettre suivante, que le comte écrivit du golfe de Fatras à son ancien précepteur M. Adolphe Regnier. Le savant commentateur d’Euripide et de Lucrèce, en recevant ce souvenir daté des rives de la Grèce, dut sans doute éprouver une joie bien douce, car rien ne peut toucher davantage le cœur d’un lettré que cet enthousiasme presque austère qu’éveille dans le cœur d’un jeune

prince l’amour de l’antiquité. Ajoutons que rarement étude faite sur nature par un peintre littéraire a pu arriver à cette justesse de ton.

« Golfe de Fatras, le 3o novembre iSSf».

» Je nepuiSj mon cher monsieur Regnier, passer devant le royaume du vieil Ulysse sans vous en donner des nouvelles. Vous voyez que je vais au delà de mes promesses j mais nous avons si souvent parcouru avec le héros d’Homère cet archipel qui s'étend aujourd’hui réellement devant moij qu’il me semble être, pour moi un pays de connaissance; et si je venais à rencontrer la déesse aux yeux bleus, elle ne pourrait pas du moins m’adresser le même reproche qu’à son protégé :

Nr,7tfo; £r;, w r, trWOw Eî $ri zry$t T£ yxictv àvd^îM.

» Nous débouchons du canal de Cépha-

6o .LES PRINCES D’ORLÉANS.

Ionie dans le golfe de Patrasj à quelques centaines de mètres à notre gauche se dressent les pentes abruptes d’Ithaque; quelques arêtes irrégulières, réunies par des isthmes, forment cette île, à qui le surnom d’aiye'SoTo; Convient parfaitement; il serait impossible, je crois, d’y trouver un pouce de terre de niveau, et, comme dit Homère, aucune île ne se prête moins quelle à l’élève des chevaux. Partout des rochers gris, parsemés de taches rougeâtres; çà et là de rares oliviers au pâle feuillage; nulle forêt, nulle verdure ; tel est le rocher qu’a célébré le chantre divin.

» Malgré son aspect désolé, nous l’avons salué avec plaisir ; que ne peuvent de grands souvenirs pour animer les plus tristes plages! Ici peut-être Ulysse endormi fut déposé par les Phéaciens; là peut-être se dressait la demeure qu’il inonda du sang des prétendants. Et si rien, ne rappelle à nos yeux ces souvenirs dont notre esprit est

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plein, du moins aucun contraste ne les blesse et n’entrave le cours de notre imagination. Si nous n’apercevons nulle part le berger Eumée appuyé sur son long bâton^ nous pouvons cependant partout nous attendre à le rencontrer. Aucune civilisation nouvelle n’est venue effacer les traces de ces mœurs primitives.

» Aussi n’est-ce pas un riant paysage que nous pouvons chercher ici : le caractère de celui-ci et ses belles proportions s’adaptent parfaitement aux grandes scènes qu’il nous rappelle. La mer profonde et tranquille, découpée en mille canaux, enveloppe des îles, des rochers, des caps, dont les formes hardies et les couleurs brûlées contrastent • avec son bleu d’azur. Malgré sa pureté et sa transparence, le ciel a cette teinte douce et harmonieuse qui inspira le génie des Grecs. La vaste nappe d’eau que l’on appelle le golfe de Patras est fermée à droite par les montagnes brumeuses de Cépha-

Ionie {(xhl 3’of*6po; que prolonge au loin le profil indistinct de celles de Zante; à gauche^ le continent grec, où s’ouvre une large brèche, le golfe de Corinthe : c’est par là qu’on va à Athènes! Au delà, nous apercevons les pics élevés du Péloponèse; ils sont séparés de la mer par une plage large et basse : c’est l’Élide; nous y cherchons le fleuve Alphée, nous y plaçons déjà les jeux olympiens.

» Mais le soleil va bientôt descendre dans les bras de Téthys, pour nous servir des expressions consacrées; et, avec lui, nous dirons adieu aux côtes de Grèce. Que d’impressions durables cependant l’on peut recueillir en quelques heures! et les souvenirs qu’elle a réveillés ne s’évanouiront certainement pas aussi rapidement que cette brillante apparition.

» Une autre fois, je vous parlerai de l’Égypte; mais, comme je mettrai cette lettre à la poste à Alexandrie, elle vous an-

noncera que nous y sommes arrivés en bonne santé.

» Tout à vous,

Le hasard amena les voyageurs en Syrie au moment des massacres du Liban. Leur voyage fut donc plus émouvant et plus instructif qu’ils ne l’avaient pensé. Le comte de Paris a consigné le résultat de ses observations dans un volume intitulé : Damas et le Liban, qui parut à Londres, chez JeffSj en i865. Les deux frères furent singulièrement frappés des souvenirs et des sympathies que le nom de la France éveillait alors dans ces contrées.

Après l’Orient, les princes allaient étudier l’Amérique avec leur oncle le prince de Joinville. Le 3o août i86i, ils s’embarquaient pour New-York. Les États- Unis étaient alors dans tout le feu de la guerre de sécession. Le comte de Paris et

64 LES PRINCES D’ORLÉANS, le duc de Chartres comptaient revenir en Europe au bout de quelques mois; mais le moyen, pour des princes jeunes et pleins de courage, d’assister à une guerre semblable sans être tentés d’y prendre part!

Pour le comte de Paris surtout, l’occasion était séduisante. Il se consolait difficilement de n’avoir pu, comme son frère, faire la campagne d’Italie. Il trouvait en Amérique une cause honorable à servir; les deux frères demandèrent donc à s’engager dans l’armée fédérale.

. Cette démarche était inspirée surtout par le désir de ne pas laisser échapper une occasion d’aller au feu; mais comme elle était en même temps une marque de sympathie pour la grande République américaine, elle ne pouvait être que bien accueillie par le président Lincoln et par le secrétaire d’État, M. Seward. L’entrée des deux jeunes gens dans l’armée américaine se fit dans les conditions les plus favorables.

Dans la lettre que M. Seward leur écrivit pour leur annoncer qu’ils étaient attachés à l’état-major du général Mac-Clellan, il constatait que les deux princes servaient sans solde, et qu’aucun serment ne leur serait demandé. Il déclarait en outre que le jour où le comte de Paris et le duc de Chartres voudraient retourner en Europe, ils seraient toujours libres de quitter le service fédéral. Ce dernier point était d’une grande importance ; les complications de la politique pouvaient amener, en effet, telle situation dans laquelle les intérêts de la République américaine seraient ou paraîtraient en opposition avec ceux de la France. Dans cette éventualité, les deux jeunes princes ne pouvaient rester un instant de plus sous le drapeau fédéral.

Le comte de Paris déclare encore aujourd’hui que, de toute sa vie d’exil, le temps le plus heureux qu’il ait connu est celui qu’il

a passé, comme capitaine d’état-major,

dans l’armée du général Mac-Clellan. Les États-Unis, du reste, sont peut-être le seul pays où l’étranger puisse vivre en conservant le souvenir de sa patrie et s’attacher cependant à tout ce qui intéresse la société nouvelle qui l’a reçu dans son sein. Partout ailleurs, l’étranger le mieux accueilli, le plus favorablement traité dans les relations sociales, se sent frappé d’une sorte d’interdit dès que les affaires sérieuses du pays qu’il habite se trouvent en jeu. Il reste un paria, à moins de devenir un renégat, et les hommes au milieu desquels il vit lui font sentir les difficultés de sa situation sans se douter eux-mêmes qu’ils le froissent.

En Amérique, aucune barrière ne sépare l’étranger de l’indigène : le premier est aussitôt associé à la vie politique du pays. On est heureux de l’accueillir, il vient grossir la masse des forces intelligentes qui développent chaque jour la puissance nationale.

Sans rien répudier, sans rien oublier, il

peut se considérer comme adopté pour la vie ou pour un temps, limité au gré de ses désirs, par une patrie qui ne cherche à le retenir que par les libertés de tout genre dont elle lui assure les bienfaits.

L’armée du Potomac était un singulier assemblage d’hommes de toute provenance.

Le corps d’officiers de certains régiments était assez mal composé, mais dans les états-majors régnaient les bonnes traditions de l’armée régulière. L’esprit d’égalité ne s’y faisait sentir que par la politesse des chefs envers les subordonnés : il ne portait • aucune atteinte aux principes de la discipline militaire. Un général écrivant à un

sous-lieutenant terminait invariablement sa lettre par cette formule : « Je suis. Monsieur, avec le plus grand respect, votre très-humble serviteur. » Cela n’empêchait pas le général, par la même lettre, d’infliger une punition sérieuse pour une faute parfois légère.

Le comte de PariSj pendant dix mois que dura son séjour à l’armée du Potomac, prit une part active à la guerre. Attaché à l’étatmajor de Mac-Clellan, il avait reçu la mission spéciale de localiser tous les renseignements qu’on pourrait obtenir sur l’ennemi, ses forces, ses positions et son plan de bataille. Il ne s’en tint pas pour cela à un rôle purement passif; il serait facile de retrouver dans tels ou tels rapports émanant des généraux la constatation des services rendus par le prince. Souvent, dans des combats épisodiques qui n’ont pas les honneurs de la publicité parce qu’ils se passent sur un coin du champ de bataille et ne se rattachent pas directement à l’action générale, il eut, comme son frère de Chartres, l’occasion de risquer sa vie. A Gaine’s-Hill entre autres, lorsque les fédéraux pliaient devant les réserves confédérées qui entraient en ligne et déterminaient le gain de la journée, on vit Paris et Chartres se jeter dans la mê-

lée le sabre à la main pour arrêter le mouvement. Du reste J à propos de Robert d’OrléanSj nous reviendrons sur la part personnelle que ces jeunes princes ont prise à cette campagne.

• Peu de chefs se sont concilié l’estime de leurs subordonnés comme sut le faire le général Mac-Clellan. Il était parvenu à inspirer une telle confiance ^ que tout le monde^ dans l’armée, considérait la campagne qui commençait alors comme décisive. La nation partageait ces espérances; l’événement devait les changer en de cruelles déceptions. Des difficultés imprévues retardèrent les progrès de l’armée fédérale; la campagne, après avoir heureusement débuté, traîna en longueur; on avait pris cependant York-Town, Richmond était assiégé, et les deux jeunes officiers voulaient au moins assister à la prise de cette ville avant de retourner en Europe. Ils résistaient donc aux instances de leurs amis.

70 LES PRINCES D’ORLÉANS, qui les exhortaient à revenir à Londres, où l’Exposition universelle de 1862 allait attirer un grand nombre de leurs compatriotes.

Mais les événements allaient bientôt rendre ce retour inévitable. Le gouvernement français venait de s’engager dans la funeste expédition du Mexique. La rupture de la convention de la Soledad et les incidents qui en furent la suite provoquèrent aux États-Unis une violente irritation; on commençait à parler ouvertement de rupture probable entre les deux pays. Quoique les Américains fissent toujours une distinction entre la nation elle-même et l’empereur Napoléon, la situation, pour des Français, devenait difficile au milieu de cette explosion de l’opinion publique. L’hostilité même des deux volontaires contre le gouvernement impérial rendait cette situation encore plus délicate; elle ne pouvait se prolonger davantage. Le comte de Paris et le duc de (Chartres prirent donc la résolution de

revenir en Europe dès que la campagne contre Richmond serait terminée. Cette résolution, communiquée au général Mac- Clellan^ reçut son approbation. Une action décisive était d’ailleurs attendue d’un jour à l’autre; mais elle ne fut pas favorable aux armes fédérales. Après cinq jours de combats, l’armée du Potomac, qui avait failli se trouver enveloppée dans un de ces désastres que l’on croyait alors impossibles avec d’aussi énormes masses d’hommes, — mais dont nous avons fait depuis la douloureuse expérience, — fut coupée de sa base d’opération, et n’eut d’autre ressource que de gagner, par une marche hardie, les bords du James. L’armée était sauvée, mais se trouvait désormais dans un état de désorganisation et de fatigue qui ne lui permettait pas de reprendre de longtemps l’offensive. La campagne était donc terminée, si bien terminée, que l’armée n’eut à combattre de nouveau- que six mois

plus tard, lorsqu'on la rappela en toute hâte pour défendre la capitale menacée. C’est sur le James-River qu’après avoir pris congé du général Mac-Clellan les deux princes s’embarquèrent sur une canonnière qui emportait les dépêches. Peu de jours après ils , regagnaient l’Europe. Ils avaient servi dans l’armée fédérale pendant un peu plus de dix mois. Leur nomination est du 28 septembre 1861 et leur démission du 2 juillet 1862. Ils avaient assisté au siège et à la prise de York-Town (4 avril-4 mai 1862), à la bataille de Williamsburg (5 mai), à la bataille de Fair-Oaks (i" juin), et enfin, le,27 juin, à la bataille de Gaine’ s-Hill, qui .décida la retraite de l’armée fédérale.

Malgré les revers passagers du Nord et en dépit des opinions alors dominantes, le comte de Paris, avec son ferme jugement et la pénétration de son esprit politique, ne doutait pas du triomphe définitif de la cause de l’Union sur celle de la sécession. Ses let-

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très particulières de cette époque^ son journal, qui n’a jamais étépublié, mais qui le sera peut-être un jour, portent à chaque pas la trace de cette conviction bien arrêtée. Il faut reconnaître qu’il y avait peut-être quelque mérite, pour un politique de vingtquatre ans, à juger les choses avec cette promptitude et cette sûreté de coup d’œil.

D’une façon assurément indirecte, mais cependant très-profitable, la guerre d’Amérique fut l’occasion inattendue des premières études du comte de Paris sur les questions ouvrières. Au moment de la famine du coton, il se rendit à Manchester, et s’y mit en rapport avec les personnes qui avaient organisé l’immense système de secours qui faisait vivre la population presque entière du Lancashire. Le prince rendit compte de ses observations dans un article publié dans la Revue des Deux Mondes, le T' février i863 {la Semaine de

Noël dans le Lancashire). Son but était de donner des renseignements de nature à faciliter la création d’une organisation semblable dans nos districts cotonniers. Le regrettable Eugène Forcade (que nous avons eu le chagrin de voir subitement atteint de folie à nos côtés sur la place Saint- Marc de Venise) consentit à mettre sa signature au bas de l’article. L’Empire n’aurait pas toléré que le nom d’un des princes d’Orléans parût dans la Revue des Deux Mondes.

Cette première excursion dans le domaine des questions ouvrières avait vivement intéressé le comte de Paris. Depuis lors, l’activité de son esprit ne cessa pas d’être tournée’dans cette direction. Il visita de nouveau Manchester, mais cette fois avec l’un des hommes qui ont le plus travaillé en France à faire connaître l’état moral et matériel de l’ouvrier'. Il vit de près la fameuse société * M. Jules Simon.

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des Équitables pionniers de Rochdale, et fit la connaissance de plusieurs de ses laborieux et modestes fondateurs. Peu à peu il faisait une ample provision d’observations et de réflexions sur ce grand problème de notre époque, la condition des classes ouvrières.

En 1868, son libraire lui envoya un de ces Blue-Books publiés par le parlement, dont le format in-folio effraye souvent ceux qui ignorent les trésors d’informations renfermés dans ces volumineux recueils de documents. C’était le commencement du compte rendu des séances de la commission royale instituée pour examiner les Trades Unions. Ce récit sténographique intéressa vivement le comte de Paris, déjà au courant, par ses précédentes études, d’une partie des sujets abordés par la commission. Le second volume arriva bientôt, d’autres suivirent. A mesure que le comte

de Paris avançait dans cette lecture, il > ^

76 LES PRINCES D’ORLÉANS, éprouvait le désir de connaître quelquesunes des personnes qui jouaient le rôle le plus important dans les séances de la commission. C'est ainsi qu’il se mit en rapport avec M. Th. Hughes, écrivain et avocat distingué, qui faisait partie de la minorité de la commission la plus favorable aux Unions. Les renseignements du Blue-Book et ceux que purent lui fournir plusieurs membres de la commission ne lui ayant pas paru suffisants, surtout en ce qui concernait les fileurs du Lancashire, il fit un nouveau voyage à Manchester. Là, entre autres personnes compétentes, il s’aboucha avec un vieillard des plus intéressants, M. Maudley, ancien ouvrier, jouissant d’une grande influence sur les Unions du Lancashire, vivant plus que modestement dans un pauvre cottage d’un des plus tristes faubourgs de la ville de Manchester. M . Maudley, esprit droit et logique, honnête et modéré, s’animait lorsqu’il parlait de la

classe ouvrière, de son bon sens et de ses qualités laborieuses, mais n’avait pas une parole d’amertume contre la société, qu’il voulait voir se réformer par la raison et non par la violence. Au milieu de ces conversations, de ces recherches communes, une vraie sympathie s’établit entre le comte de Paris et quelques-uns des membres de la classe ouvrière auprès desquels il était allé puiser ses renseignements.

De tout cet ensemble d’études et d’observations est sorti le livre sur les Associations ouvrières en Angleterre. L’ouvrage, publié en 1869, sans nom d’auteur d’abord, obtint un vif et rapide succès. On fut frappé de l’abondance et de la sûreté des informations, de la sagesse des appréciations, du libéralisme et de l’élévation des idées. On a reproché à l’ouvrage de manquer de conclusion, mais c’est le goût, et on peut dire le travers de notre pays, de vouloir pour toutes les questions une solution radicale et définitive.

Le comte de Paris n’a pas eu sans doute la prétention de fournir une solution au grave problème qu’il étudiait. Il a peut-être voulu montrer, au contraire, qu’il n’existe pas, en pareille matière, de panacée qu’on puisse appliquer indistinctement. Les remèdes doivent varier suivant les circonstances. Toutefois, il y a deux idées qui dominent l’ouvrage tout entier. La première, c’est que les remèdes dont il s’agit ne peuvent être efficaces que dans un pays libre, dans un pays où fleurit la liberté de la presse, celle des réunions et des associations. La seconde, c’est que le principal remède, celui qu’on doit chercher à employer partout où on le peut, est le système de la participation industrielle. Confondre les intérêts du patron avec celui de l’ouvrier en faisant passer ce dernier de la situation de simple salarié à celle d’associé, voilà le but. Peut-on l’atteindre facilement? Non, sans doute; mais il faut le poursuivre sans

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relâche. Telle est du moins la pensée de l’auteur, pensée hardie et profonde^ qui n’a peut-être que le tort de n’être pas résumée en une de ces formules sèches et concises^ qui se gravent pour toujours dans l’esprit du lecteur.

Deux autres écritSj l’Allemagne nouvelle en iSùj et l’Esprit de conquête en iSjo, nous font connaître les idées du comte de Paris sur la situation de l’Allemagne, sur la politique que la France a suivie à son égard, et sur celle qu’elle aurait dû suivre. Le premier de ces deux opuscules a paru dans la Revue des Deux Mondes, le second dans le Courrier de la Gironde. L’article sur l’Allemagne nouvelle, aujourd’hui, n’a plus qu’un intérêt rétrospectif.

Toutefois, plus nos rapports avec l’Allemagne sont difficiles, plus il nous importe de comprendre ce qui se passe dans ce pays. 11 faut donc étudier l’Allemagne sans parti pris, et chercher à en connaître, s’il

8o LES PRINCES D’ORLÉANS, est possible, le fort et le faible. Le comte de Paris était mieux préparé que personne à cette étude. La duchesse d’Orléans, bien qu’appartenant par son père à la famille slave des souverains du Mecklembourg, tenait par son éducation, son esprit et ses goûts; à ces principautés saxonnes où, grâce à l’absence de centralisation, la civilisation allemande se présentait naguère sous son jour le plus favorable. Aussi est-ce en Saxe qu’elle était allée chercher un premier asile après le 24 février. Elle retrouvait là cette famille illustrée par Charles-Auguste, l’ami de Gœthe^ qui avait fait de sa capitale l’Athènes de l’Allemagne, et avait su grouper autour de lui Herder, Schiller et Wieland à coté de l’auteur du Faust.

Ces petits États saxons, qui avaient été pendant longtemps le foyer de l’intelligence en Allemagne, commençaient alors à perdre déjà de leur importance devant la formidable centralisation prussienne. Toutefois

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COMTE DE PARIS. 8i

ils représentaient encore cette vie locale, cette organisation un peu compliquée peutêtre, mais susceptible de modification, si elle déplaisait aux Allemands^ et, en tout cas, féconde à bien des points de vue. Peut-être regrettera-t-pn un jour l’ancien état de choses! Au surplus, le parti unitaire luimême, en 1848, ne demandait pas la réalisation de son programme à la guerre et à la conquête. Il s’intitulait lui-même : le parti français. La politique impériale a changé tout cela. Aujourd’hui le 'parti unitaire, de l’autre côté du Rhin, est avant tout le parti anti français .

Le comte de Paris, dans ses deux écrits sur l’Allemagne, explique avec une parfaite clarté toute cette situation, et il en montre les conséquences avec une sagacité réelle.

Il nous, fait voir l’Allemagne, après être devenue une grande puissance militaire, entraînée fatalement à devenir une grande puissance maritime et coloniale, et obligée.

pour satisfaire cette nouvelle ambition, de chercher à conquérir la Hollande.

C’est surtout en développant sa puissance maritime que les chefs de l’Allemagne pourront flatter son ambition croissante, car elle a compris depuis longtemps qu’une forte marine militaire est nécessaire à une grande nation pour conserver son rang. Elle a le génie commercial et colonisateur. Ses émigrants et ses négociants vont partout, réussissent partout, et résistent aux climats les plus meurtriers. Ses relations d’affaires, soutenues par le développement extraordinaire de sa prospérité intérieure , s’étendent chaque jour davantage et bravent la concurrence de l’Angleterre et de l’Amérique.

Que lui manque-t-il pour devenir une grande puissance maritime? — Une seule chose qu’elle désire passionnément : des colonies.

Assurément rien en soi n’est plus légitime, et la création d’une grande colonie allemande, où cette race industrieuse planterait son drapeau, ne serait que favorable aux progrès de la civilisation. Mais ce serait une œuvre longue et fastidieuse, et il y a des colonies déjà fondées qu’il serait bien plus tentant d’acquérir. 11 y en a une surtout d’une prospérité inouïe et gouvernée déjà par une nation d’origine germanique : ce sont les Indes néerlandaises. La possession de ces îles magnifiques serait pour l’Allemagne d’un prix inestimable.

On peut sauver les apparences sous le nom d’u-

nion douanière ou de protectorat ; on peut proposer aux Hollandais un achat à l’amiable, tel que l’Empire l’avait négocié pour le Luxembourg. Et s’ils ne se laissent pas convaincre, les conséquences en retomberont sur eux.

L’Allemagne se trouvera alors encore une fois engagée dans la politique conquérante ; et, poursuivant toujours ses rêves de grandeur, elle ira chercher de nouvelles difficultés et se créer de nouveaux ennemis dans cette population des Pays-Bas, de tout temps si attachée à son indépendance. {L'Esprit de conquête en i 8 jo. — Courrier de la Gironde du 26 décembre 1870.)

Nous avons voulu, par cette citation, prouver que l’auteur de l’Esprit de conquête en 1870 possède un jugement politique sûr et droit , éclairé par une connaissance profonde des questions et relevé par un grand sentiment libéral. On trouverait d’autres exemples de cet esprit dans les divers écrits dus à la plume du comte de Paris *.

' Voici la liste complète de ces travaux :

Dans la Revue des Deux Mondes : la Semaine de Noël dans le Lancashire, signé Forcade, i" février i863. — U Allemagne nouvelle, signé Forcade, i*'' août fiSdj. — L’Église d’État et l’ÉJglise libre en Irlande, signé

Il nous faut revenir un peu en arrière pour rappeler brièvement les principaux événements de la vie privée du prince, à partir de la guerre d’Amérique.

Cette année de l’Exposition universelle de Londres vit presque toute la famille exilée réunie, à l’occasion de cette grande manifestation de l’art et de l’industrie. La partie française fut naturellement l’objet de l’étude de tous les princes, qui retrouvaient là, avec une supériorité habituelle dans un grand nombre de genres qui demandent du goût et de l’ingéniosité, les œuvres nationales hautement prisées par les autres pays.

Chaque visite fut une occasion de manifestations sympathiques de la part de nos compatriotes accourus pour la circonstance; les résidences des exilés devinrent un lieu

X. Raymond, i5mai 1868. — Damas et le Liban, Londres, Jeffs, i865. — Les Associations ouvrières en Angleterre {Trades Unions). Paris, Germer Baillière, 1869. — L’Esprit de conquête en 18 jo (Courrier de la Gironde, 26 décembre 1870).

COxMTE DE PARIS.

de pèlerinage très-suivi^ et^ pendant tout le temps que dura l’Exposition^ ceux-ci se sentirent moins seuls et pouvaient retrouver un coin de la France sur la terre étrangère.

En iSSqj au premier voyage du comte de Paris en Espagne^ sa cousine germaine, la princesse Isabelle, fille du duc de Montpensier, n’était encore qu’une enfant : elle avait onze ans à peine. Mais quatre ans après, en i863, à son retour d’Amérique, le comte refit le même voyage et revit sa cousine, qui était devenue une princesse accomplie.

Le conseil de famille demanda pour lui la main de sa cousine la princesse Isabelle. Le mariage se fit l’année suivante à la chapelle catholique de Kingston près de Londres, et de 1864 à 1870, premières années de cette union heureuse et douce, on fit trêve aux longs voyages. Cependant la reine Amélie, vénérée de toute la famille, mourut

en 1 866 ; elle avait tenu sur les fonts baptis-

8G LES PRINCES D’ORLÉANS, maux le premier enfant du comte de Paris et de la princesse Isabelle; c’était une fille^ qui reçut le nom d’Amélie.

En 1867, le comte fit un troisième voyage en Espagne, afin de ne pas séparer trop longtemps sa jeune femme de la famille de Séville. Jusque-là, tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, toujours nomade et recevant l’hospitalité de ses oncles, le comte n’avait pas constitué de foyer; il s’établit à York-House, à quelques pas de Twickenham, dans une des plus jolies positions des environs de Londres. Cette demeure, trèsmodeste à côté de celle de Twickenham, qui est pleine d’œuvres d’art et d’objets de prix, suffit au jeune prince; il y vécut dans la retraite, tout en se livrant à son goût pour les études économiques, qui le portait de temps en temps à faire des voyages dans les trois Royaumes-Unis.

Le 6 février 1869, la princesse donna le jour à un fils qui prit le titre de duc d’Or-

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