CALLOT
Jacques Callot, né à Nancy en 1593, était fils d'an héraut d'armes de Lorraine, qui, le destinant .à suivre la même carrière que lui, le mit à l'école, afin qu'il apprît à lire et à écrire. Tout alla bien d'abord ; Jacques ne manquait ni de docilité ni d'intelligence; mais â mesure qu'il grandit, il sentit se développer en lui une grande aversion pour la profession paternelle, aversion qui ne venait que du goût qu'il avait pris pour une autre que sans doute on ne lui permettrait pas de suivre. Son plus grand plaisir et son occupation la plus assidue étaient de dessiner sur ses livres, sur ses cahiers, et de graver, à l'aide de son couteau, sur les tables de la classe ou sur les arbres du jardin, des portraits et des figures de toutes sortes, que ses camarades contemplaient avec étonnement et curiosité.
Ce goût prononcé pour le dessin inquiéta son père, gui lui défendit expressément de s'y livrer et confisqua sans pitié les crayons et les modèles que l'enfant était parvenu à se procurer. Ce fut le sujet d'un grand chagrin. Jacques eût bien voulu obéir; mais quelque chose de plus fort que lui l'entrdnait ; il acheta de nouveaux crayons, de nouvelles estampes, et se remît au travail avec plus d'ardeur que jamais. Pendant quelque temps il se cacha si bien, qu'on ne soupçonna point sa désobéissance; mais il finit par se relâcher de ses précautions, et son père le surprit en flagrant délit. Maître Callot, vivant an milieu des camps, y avait pris une
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rudesse, une sévérité dont Jacques fit l'épreuve. Une pensée coupable vint alors à l'esprit de l'enfant : celle de s'arracher à cette autorité qu'on ne pouvait braver impunément ; il s'7 arrêta, la mûrit, et, un beau jour, trompant la surveillance dont il était l'objet, il s'enfidt du toit paternel.
Il marcha tant que ses jambes de douze ans le purent porter, et, sorti de la ville, se jeta à travers champs, dans la crainte d'être poursuivi. Le soir vint, et le pauvre enfant, harassé de fatigue, mourant de faim et de frayeur, commença à se repentir de ce qu'il avait fait. Il songea à l'inquiétude de sa mère, si bonne et si tendre ; il se reprocha amèrement les larmes qu'il lui coûterait, et, cédant à une bonne inspiration, il retourna sur ses pas. Mais il avait tant marché déjà, qu'à moins de faire rencontre de quelque charrette de paysan, il ne pouvait guère espérer de rentrer à la ville avant le lendemain. Il faudrait donc avouer sa fuite et les motifs qui la lui avaient conseillée. Que dirait maître Oallot, qui par malheur était aIoi*s au logis ? Quel châtiment infligeraitil à son fils rebelle ?
Jacques eut peur, et, ne sachant plus â quoi se résoudre, il s'assit sur le gazon qui bordait le chemin et fondit en larmes. Malgré son chagrin, malgré les tiraillements de son estomac, malgré les fantômes dont son imagination, bercée de contes terribles, peuplait les ténèbres devenues plus épaisses, il finit par s'endormir. H fut éveillé, au point du jour, par une troupe de bohémiens qui l'entouraient et qui s'étonnaient fort de rencontrer à cette heure matinale un enfant bien vêtu,
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couché tout seul au bord d'une route. Callot, un instant interdit à la vue de ces bizarres personnages, se rassura bientôt et leur conta ce qu'il avait fait.
Les vagabonds, au lieu de l'engager à retourner che^ lui, au risque d'être vertement réprimandé et puni par son père, l'invitèrent â les suivre en Italie, où ils se rendaient. Jacques, aussi peu instruit qu'on l'est à son âge, n'ignorait pas cependant que l'Italie comptait beaucoup d'hommes habiles dans l'art du dessin ; puis, comme ce qui l'avait fait le plus souffrir la veille était l'isolement, il accepta avec joie la proposition des bohémiens. TJn frugal déjeuner lui rendit des forces, et, sans oser songer à ses parents dont il s'éloignait, pour bien longtemps peut-être, il suivit ses étranges compagnons.
La troupe avait pour vivre plus d'une ressource : les vieilles femmes disaient la bonne aventure, les jeunes filles chantaient et dansaient sur les places publiques, les enfants mendiaient et les hommes se livraient à la maraude ou rançonnaient les voyageurs. Il y avait bien loin de là aux honnêtes principes dans lesquels Jacques avait été élevé; aussi regretta-t-il plus d'une fois son escapade et ne se la pardonna-t-il jamais. Il ne prit toutefois aucune part aux actes répréhensibles des bohémiens auxquels le hasard l'avait associé; il s'occupait pendant les haltes â dessiner les figures les plus expressives de ses compagnons, et, dans les villes où. ils passaient, les aventuriers vendaient ces dessins aux brocanteurs, ainsi que les autres objets provenant de leur suspecte industrie.
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La bande atteignît enfin l'Italie. Sans maître et sans antres modèles que ceux que lui offrait la nature, Callot avait fait de grands progrès, et ses dessins, si imparfaits qu'ils fussent, avaient un tel caractère de vérité et d'originalité, qu'ils ne manquaient guère d'acheteurs. Depuis longtemps il formait le projet de se séparer des bohémiens ; mais, surveillé de plus près que dans la maison de son père, il n'avait encore pu l'exécuter, quand, arrivé â Florence, il eut le bonheur d'inspirer de l'intérêt à un officier du grand-duc. Cet officier le prît sons sa protection, et, après lé départ des bohémiens, le plaça chez un graveur en renom, Remîgio Canta Oallina. Jacques reçut les leçons de ce maître avec une reconnsdssance et une attention extrêmes, et il en profita si bien, qu'au bout de très-peu de temps, il fut en état de copier les œuvres des grands peintres, travail qui développa son talent et forma son goût.
Après quelques années passées à Florence, Callot paitît pour Rome, où il espérait se perfectionner dans son art. A peine était-il installé dans cette ville, qu'il lut reconnu par des marchands de Nancy, amis de son père. Jacques fut heureux d'apprendre des nouvelles de sa fainille, qu'il n'avait pas oubliée et qu'il se réjouissait d'aller i-evoir, lorsque, devenu un grand artiste, il croirait avoir quelques droits â l'indulgence de maître Callot. Mais les honnêtes négociants ne voulurent pas laisser échapper l'occasion de ramener en France cet enfant prodigue dont on avait tant pleuré la perte, et, leurs affîtii*es terminées, ils forcèrent Jacques à partir avec eux.
Le désir d'embrasser ses parents et de se faire pardonner
sa fuite, qui lui pesait sur la conscience, empêcha Callot de résister et le soutint pendant une partie du voyage ; mais plus on approchait de Nancy, plus il redoutait les suites de sa soumission. Quoiqu'il fût encore bien jeune, il avait passé, depuis, son départ de la maison paternelle, par trop d'épreuves pour que sa raison ne se fût pas précocement mûrie ; ce qu'il craignait, ce n'étaient plus les reproches ni les punitions, c'étaient les efforts que ne manqueraient pas de faire son père et sa mère pour l'arracher à la carrière qu'il s'était choisie, et le goût qu'il avait montré dès l'enfance était devenu en lui une irrésistible vocation.
Il continua, pendant quelquesgours encore, son chemin, en proie â une inquiétude qui lui ôtait le sommeil et l'appétit ; puis, prenant enfin une détermination, il abandonna les marchands et reprit la route de l'Italie. Mais la pensée de ceux qu'il n'avait pas cessé de chérir, et dont il s'éloignait encore une fois comme un ingrat, ralentissait son ardeur, et il n'y avait guère qu'une semaine qu'il était séparé de ses compagnons de route quand son frère aîné, averti par eux, se mit à sa poursuite. Il l'atteignit avant sa sortie de France, et Jacques n'eut pas de peine à se laisser emmener par lui jusqu'à Nancy.
Callot avait eu bien tort de craindre un accueil sévère : n'y a-t-il pas dans le cœur d'un père et d'une mère un inépuisable trésor d'indulgence et d'amour? Introduit par son aîné, Jacques se jeta en pleurant aux genoux de maître Callot, qui, après de vains efforts pour garder la froideur dont il avait armé son visage, ouvrit les bras au fugitif et le serra tendrement contre son cœur. Sa mère
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n'easaya pas de dissimuler la joie doDt l'inondât le retour de cet enfant tant aimé ; elle ne songea pas même à lui reprocher les larmes qu'il lui avait coûtées; elle le revoyait, tout était oublié.
Maître Callot parla bien encore, il est vrai, du noble métier des annes ; mais Jacques lui ayant répondu en étalant devant lui les dessins qu'il avait apportés d'Italie^ le vieillard ne put s'empêcher de les admirer, et, prenant les mains de son fils, il lui dit :
— Sois donc artiste, puisque tu le veux.
Callot, ravi d'avoir enfin obtenu ce consentement, n'osa parler aussitôt d'un second voyage en Italie ; il comprit qu'il devait consacrer qi:^^ que temps à sa famille, que son absence avait tant attristée ; et pour que ce retard ne nuisît point à son avenir, il s'exerça, sous la direction de Philippe Thomassin, à manier lo burin. La peinture avait pour lui peu d'attraits, mais il ne tarda point à exceller dans la gravure ; et quand enfin il eut dit adieu à sa ville natale pour retounier en Italie, le grand-duc de Florence Côme II, charmé de son rare talent, le retint à sa cour et le combla d'honneurs et de présents.
C'est à Florence que Callot commença à graver â l'eauforte ces petits sujets dans lesquels iJ a déployé toute l'abondance et la finesse de son génie. Sa réputation grandit promptement, et il ne put revenir en Lorraine qu'après la mort de Côme, qui l'avait pris en haute estime et lui portait une affection toute particulière. I^'amour de la patrie lui fit alora repousser toutes les offres qui lui furent faites pour l'engager à se fixer défipitivement à, Florence ; il reyipt à Nancy, oîi le duo de
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Lorraine raccneillit avec distinctîan et lui assara une position brillante. Jacqaes continua de travailler avec autant d'ardeur que sli eût eu encore son nom et sa fortune à faire.
Louis XIII, ayant entendu vanter son talent, l'invita à venir à sa cour et lui confia le soin de graver le siège de la Rochelle et la prise de Pîle de Rhé. Callot s'en acquitta de manière à mériter les suffrages de tous les connaisseurs et à obtenir la bienveillance du roi et du cardinal de Richelieu. Quelque temps après, la guen*e qui avait pour but l'abaissement de la maison d'Autiiche ayant écliaté, la ville de Nancy fut prise par les troupes françaises. On sait que la Lorraine fut gouvernée par la postérité de Gérard d'Alsace jusqu'en l'an 1785, époque à laquelle le traité de Vienne la réunît à la France, à la condition que Stanislas Lecânski, dépouillé du trône de Pologne, régnerait jusqu'à sa mort sur ce duché érigé en royaume.
Louis XIII ordonna à Callot de représenter la prise de Nancy comme celle de la Rochelle et de J'île de Rhé ; mais Callot n'était pas Français, il était Lorrain. Il avait appris avec douleur l'échec éprouvé par le duc, son maître, et le désasti'e de sa ville bien-aimée ; mais il n'avait pas songé qu'on pourrait lui demander d'éterniser par son burin le souvenir de cette défaite et de cette désolation. Il supplia le roi de l'en dispenser et lui expliqua les motifs pour lesquels il se trouvait dans l'impossibilité d'obéir. Un des seigneurs présents à cette entrevue de Louis XIII et de son graveur crut faire sa cour au roi en essayant d'intimider Callot par des menaces.
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— Sire, voici ma m^n droite, répondit Jaoqaes» vous pouvez la £iire abattre, et je vous jure que je la couperais plutôt moi-même que d'obéir aux ordres de Votre Majesté.
Le roi admira le patriotisme et le courage de l'artiste, lui promit de n'exiger de lui rien de ce que l'honneur le plus rigoureux pourrait blâmer, et lui promit une pension de 3,000 livres pour l'attacher à son service. Callot remercia Louis XIII et le pria de trouver bon qu'il n'acceptât point ces propositions, si brillantes et si flatteuses qu'elles fussent, et d'agréer qu'il retournât en Lorraine, afin que personne ne pût l'accuser d'abandonner son pays pour ceux qui s'en étaient déclarés les ennemis, et que lui-même ne pût se reprocher d'avoir quitté le duc de Lorraine vaincu, pour vivre des bienfaits du vainqueur.
Louis XIII, tout en regrettant de perdre ce grand artiste, ne put s'empêcher de louer son désintéressement et sa grandeur d'âme, et le laissa libre de quitter Paris dès qu'il le voudrait. Jacques, rentré à Nancy, y reprit son travail; et lorsqu'il mourut, à l'âge de quarante-deux ans, le recueil de ses gravures ne contenait pas moins de seize cents pièces.
Personne n'a égalé ce msdtre dans l'art de représenter les grotesques. Les vieillards, les mendiants, les estropiés, les figures bizarres prenaient sous son crayon une vérité saisissante. On suppose que le temps qu'il passa dans sa première jeunesse avec Jes bohémiens lui fournit les principaux types qu'il a reproduits et variés avec tant de bonheur. Les Foires^ les Marchés^ les Supplices^ les Scènes de taverne^ les Misères de la guerre^ la grande et
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la petite Passion^ VÉventatly le Parterre^ la grande rue de Nancy^ sont, parmi les œuvres . de Callot, les plus recherchées des amateurs.
Il a gravé au burin, et plus souvent à l'eau-forte ; cette dernière manière est la plus estimée. L'esprit et la finesse de sa pointe, la fécondité et le feu de son génie, l'expression de ses figures, le choix et la distribution des sujets, la variété de ses groupes, dans lesquels n'existe aucun contraste forcé, la facilité du travail, la manière dont il a su donner aux plus petits détails quelque chose de piquant et de neuf, le placent au rang des artistes les plus célèbres. Sa conduite â la cour de Louis XIII en fait un noble et courageux citoyen ; enfin, sa probité, la bonté de son cœur, son empressement â secourir les victimes de la guerre, sa compassion pour tous ceux qui soufiraîent le recommandent â l'estime comme ses talents à l'admiration de la postérité.