‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 28 sur 36 · ALBERT DURER · texte numérisé non relu

ALBERT DURER

Albebt Dubbb, la gloire de l'école allemande, naquit à Nuremberg en 1471. Son père, originaire de la Hongrie, était venu depuis quelques années se fixer en Allemagne, pour se perfectionner dans l'orfèvrerie, et il était devenu très-habile dans cette profession qui touche de très-près â l'art. Albert fut son second fils, et quatorze autres enfants lui naquirent ensuite. Durer éleva dans la crainte de Dieu et l'amour de la vertu cette nombreuse famille, et, voulant créer une position â chacun de ses enfants, il étudia avec grand soin leurs caractères et leurs goûts. Albert se distingua de bonne heure par son intelligence, sa douceur, son application â l'étude, et ce fut lui que son père choisit pour lui succéder un jour. Quand il le trouva assez instruit, il commença â lui enseigner l'orfèvrerie.

Le jeune Durer faisait tous ses efibrts pour contenter son maître, et au bout de quelques années il travaillait

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avec beaucoup de goût l'or et l'argent. Mais les orfèvres se trouvant alors fréquemment en rapport avec les peintres, qui leur fournissaient les dessins à exécuter sur les pièces d'orfèvrerie, Albert, après avoir admiré longtemps leur talent, essaya de copier, sans le secoura d'aucun conseil, quelques petits tableaux qui ornaient la maison paternelle. Il n'y réussit pas d'abord ; mais, à force de travail, il parvint à n'être pas trop mécontent de ces essais, et il exprima à son père le désir qu'il éprouvait de quitter l'orfévrerie pour la peinture. Durer, ne voyant dans ce désir qu'un de ces caprices auxquels cèdent trop facilement les jeunes gens, réprimanda son fîls et lui défendit de s'occuper désormais d'autre chose que de la besogne qu'on lui donnait.

Albert promit d'obéir, et il tint parole pendant quelques mois ; puis, un jour, une belle image de la Vierge ayant été achetée par sa mère, il oublia la défense qu'il s'était engagé à respecter et passa une partie de la nuit à copier cette image. La lumière de sa lampe le trahit, et, pendant que, tout entier à sa joie, il achevait sa madone, la porte de sa chambre s'ouvrit,- et Durer entra. Kappelé aussitôt à lui-même, Albert, confos de sa désobéissance,, se leva, et, s'approchant de son père, lui en demanda humblement pardon.

— Je croyais avoir en vous un fils soumis et respectueux, lui dit celui-ci, et je vois avec regret que je me trompais.

— Rétractez cette parole, je vous en supplie, mon père. Je vous vénère, je vous aime, et je n'ai pas eu l'intention de vous offenser. Depuis votre défense, je n'avais

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pas touché un crayon, et je ne sais comment il se lait qu'en voyant cette belle image, je ne me sois plus souvenu de la promesse que je vous avais faite. Vous m'en voyez honteux et repentant; encore une fois, pardonnezle-moi.

— Il n'est pas l'heure de causer longuement ; vos frères et vos sœurs dorment, faites comme eux. Demain j'aurai à vous parler.

Albert s'inclina, et l'orfèvre n'avait pas encore regagné sa chambre, que l'esquisse était rangée et la lampe éteinte. Mais quoique le jeune homme eût bien voulu dormir, comme son père le lui conseillait, la pensée de la réprimande qui l'attendait sans doute au réveil tint ses yeux ouverts pendant plusieurs heures. Ce n'était pas que Durer fàt un père bien dur; il ne parlait jamais à ses enfants que le langage de la raison ; mais précisément parce qu'il était bon, un mot sévère devenait dans sa bouche une punition redoutée.

Le jour vint, Albert se leva, et, après la prière à laquelle assistait toute la famille, il suivit son père dans son cabinet. Mais,- au lieu des reproches qu'il s'attendait à recevoir, il vit Durer lui tendre la main. Il la prit et la porta à ses lèvres avec tendresse et reconnaissance.

— J'ai pensé beaucoup à vous cette nuit, mon fils, lui dit le vieillard. Je crois qu'en eflfet vous pourrez réussir dans la peinture. Venez avec moi, je vais vous conduire chez Hupse Martin.

Qu'on juge de la joie d'Albert : Hupse Martin était, comme peintre et graveur, en grande réputation à Nu-

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reinberg, et depuis longtemps le jeune orfèvre rêvait au bonheur d'être un jour admis au nombre de ses élèves. Sous la direction de ce maître, le jeune Durer devint habile dans la gravure et commença à peindre. Ayant ensuite quitte l'atelier de Martin pour celui de Michel Wolfmuth, qui s'occupait plus particulièrement de peinture, il s'adonna à l'étude de cet art et à celle de l'architecture.

Il resta chez Wolfmuth jusqu'à l'âge de vingt et un ans, se livrant à un travail assidu et surpassant toutes les espérances que ce savant maître avait conçues de lui. Non content d'écouter attentivement ses leçons, Albert, pour les mieux graver dans sa mémoire, en écrivait cha« que jour le résumé, et, grâce à cette précaution, il put, quelques années plus tard, publier des traités de perspeor tive et d'architecture civile et militaire, ouvrages qui ajoutèrent beaucoup à sa réputation.

En 1492, il se rendit à Colmar, où les frères Schon* ganer, étonnés de trouver tant de talent dans un jeune homme, lui firent un excellent accueil. Albert travailla pendant deux ans à Colmar et revint â Nuremberg, où il épousa la fille d'un habile mécanicien. Albert Durer s'était fait une manière de peindre et de graver qui n'était point celle de ses maîtres, et l'on ne tarda pas â juger ses ouvrages bien supérieurs â tout ce qu'avaient fait jusque-là les artistes allemands.

Albert, heureux d'être parvenu par son talent à se créer une position assurée, ne connaissait pas l'ambition qui tourmente souvent les hommes de génie ; il ne sou • haitait qu'une chose; pouvoir vivre en paix dans son

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ménage et trouver, pour se délasser après une journée de travail, la société d'une femme aimante et dévouée. Ce vœu ne ftit point réalisé : la compagne qu'il s'était choisie était d'humeur acariâtre et tracassière, et quelques concessions que pût faire l'artiste, il ne pouvait calmer ses emportements ni se soustraire à ses persécutions.

Ce fut une cruelle découverte pour Albert ; sa vie entière était empoisonnée ; il ne se plaignit pas, mais il en ressentit un tel chagrin, que ni fortune ni honneurs ne purent le consoler. L'empereur Maximilien, ayant vu de lui quelques tableaux, l'appela à sa cour et l'y reçut avec la plus grande distinction. Il lui confia la décoration de son palais, et, son estime pour l'homme égalant bientôt son admiration pour l'artiste, il se fît un plaisir de venir le voir travailler et de s'entretenir avec lui.

Un jour qu'Albert dessinait un groupe sur la muraille, l'empereur remarqua que l'échelle sur laquelle il était monté vacillait un peu et fit signe à l'un des gentilshommes de sa suite de la soutenir. Celui-ci, surpris de recevoir un tel ordre, fit un pas en arrière, et, appelant un de ses domestiques, il lui commanda de tenir l'échelle. Maximilien congédia d'un geste le serviteur, et, s'approchant lui-même du peintre, ne quitta le pied de l'échelle que quand le dessin fut achevé. Alors, Albert étant descendu, l'empereur le créa gentilhomme et lui donna pour armoiries trois écussons d'argent sur champ d'azur.

— Sachez, dit-il à ses courtisans, que le titre que j'accorde à Albert Durer ne l'élèvera dans l'estime d'aucun homme sensé ; car il doit à son talent une noblesse bien

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autrement grande et illustre que celle de pas un de vous. TJn acte de notre volonté impériale peut faire un comte et un duc, tandis qu'il n'appartient qu'à Dieu de faire un artiste.

Albert resta quelque temps à la cour et fit, outre de beaux morceaux de peinture, un grand nombre de gravures très-estimées. De retour à Nuremberg, il continua de chercher dans le travail une consolation à ses ennuis. De toutes parts lui arrivaient des commandes auxquelles il avait peine à suffire ; les rois et les princes se disputaient ses gravures et ses tableaux. Charles-Quint et Ferdinand, roi de Hongrie, le comblèrent de présents et de témoignages d'affection, et tous les personnages considérables de Nuremberg briguèrent son amitié. Maisi quoique plein de bienveillance et de politesse envers tout le monde, il n'était pas prodigue du beau titre d'ami ; car il comprenait dans toute leur étendue les qualités qu'il exige et les devoirs qu'il impose. On voit par les lettres qu'il écrivit d'Italie au sénateur Pirkheimer, qu'il regardait cet ami comme un autre lui-même et ne craignait pas de lui ouvrir son cœur tout entier.

Parlons un peu de ce voyage d'Italie, qui fut l'époque la plus heureuse de la vie de notre artiste. Albert Durer avait trente-quatre ans lorsqu'il voulut visiter la patrie de Michel- Ange, de Raphaël et du Titien. Ceux qui l'aimaient véritablement lui conseillaient depuis longtemps ce pèlerinage artistique; mais sa femme, qui prenait un malin plaisir à contrarier tous ses goûts, l'empêcha, tant qu'elle le put, de suivre cet avis. Albert, doué d'une intelligence supérieure, d'une âme grande et noble, d'un

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génie puissant, mais par-dessus tout ami du calme, avait pris l'habitude d'obéir â son exigeante compagne, et il ne trouvait pas dans son cœur la force de secouer le joug. Il fallut que Pirkheimer l'y décidât par d'instantes prières.

Enfin le peintre se mit en route. Dans les différentes villes d'Allemagne où il s'arrêta, on lui rendit les plus grands honneurs ; car son nom était devenu populaire. A Venise, l'accueil fut» plus enthousiaste encore : tout ce que cette bell'e cité comptait d'artistes s'empressa autour d'Albert, dont les magnifiques gravures avaient été répandues en Italie. La confrérie des marchands allemands obtint la préférence sur tous les coi-ps qui demandaient un tableau à l'illustre visiteur. Albert fit pour ses compatriotes résidant â Venise un Saint Barthélem.7/, qui fut trouvé admirable et qu'on lui paya 110 florins. Tous les nobles vénitiens voulurent voir ce peintre habile et se disputèrent l'honneur de lui offrir l'hospitalité. Entouré de tant de témoignages flatteurs. Durer oublia ses chagrins domestiques et laisaa tous ceux qui le virent aussi enchantés de son charmant esprit, de ses manières affectueuses et de son aimable gaité, que de son rare talent.

En quittant Venise, il se rendit à Bologne, et n'y fiit pas moins bien accueilli. Il y consacra quelque temps â l'étude de la perspective, et il se disposait à partir pour Rome quand des affaires l'obligèrent à retourner en Allemagne. Il dit adieu à regret à ce beau ciel de l'Italie BOUS lequel il avait senti s'épanouir son cœur et se développer son génie, et reprit tristement le chemin de

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Nuremberg. Le premier ouvrage qu'il fit, au retour de ce voyage, fut son portrait, quHl envoya à Raphaël. Il avait eu la joie de voir cet incomparable artiste, et tons deux s'étaient promis de renouer connaissanœ à Rome. Ce portrait, peint à gouache sur une toile très-fine, excita l'admiration de Raphaël, qui s'empressa de remercier Albert par une lettre des plus amicales et par l'envoi de plusieurs dessins fort précieux.

Pendant quatorze ans. Durer travailla sans relâche, tantôt peignant, tantôt gravant, ta»tôt sculptant, et chaque jour ses œuvres acquirent un nouveau degré de perfection. Sincèrement religieux, il s'est plu à repré* senter des sujets sacrés. Les christs d'Albert Durer sont aussi merveilleusement beaux et divins, la foi seule a pu leur donner ce caractère d'une simplicité sublime.

On regarde comme le chef-d'œuvre d'Albert Durer dans la peinture, le Sauveur swr la croiocj environné d'une Gloire et ayant à ses pieds des empereurs, des cardinaux et des papes. Quant à la gravure, on cite un Saint Jérôme méditcmt sur les Eeritv/res^ qui est peutêtre ce que cet art a produit de plus beau jusqu'à nos jours.

En 1520, Albert Durer fit un nouveau voyage ; mais ce fut vers les Pays-Bas, et non vers l'Italie, qu'il se dirigea. Il y fit connaissance avec Lucas de Leyde, qui lui oflErit sa maison et avec lequel il vécut pendant quelques mois comme avec un excellent fi^re. En se séparant, ils se firent mutuellement don de leur portrait, et, quoique éloignés l'un de l'autre, ils ne s'oublièrent jamais. L'artiste allemand fut parfaitement accueilli à Anvers, qui

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comptait alors un grand nombre de peintres réunis en corporation. Us donnèrent en son honneur un banquet, auquel le public fut admis, afin que chacun pût voir l'illustre étranger. La foule ne manqua point â cet appel, et Albert, rendant compte de ce voyage dans son Journal des ArtSy dît plaisamment qu'à l'empressement de ce peuple qui s'écrasait de chaque côté des tables pour parvenir jusqu'à lui, il était tenté' de se prendre pour M. CéUbHté.

Le couronnemeiit de Charles-Quint ayant eu lieu vers cette époque. Durer se rendit à Aix-la-Chapelle pour assister aux fêtes données en cette solennelle circonstance. L'empereur voulut le voir et lui témoigna toute l'estime qu'il faisait de son talent. Enhardi par la bienveillance de Charles-Quint, Albert offrit à l'archiduchesse Marguerite, fille de ce même Maximilien qui avait si noblement vengé l'artiste des dédains d'un gentilhomme, le portrait de son auguste père ; mais la princesse le refiisa. Albert en éprouva beaucoup de peine, et, quelques antres contrariétés s'étant jointes à cette humiliation, le peintre revint à Nuremberg.

Là, il reprit sa chaîne ; car, en vieillissant, la femme qui avait l'honneur de porter son nom n'avait point appris à apprécier son génie et ses excellentes qualités, et, ne songeant point â se corriger, afin de lui rendre la vie plus douce, elle était devenue un véritable fiéau. Albert eut besoin de toute la patience, de toute la résignation d'un chrétien, pour supporter ce supplice de chaque jour. H s*était flatté de parvenir â s'y habituer; mais on ne sliabitQe point à se voir méconnu et persécuté. Le

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chagrin s'empara de son cœur ; sa santé n'y put résister, et, après avoir langui quelques années, il mourut, âgé seulement de cinquante-sept ans.

On admire dans les ouvrages d'Albert Durer une imagination vive et féconde, un génie élevé, .une exécution ferme, un fini prodigieux et une couleur brillante. Toutefois il n'a pu éviter entièrement les défauts des peintres, ses compatriotes : un dessin trop raide et un style trop sec. Il est â regretter aussi qu'Albert ait un peu négligé l'art de la perspective dans la dégradation des couleurs et l'étude des costumes. Ce ne fut pas moins un homme de grand génie. Il se forma seul et racheta les imperfections de son travail par le sentiment, l'énergie, la passion, qui font de ses compositions, soit peinture, soit gravure, autant de drames et de poèmes.

Albert Durer a laissé un très-grand nombre de gravures sur bois, sur cuivre, sur fer, sur étaîn, et une multitude de dessins à la plume et au crayon. H a parfaitement réussi dans le portrait et a fait aussi des paysages qui plaisent par beaucoup de piquant et de grâce. Cet artiste a été le meilleur graveur de son siècle, et Raphaël fut si fi'appé de la beauté de ses estampes, qu'il engagea Antonio Raimondi â étudier la manière de l'habile étranger et occupa depuis sans relâche son burin.

Albert Durer a écrit sur la géométrie, la perspective, et les proportions des figures humaines.

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