‹ Les Princes De La Jeune CritiqueChapitre 14 sur 15 · PRÉFACE. XLV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XLV

Mais regardez-y de près. Leur effacement voulu n'est qu'un trompe-l'œil. Chacun d'eux a bel et bien sa conception de l'art et de la vie. Considérez celui qui se borne à déclarer qu'une chose lui plaît ou lui déplaît; il a beau taire et peut-être ignorer le pourquoi de son sentiment ; soyez sûrs qu'il en a un ou plusieurs. Par nonchalance, par crainte de prêter le flanc aux attaques, il a pu s'épargner la peine de coordonner les principes secrets auxquels il obéit ; mais rien de plus facile pour un lecteur attentif que de les découvrir; il suffit d'examiner les jugements qu'il rend pour surprendre très vite les considérants tacites qui les motivent. Quant au critique anodin, qui réduit trop humblement son rôle à contresigner les arrêts de la foule, s'imagine-t-il que les applaudissements ou les sifflets du public n'aient point de cause ? Ignore-t-il que tous ces anonymes qui composent la foule cèdent à un ensemble de mobiles très complexes, préjugés, conventions, habi-

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tudes d'esprit, et qu'ils ont ainsi leur rhétorique et leur poétique, vagues, obscures, instinctives, rudimentaires tant qu'on voudra, suffisantes pourtant pour leur permettre d'exprimer clairement leurs préférences. II élude inutilement toute discussion de principes. Du moment qu'il adopte et prend à son compte les opinions populaires, on a le droit de réclamer qu'il en rende raison; ot dès lors nous voici ramenés et acculés à cette discussion inévitable.

Puisqu'on ne peut dire qu'une chose est belle ou laide, sans que cette simple affirmation contienne sous-entendue une théorie du beau, le plus franc et le plus sage pour un critique est, me semble-t-il, de se faire cette théorie aussi large et aussi solide que possible.

J'entends ici un chœur de récriminations:

« Vous voulez donc ressusciter cette vieille critique qui ne reconnaissait qu'un type immuable de beauté, qui en donnait une défini-

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tion arbitraire et rigide comme un dogme, qui dès lors, pour apprécier toute œuvre nouvelle, n'avait plus qu'à la comparer à cette unité de mesure ! Allons ! refaisons un code officiel du beau, dont nous appliquerons aveuglément les articles. Comme ce sera commode et rapide ! »

Eh non ! je déteste autant que personne cette critique impérieuse et intolérante qui prétend emprisonner la littérature dans une forme toujours la même. Mais je ne me crois pas obligé pour cela de sauter à l'extrême opposé. Entre le despotisme et l'anarchie, entre une doctrine étroite et l'absence de toute doctrine, il y a des degrés.

Je voudrais seulement que mon critique se fût fait une philosophie de l'art à son usage et qu'il avouât bravement ses principes, si bien qu'en se prononçant sur la valeur d'un homme ou d'un é«rit il laissât toujours aux lecteurs, non pas le droit platonique, mais la facilité de contrôler, com-

XLViii LES PRINCES DE LA JEUNE CRITIQUE.

battre, amender son appréciation personnelle.

Je voudrais qu'il eût ses idées arrêtées sur les principaux problèmes de Testhéti que aussi bien que sur les rapports de la littérature et de la morale.

Je voudrais qu'il eût assez réfléchi sur les conditions où naît une œuvre de haute valeur pour qu'il pût être de bon conseil et dire, par exemple, à un novice : « Prenez garde !

Tel genre littéraire ne peut guère fleurir dans l'époque actuelle. Tel sujet ne convient pas à votre tempérament. Tels procédés de style sont en contradiction avec le but que vous visez. »

Je voudrais qu'il eût assez approfondi les causes qui produisent les changements du goût littéraire, pour qu'il sût pressentir aujourd'hui ce qui plaira demain et qu'il osât dire aux indécis : « Telle école a fait son temps. Le public sent le besoin d'autre chose. Engagez-vous dans cette voie nouvelle. Le succès vous y attend. »

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Je voudrais qu'il fût assez historien-philosophe pour qu'en intervenant dans le présent au nom du passé il pût donner à ses paroles, non plus le faible poids d'une opinion personnelle, mais l'autorité d'une vérité scientifiquement établie sur les faits positifs et sur les lois naturelles de l'esprit humain.

Je voudrais... Je voudrais encore bien des choses ; mais la liste de mes exigences est déjà trop longue; trop longue aussi cette causerie-préface. Que voulez-vous? je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte. Un indiscret me demandera peut-être quel est celui des critiques étudiés par moi qui me paraît se rapprocher le plus du critique idéal dont je viens d'esquisser le portrait. Je lui répondrai : « Lisez et voyez vous-même. »

Je n'ajouterai qu'un mot. Les Anglais appellent un homme de talent : « a man of many parts. » Cela pourrait s'interpréter ainsi : un homme en qui se rencontrent une grande partie des facultés qui formeraient une in-

telligence complète. On retrouvera sans nul doute réparties entre les critiques dont j'ai parlé la plupart des qualités maîtresses qui constitueraient, selon moi, le critique parfait.

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