‹ Les Princes De La Jeune CritiqueChapitre 13 sur 15 · PREFACE. XXXVII · texte numérisé non relu

PREFACE. XXXVII

Tœuvre qu'il examine de trahir tous ses secrets; il y surprend les éléments étrangers ou de mauvaise qualité qui la gâtent ; il découvre de la sorte ce qui échappe au vulgaire; il fait dire au lecteur : « Comme c'est vrai! Et je ne Tavais pourtant pas remarqué! » Il révèle parfois un auteur à lui-même ; il Taide du moins à prendre conscience de son talent propre, à dégager son originalité, à trouver sa véritable voie.

Doublez maintenant cette sagacité d'une extrême promptitude de coup d'œil et de plume : car le critique au jour le jour est un improvisateur. A peine a-t-il quelques heures pour former et pour écrire son avis sur un ouvrage qui a coûté des mois et des années de travail. Il est condamné souvent à s'exécuter après une simple lecture, après une seule audition. En vain voudrait-il réfléchir, mûrir sa pensée, surveiller ses paroles. Le public est là qui le presse, aflamé, et Sa Majesté le Public ne lui pardonnerait pas

d'avoir failli attendre. Il est habitué à recevoir sa pâture à jour fixe. Mal venu qui tromperait son appétit.

Jadis (c'est-à-dire il y a vingt ou trente ans), quand une pièce nouvelle paraissait sur la scène, on patientait, pour avoir l'opinion de la presse, jusqu'au lundi suivant, jour consacré aux feuilletons dramatiques ; à présent, quand les journaux ne la racontent avant qu'elle ne soit jouée, c'est au sortir de la première représentation, vers deux heures du matin, que le journaliste chargé de la soirée théâtrale, le soiriste, jette sur le papier ses impressions. Il faut bien que l'abonné puisse les dévorer toutes chaudes avec son premier déjeuner! Même pour le lundiste en titre, le sursis n'est pas long. Oli ! qui dira les scrupules douloureux dont est assailli un critique réduit ainsi à lancer ses jugements à la volée, pour peu qu'il ait de conscience et d'amour du bien dire? N'aura-t-il pas hasardé une expression qui dépasse sa pensée, écrasé

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au passage quelque pauvre diable d'acteur ou d'auteur qui n'en peut mais? N'aura-t-il pas, dans un moment d'oubli, laissé échapper quelque bévue qui demain fera rire tout Paris à ses dépens ou bien avancé le contraire de ce qu'il disait la semaine dernière? Heureusement pour lui qu'il a la ressource de se déjuger tant qu'il voudra ! Ses lecteurs ont encore moins de mémoire que lui. Les feuilles où il écrit sont comme les feuilles des bois : autant en emporte le vent. J'en sais qui pour plus de sûreté n'ont jamais recueilli en volume les articles qu'ils ont ainsi semés à l'aventure.

On l'envie souvent, ce critique à la tâche , on l'imagine de loin redouté^ respecté, faisant, comme on dit, la pluie et le beau temps. Mais quand je songe à l'énorme quantité de choses qu'il doit lire ou voir pour en trouver une qui soit seulement médiocre ; à la dose d'opium et d'ennui qu'il est forcé d'absorber sans répit; aux prodiges d'agilité qu'il fait

pour sauter avec grâce de la prose à la poésie, du roman au théâtre, de la tragédie à Topérette; au gaspillage incessant où il dépense en menue monnaie le meilleur de lui-même ; alors je suis tenté de le prendre en pitié et je souhaite à mon critique modèle une prodigieuse facilité de travail pour venir à bout d'une besogne pareille sans trop de fatigue et de nausées, comme je lui souhaite un bagage sérieux de connaissances pour n'avoir pas trop vite le cerveau vidé par ce perpétuel monnayage de son savoir et de sa pensée.

Voulez-vou» que nous fassions l'inventaire de ce bagage? Lui suffira-t-il de bien connaître le présent? C'est quelque chose sans doute d'avoir durant des années suivi pas à pas la production courante, frôlé les cénacles, fréquenté les auteurs en vogue, pris part aux querelles littéraires. On est riche de souvenirs et d'anecdotes qui peuvent à l'occasion tenir lieu d'idées et qui plaisent toujours à notre époque friande de commérages. On a

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le prestige du soldat qui peut dire : J'étais à telle bataille. On est à même de se dérober au compte rendu de quelque œuvre insignifiante en parlant des grands hommes qu'on a coudoyés, des grandes luttes où Ton a été témoin et acteur. Mais il serait singulièrement au-dessous de sa tâche, le critique qui ne saurait que son temps et son pays. Le voyezvous s'extasier sur une copie qu'il prendrait pour un original, sur une vieillerie qui lui paraîtrait brillante de fraîcheur? Il serait capable de découvrir l'Amérique quatre cents ans après Colomb. Non, non, je veux qu'il ait vécu parmi les morts. Les morts expliquent les vivants; l'histoire se répète à maintes reprises ; un siècle en reproduit un autre ; par une sorte d'atavisme les petits-enfants ressemblent à leurs grands-pères. Que de fois les modernes plagient les anciens sans même s'en douter! Si le chemin où marche l'humanité n'est pas un cercle, s'il ne part pas d'un point pour revenir à ce même point, il sem-

ble du moins se dérouler en spirale, et, tout en se déplaçant incessamment, faire passer ceux qui le suivent par des phases analogues.

Le critique aura donc voyagé dans le passé ; il aura aussi, ne fût-ce que dans son fauteuil^ voyagé à l'étranger. Pourrait-il sans cela comprendre les déviations qu'un li\Te né à trois cents lieues de nos frontières fait parfois subir au génie national? Comment s'enfermer dans son coin de terre, quand les idées volent d'un bout du monde à l'autre avec la vitesse de l'électricité? Qui n'a remarqué dans l'art de la France actuelle des idées ou des formes qui viennent du Japon, de la Russie, à plus forte raison des contrées voisines?

Mais eût-il emmagasiné dans sa tête des échantillons de toutes les variétés du beau, eût-il amassé une provision de faits capables de lui fournir une multitude de rapprochements ingénieux avec la moindre œuvre nouvelle, le critique n'aurait pas encore tout ce

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qu'il faut pour remplir dignement ses fonctions.

Que fera-t-il, par exemple, quand deux •écoles seront aux prises? Et le cas est des plus ordinaires en notre siècle. Nous sommes loin du temps où les auteurs produisaient leurs œuvres presque aussi inconsciemment qu'un arbre ses fruits. Chacun tient aujourd'hui toute prête une théorie à l'appui de sa façon d'écrire et de peindre l'univers. . C'est à qui rendra des oracles sur l'avenir et les destinées de la littérature. C'est à qui lui tracera son programme. Le siècle a vu défiler tour à tour le romantisme, le naturalisme, le symbolisme, rillusionisme, que sais-je encore!

Jamais les systèmes en isme n'ont été plus nombreux, et chacun d'eux se complaît à définir l'art à sa manière, non sans traiter de haut quiconque ose l'entendre autrement.

Quelle sera l'attitude du critique entre les différents groupes qui se disputent le public comme une proie ? S'efFacera-t-il ? Se taira-

t-il ? N^aura-t-il point d'avis sur la direction que tel ou tel écrivain essaie d'imprimer aux intelligences ? N'aura-t-il pas de conseil à donner aux jeunes qui cherchent et tâtonnent ? Trouvera-t-il également bonnes toute œuvre et toute doctrine?

Le voulût-il, qu'il ne le pourrait pas. Je sais bien que par horreur du pédantisme, par crainte des règles tyranniques et conventionnelles, beaucoup de critiques de nos jours ont affecté de n'avoir aucune idée générale. Je sais qu'avec une modestie apparente et une prudence réelle ils se refusent à rattacher leurs jugements à des principes quelconques. .L'un se piquera de nous donner, sans plus, son impression du jour ou du moment, quitte à se contredire le lendemain, si tel est son bon plaisir. L'autre se fera de parti pris le greffier de l'opinion publique ; il jugera du mérite d'un livre par le nombre d'éditions quil a obtenues, de la valeur d'une pièce par les recettes qu'elle a fait encaisser.

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