Les princes de la maison royale de Savoie
Ce n’est point une histoire de la Savoie que nous avons eu la prétention d’essayer en publiant ce travail : notre but a été plus modeste. Nous avons voulu tenter de faire connaître les princes de la maison de Savoie, de cette antique race souveraine qui a donné quatorze princesses à la maison royale de France, en échange de dixhuit que celle-ci lui a donné de son côté; dont les annales ont été étroitement mêlées à celles de notre pays, quoique plus d’une fois ses chefs aient porté les armes contre nous, et dont la défense a rajeuni aujourd’hui, en les renouvelant, les plus belles pages de nos fastes militaires.
AVANT-PROPOS
Et encore, en tentant d’esquisser cette histoire des princes de la maison de Savoie, dont une branche était devenue au xvii* siècle complètement française, nous. ne prétendons pas non plus présenter aux lecteurs un travail original. Nous nous sommes contenté de nous entourer des principaux auteurs qui ont étudié le passé de ces contrées, et nous avons resserré en quelques pages ce qué Guichenon, Pingon, La Chiésa, Contiglioni, Niçard, et, dans des temps plus modernes, le marquis Costa de Beauregard, ont savamment et longuement raconté. C’est un résumé que nous avons eu le projet de faire, et rien de plus. Mais nous avons espéré ne pas avoir eu une pensée complètement dépourvue d’intérêt, car peu de personnes, croyons-nous, connaissent, même superficiellement, l’existence de ces princes qui, d’obscurs petits seigneurs sont devenus dès le moyen-âge de véritables souverains avec lesquels comptaient leurs voisins; puis des ducs, dont les Etats, par leur situation entre la France et l’Italie , augmentaient singulièrement l’importance; enfin des rois. D’autres ont étudié l’histoire des contrées qui composent aujourd’hui la monarchie sarde; pour nous, nous avons mis de côté, autant que cela se pouvait faire, le pays.
AVANT-PROPOS
pour ne voir que la famille de ceux qui le gouvernaient, suivre leur politique, constamment dirigée vers l’agrandissement de l’Etat, ses développements, ses progrès, en ne négligeant aucun des membres de cette maison.
Il y a, en effet, trois époques distinctes dans l’histoire de la maison de Savoie : au commencement, c’est-à-dire du temps des comtes, resserrés entre des voisins malveillants ou incommodes, ils ne peuvent que se maintenir sans trop s’étendre, jusqu’au comte Vert, qui triompha le premier de la féodalité. Sous les neufs premiers ducs au contraire, la maison de Savoie doubla presque ses Etats; mais pendant cette période elle reste comme sous le vasselage de la France : ses princes semblent avoir oublié leurs instincts belliqueux; ils s’occupent de l’intérieur du pays, des lois, des institutions, comme pour préparer leurs sujets aux longues luttes qui allaient commencer.
Emmanuel-Philibert, réduit au rôle de prétendant et à servir comme général dans les armées espagnoles, inaugure la troisième époque qui créa réellement l’indépendance politique de la Savoie, — on verra à quel prix , — couronnée par l’avénement de Victor-Amédée II à la dignité royale.
AVANT-PROPOS
Nous arrêtons notre récit à la Révolution française, pour le conduire sommairement seulement jusqu’à l’époque actuelle, destinée à être le point de départ d’une quatrième période pour la royale maison de Savoie.
Tel est en quelques mots notre plan : nous tentons de rapidement résumer une histoire imparfaitement connue, sans avoir entendu élever plus haut nos prétentions, et nous serons satisfait si seulement nous ne sommes pas demeuré trop loin du but que nous nous étions proposé. Nous publions de plus, sous la forme d’appendice, un document intéressant, plaquette aujourd’hui fort rare et dont nous avons retrouvé deux exemplaires à la bibliothèque de l’Ârsenal, tous deux imprimés en français, mais l’un à Turin et l’autre à Paris. Les Mémoires de ce qui s’est passé aux nopces des Infantes de Savoye en 1 608 donnent les plus curieux détails sur la cour de Savoie à celte époque, et la manière splendide dont se célébraient les mariages princiers. C’est à ce titre surtout que ce récit, exact comme un procèsverbal, m’a paru digne réellement des honneurs de la réimpression.
Courmelois, le novembre 1859.
LES COMTES DE SAVOIE
LES COMTES DE SAVOIE
Il n'est pas besoin de se perdre dans la nuit des temps pour étudier les origines de la maison de Savoie : elle remonte à Humbert aux blanches mains, seigneur de Maurienne, qui vivait au commencement du XI® siècle. Les seigneurs de Maurienne, — vallée, située entre la France, la Savoie et la Tarentaise, — figuraient parmi les anciens feudataires du royaume de Bourgogne et comptaient au nombre des vassaux do l’empire germanique, depuis le testament de Rodolphe III. On ne sait pas précisément d’où ils descendaient : les uns les ont cru Lombards, d’autres les ont fait sortir de la même souche quo les comtes du Genévois (I), c’est-à-dire des derniers rois de Bourgogne,
(I) Le comté de GenéTois, qu’il ne faut pas coufondre avec la Tille de Ge-
LES COMTES DE SAVOIE
mais les auleurs les plus sérieux abandonnent cette question sur laquelle la controverse est trop facile, et se bornent à croire que Humbert aux blanches mains, comte et gouverneur de Maurienne, à titre sans doute amovible, imita l’exemple des grands vassaux de la France et de l’Âllemagne, et rendit sa charge héréditaire (1).
Humbert paraît, pour la première fois, dans l’histoire, comme ayant accompagné, en qualité de vassal, Conrad II, contre l’armée du comte de Champagne, Eudes, qui revendiquait la couronne impériale comme neveu de Rodolphe III, et périt dans un combat en Lorraine, en 1036. Le baron de Faucigny et l’évêque do Maurienne avaient embrassé le parti contraire dans cette lutte, et il en résulta une guerre locale à la suite de laquelle on croit que les domaines d’Humbert furent amplement agrandis. À cette époque, en effet, ils ne se composaient que d’une faible partie de la vallée de l’Arc, avec Âiguebelles pour capitale et Charbonnières pour château-fort. L’empereur constitua probablement
Dire qui demeura toujours indépendante, est une ancienne prorince des Etats sardes, qui avait ponr capitale Annecy ; il échut à Humbert de Villars, d’oü il entra, en 1564, dans la maison de Savoie; il fut alors érigé en duché, et définitivement réuni en 1659.
(1) On ne peut pas plus ajouter foi aux systèmes qui tendent h le faire descendre de Witikind, des rois de Provence ou d’un prétendu frère de Hugues Capet. Humbert était fils de Berold ou Berthold, gouverneur d'Arles, croit-oii, pour le roi de Bourgogne, et qui se serait distingué par la défense de ses Etats contre les marquis de Suse et d’Ivréc. I.es auteurs de l’drt de vérifier let dates disent qu’il mourut très-Agé à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille.
Guichenon, à l’egard de la question d’origine, produit le texte d’un acte authentique, émané, le 33 avril 1583, des électeurs de l’empire, et qui constate la descendance des princes de Savoie de la maison de Saxe : <• Quia dux Sabaudiœ sit princeps sacri imperii, ex sanguine germano ducum Saxoniæ criundus ; » etc.
LES œMTES DE SAVOIE
alors un assez riche patrimoine à son fidèle vassal : une puissante féodalité se partageait ces contrées, et, dès le premier jour, la pensée constante des princes de la maison de Savoie fut d’absorber ces petites souverainetés qui, diocèses ou villes libres, s’administraient et vivaient dans une complète indépendance; quelques mots sont nécessaires à ce sujet pour l’intelligence du récit qui va suivre.
Trois marquisats avaient été établis par Charlemagne après la destruction du second royaume lombard pour la sûreté des frontières françaises : celui de Suse qui embrassait les vallées situées entre la Doire etlePosio; celui d’Ivrée qui s'étendait vers la Vallée d’Aoste et le Tanaro, et celui du Montferrat, postérieur aux précédents, qui renfermait Verceil, Ivrée et Turin. Les marquis d’Ivrée furent quelque temps eux-mêmes rois des Lombards, puis, à l’extinction de leur race, l’empereur Othon III supprima ce fief et le partagea entre le Montferrat et le marquisat de Suse. Les possesseurs de ce dernier ne subsistèrent pas non plus trèslongtemps, et au xi* siècle ceux de Montferrat avaient étendu leurs domaines jusqu’aux pieds de l’Âpennin, avec Casai pour capitale. Quand Adélaïde de Suse porta ces biens dans la maison de Savoie, elle en détacha quelques parties pour donner en dot à sa petite-fille, mariée à Boniface, cadet de la maison de Montferrat, et en obtint même de l’empereur l’érection sous lo nom de marquisat de Saluces et sous le vasselage des comtes de Savoie : il s’étendait de la Pelice auPesio, et avait une grande importance par sa situation géographique entre la France et le Piémont. D’autres marquisats se
LES COMTES DE SAVOIE
formèrent encore pendant la période du moyen-âge ceux de Final, de Savone, de Carreto, de Vasto, de Busca, mais en demeurant dans une position tout-àfait secondaire. Les empereurs consacrèrent volontiers ces subdivisions d’Etats qui assuraient leur influence en démembrant les domaines de seigneurs qui auraient pu être trop forts autrement ; ils reconnurent aussi un assez grand nombre de comtés et de baronnies qui formaient de ce côté des Alpes la féodalité la plus puissamment organisée. La plupart des évôcbés, en outre, se gouvernaient, au début, avec une indépendance absolue, et comme eux un certain nombre de villes, telles que Chiéri, Savillan, Coni, Mondovi, Alba et Asti (f).
C’est au milieu de toutes ces difficultés, de ces rivalités, que les successeurs d’Humbert aux blanches mains allaient avoir à agrandir et à fonder un Etat considérable à la place d’une obscure seigneurie. Humbert acquit d’abord de l’empereur le Chablais et le Valais, et il mourut vers l’an 4048, ayant eu de sa
( 1 ) Je ne crois pas inutile de rappeler de quels Etats est composée aujourd’hui la monarchie sarde ; elle a été successivement formée du comté de Savoie, puis du Chablais, capitale Thonon, limitrophe de la Suisse, donnée par l’empereur Conrad & Humbert aux blanches mains; du Cenévois; de la Tarantaisc, capitale Moutiers, et du comté de Maurienne; de la baronnie de Faucigny, chef-lieu Bonneville, réunie par mariage en 1233, enfin du Piémont.
La Savoie correspond aux provinces romaines des Alpes Grées et Pennines; elle fit partie de l’empire de Charlemagne; elle fût donnée, en 888, à Rodolphe, roi de Bourgogne transjuranc, et réunie à l’empire par Conrad le Salique, qui en investit Humbert de Maurienne.
Quant au Piémont, qui correspond A partie de la Gaule transpadane et de la Ligurie, il fut d'abord divisé, au moyen-âge, entre les marquis d'Ivrée, de Suse, de Montferral et de Saluces ; puis devint une principauté pour une branche de la maison de Savoie au xiii' siècle : l'annexion date de <418. Au xviii' siècle, le Piémont s’agrandit cousidérablcmeut par l’adjonction d’une portion du Milanais.
femme, nommée Amélie, plusieurs enfants parmi lesquels les deux fils aînés se succédèrent au comté de Savoie, et une fille épousa le comte de Zeringen.
Âmédée P' n'a pas laissé do traces bien importantes de son gouvernement : on ignore la date précise de sa mort fixée vers l’année 1069. L'historien Paradin raconte à son sujet une assez plaisante aventure qui lui serait arrivée quand il assista à Rome au couronnement de l’empereur Henri III. «Advint un jour que le comte, armé, se vint présenter à l’huis de la chambre où se tonoit le conseil, et ayant heurté, lui fut incontinent la porto présentée pour sa personne .seulement, le priant l’huissier du conseil de faire retirer cette grande troupe qui estoit à sa queue, à quoi ne voulant acquiescer, ne lui voulut l’huissier permettre l’entrée. Donc il persista encore si hautement que l’empereur oyant le bruit demanda que c’estoit ; l'huissier répond que c’esloit le comte de Maurienne qui menoit après soi un grand nombre de gentilshommes. — Lors, dit l’empereur, qu’on le laisse entrer et qu’il laisse sa queue dehors. — Ce qu’ayant entendu le comte répondit avec mécontentement ; — Si ma queue n’y entre avec moi, je n’y entrerai jà et vous eu quitte. — Ce qui décida l’empereur à céder et à faire ouvrir les porteAoutes grandes (1). »
^ I ) Je dirai une fois pour toutes que' les citations non autrement imliiiuées sont tirées de Guichenon.
LES COMTES DE SAVOIE
Amédée n’eut pas d’enfants d’Adalgise, sa femnae, et ses domaines firent retour à son frère, Othon ou Odon, qui s’intitulait comte de Savoie et de Maurienne, seigneur de Chablais, d’Aoste et de Valais, et qui devint, par son mariage , marquis de Suse. Ce mariage est môme à peu près le seul acte important de sa vie dont les anciennes chroniques nous aient conservé le souvenir : il ne survécut d’ailleurs qu’une dizaine d’années à Âmédée. 11 avait épousé Adélaïde, fille unique d’Ulrich Mainfroy, dernier marquis de Suse, veuvc'de Herman, duc de Souabe, et de Henri, marquis de Montferrat : elle vécut jusqu’en 1091 , ayant eu pour enfants :
Pierre de Savoie, auquel Adélaïde donna les titres de marquis de Suse et d’Italie, mais il n’eut de sa femme, Agnès de Guyenne, fille de Guillaume VI et d’Agnès de Bourgogne, que Agnès, mariée à Frédéric de Montbéliard, et Alix, épouse de Boniface, marquis de Saluces, par l’entremise de la comtesse Adélaïde ;
Amédée, qui succéda à son père;
Othon de Savoie, évôque d’Asti, et sous l’épiscopat duquel le pape Urbain II vint consacrer, en 4096, la nouvelle cathédrale ;
Berthe de Savoie, mariée à l’empereur Henri III de Souabe, dit le Vieil, qui voulut la r^udier, et ne se décida à la conserver qu’après avoir été prévenu par le pape que c les parents de Berthe, qui estoient puis-
LES COMTES DE SAVOIE
sants, se ressentiroient de cette injure et la vengeroient par les armes ; »
Adélaïde de Savoie, qui épousa Rodolphe, duc de Souabe, et depuis élu empereur.
L’obscurité de ces règnes empêche malheureusement de suivre l’origine de l’extension des Etats de Savoie pendant la période précisément la plus intéressante, et l’historien de cette maison, le marquis Costa de Beauregard , ne peut s’empêcher de regrettej vivement cette lacune qu’il a vainement cherché à combler. La vie du comte Amédée II, qui régna do 1 078 environ à 4 094, nous fournit cependant quelques détails. Lui et sa mère se trouvèrent naturellement mêlés, par leurs rapports de parenté, à la grande querelle entre le pape et l’empereur ; le comte servit activement d’intermédiaire à son beau-frère dont il épousa chaudement les intérêts, sans cependant se compromettre envers Grégoire VII; et en récompense il reçut de Henri, le Bugey, petit pays qui forme aujourd’hui une partie du département do l’Ain et qui était d’une grande importance pour Amédée en lui donnant pied sur le territoire français, au delà de la ceinture des Alpes qui semblait le séparer de l’Occident : on croit aussi qu’il se fit inféoder le marquisat d’Ivrée, auquel avait droit la comtesse Adélaïde, du chef de sa mère Berthe, fille du dernier marquis.
Amédée épousa Jeanne, fille de Gérald, comte de
LES COMTES DE SAVOIE
Genévois et de Gisèle, nièce du comte Raoul de Bourgogne : il n’eut que trois enfants, Humbert II, Constance, mariée à Boniface II, marquis de Montferrat, et Lucrèce à André Visconti, comte de Milan.
Amédée avait vivement protégé le mouvement monastique qui se faisait sentir dans la haute Italie, et il y appela lui-même encore quelques enfants de saint Benoit et de saint Augustin , qui là, comme partout ailleufs , furent les grands instructeurs des populations rurales. Guichenon enregistre avec soin les nombreuses donations faites par ces princes aux abbayes fondées dans leurs Etats. Humbert II, son successeur, qui pondant ses premières années put encore écouter les conseils de sa grand’mère Adélaïde, imita cet exemple et ne se montra pas moins aumônier. Humbert est aussi le premier comte de la maison de Savoie qui porta positivement les titres do comte de Maurienne et de marquis do Suse. Il inaugura son règne en s’emparant de la Tarentaise sur le sire de Briançon (I) , et se trouva ensuite pendant quelque temps dans de grands embarras à cause de la mort de son aïeule, « l’ornement do son siècle, » dont on voulut un instant lui disputer l’béritago. En 1096, il accompa-
(I) Humbert s'était emparé de la Tareotaise à la prière de l’archevèquo qui se plaignait de la tyraunie des sires de Briançou. Il conclut uu traité avec le prélat et le chapitre de Mouliers, en vertu duquel il conserva la moitié de sa conquête.
, LES COMTES DE SAVOIE
gna, croit-on, Godefroy de Bouillon en Terre-Sainte : le reste de sa vie, d’ailleurs, n’est signalé que par des fondations pieuses; il mourut en 1103, ayant établi fermement la domination de sa maison sur la moitié <Ie la Maurienne, la Tarentaise, la haute Savoie, le duché de Turin, la vallée d’Aoste et le marquisat de Suse (1). Il épousa Gilles, fille de Guillaume II, comte de Maçon, et qui se remaria avec Renier, marquis de Montferrat : cinq enfants naquirent de cette union, outre l’héritier présomptif ;
Guillaume de Savoie, chanoine de Liège et abbé de Namur;
Humbert de Savoie, mort sans postérité;
Renaud de Savoie, prévôt de Saint-Maurice en Chablais ;
Adélaïde de Savoie, femme de Louis le Gros, roi de France et remariée à Mathieu de Montmorency, connétable ;
Agnès de Savoie, alliée à Archambaud de Bourbon.
Amédée III, sixième comte de Savoie, succéda à son père en 1103 et mourut le 1" avril 1149 à Nicosie, dans nie de Chypre, en revenant de la troisième croisade o'u il avait été suivi par l’élite de sa noblesse, et notamment par les barons de Faucigny, de Seyssel, de la Chambre, de Miolans et de Montbel, les seigneurs
(i)Lo reste de la Savoie appartenait aux seigneurs de la Rochette et de Chauibcrj, et toute la partie haute du royaume actuel au comte de Genevois.
de Thoire, de Vienne, de Montmayeur, de Viry, de la Palude, de Blonay, de Chevron-Villelte , de Chignin et de Châtillon, de Beaujeu, de Coligny, de Thoire, de la Balmo, d'Amesin, de Barges, de Ferlay, de Cuyne, de Chevelu, de Saint- Romain, de Bussy, de Bressieux , de Briançon , de Mornay , de Montfalcon , de Faverges, de Rogemont, de Sousmont, de Belmont, de Grandmont, do Rossillon , de Bochesel , de Sar> ron, do Serrières, de la Palu, d’Aix, de Grésy, etc. Les détails de son règne sont peu connus : on sait seulement qu’il Ht la guerre au Dagphiné, qu’il enrichit et fonda de nombreuses abbayes, notamment celles de Saint-Sulpice en Bugey, de Haute-Combe et de Tamier en Savoie, et qu’il épousa Mahaut d’Albon, fille de Guy IV, dauphin de Viennois, dont il eut, outre ses deux fils, chanoines de Saint-Antoine de Ranvers :
Humbert III;
Alix de Savoie, mariée au sire de Beaujeu;
Mathilde de Savoie, femme de Alfonse, roi de Portugal, puis chanoinesse de Sainte-Croix de Coïmbre;
Marguerite de Savoie , fondatrice de l’abbaye de Bons, en Bugey;
Julie de Savoie, abbesse de Saint-André-de -Vienne;
Agnès de Savoie, unie à Humbert, comte de Genévois.
On croit aussi qu’ils eurent une cinquième fille, Isabeau, mariée à Octavian de Saulx, fils de Guy de Saulx , dont sont descendus les ducs de Saulx-Tavannes (I).
(I) Généalogie de la maison de SauU-Tavannes, publiée par Laurent Heillet au XVII* siècle : Guichenon l’admet également, et encore Adam de Sycbar,
Humbert III (1) doviut comte de Savoie en 1150 et vécut jusqu’au 4 mars 1188 : il fut le premier de sa famille qui ait été enseveli à Haute-Combe; il fut aussi celui des princes de sa maison qui contracta le plus grand nombre de mariages, ayant épousé en premières noces Fœdide de Toulouse, fille du comte Alfonse P’’; puis Germaine, fille du duc Berthold IV de Zeringen ; Béatrix, fille de Girard, comte de Vienne et de Maçon; et enfin Gertrude, fille de Thierry d’Alsace, comte de Flandre. Il n’eut d’enfants que du second et du troisième lit ; Germaine de Zeringen le rendit père de Agnès, fiancée à Jean-sans-Terre, prince d’Angleterre, mort avant son mariage; et Béatrix de Vienne, de Thomas, et d’Eléonore, femme de Guy, comte de Vintimille, puis de Boniface III, marquis de Montferrat, roi de Thessalie.
Ce règne ne fut pas heureux pour la Savoie : Humbert commença par battre les Dauphinois , puis il accompagna l’empereur au siège de Milan, en 1158, mais il crut ensuite que le moment était venu de secouer le joug allemand , et Frédéric Barberousse ayant déclaré la guerre au pape, Humbert se prononça pour ce dernier, appuyé par toutes les villes indépen-
dans sa généalogie des familles de Rochechouart et de Saulx , seulement ce dernier l’appelle Edmée.
(I) Né à Arellano le I" août H36.
LES COMTES DE SAVOIE
dantes limitrophes du comté. Los troupes impériales entrèrent aussitôt en Piémont, saccagèrent tout le pays, et le comte mourut avant d’avoir vu cesser ces ravages provoqués par son imprudence, et laissant à son fils un héritage séquestré pour la plus grande partie.
Thomas I®' (1 ) était mineur quand il succéda à son père, et ce fut Boniface de Montferrat, nommé son tuteur , qui parvint à obtenir de l’empereur la cessation des hostilités. Un certain nombre d’historiens assurent que ce prince alla à la croisade de \ 1 97, où fut repris Constantinople, mais Guichenon ne peut y croire à cause de la contradiction des documents. Ce qui est plus certain, et surtout plus important pour le pays, c’est que l’empereur Henri n’hérita pas de la haine de Barberousse contre la maison de Savoie, et que le i**' juillet 1207, -à Bâle, il accorda à Thomas l’investiture de ses Etats en y ajoutant les châteaux de Quiers, de Testonne et de Modon; dix-huit ans plus tard, Othon IV lui donnait le titre de vicaire de l’empire en Piémont et en Lombardie. Le comte réunit, à sa demande, un certain nombre de seigneuries dans le Bugey, le Chablais et le pays de Vaud ; il prêta plusieurs fois ses troupes à l'empereur, affranchit la vallée d’Aoste, combla d’aumônes les établissements monastiques; mais il mourut le 20 janvier 1233 avant d’avoir
(1 ) Né à Charbonnières le 30 mai 1177.
pu réduire la ville de Turin, qui s’était insurgée après lui avoir été rendue par Othon.
Il se maria deux fois : d'abord avec Béatrix, fille de Guillaume comte de Genévois , et ensuite avec Marguerite de Faucigny, héritière de cette seigneurie, et de laquelle seulement il eut des enfants ; je nommerai, outre Amédéo V :
Humbert de Savoie, mort en 1223 en Hongrie, oU il était allé conduire des troupes au duc de Moscovie ;
Thomas, qui fonda la branche des princes d’Achaïe;
Aymon de Savoie, seigneur de Chablais et de Chilien, mort sans alliance, en 1242;
Guillaume de. Savoie, évêque de Valence, puis de Liège ;
Amédée de Savoie, chartreux, puis évêque de Maurienne ;
Pierre, qui devint comte de Savoie après son neveu;
Philippe, archevêque de Lyon, puis successeur du précédent;
Léonore de Savoie, femme d'Azzon d’Est, comte de Vérone et d’Ancone;
Marguerite de Savoie, mariée en 1218 à Herman, comte de Kybourg ;
Boniface de Savoie, archevêque de Cantorbéry et primat d’Angleterre, après avoir été évêque de Belley; il avait, en 1246, commandé les armées du pape. Guichenon nous raconte qu’on appelait ce prince l’Absalon de Savoie, mais qu’un historien anglais assurait « qu’il estoit plus illustre par sa naissance que par sa doctrine, et plus redoutable par les armes temporelles que par les spirituelles; » il mourut le 14 juillet 1270.
LES COMTES DE SAVOIE
Béatrix de Savoie, mariée en <220 à Raymond Bérenger, comte de Provence. « Cette princesse, la plus belle, sage et prudente de son temps, au rapport de l’historien Mathieu Péris, a procuré à la royale maison de Savoie un honneur singulier, qui ne se rencontre point en aucune autre maison souveraine du monde, et qui est sans exemple dans tous les siècles, parce qu'elle eut quatre filles, trois reines et une impératrice, et trois petites-filles, dont deux furent reines et l’autre impératrice; en voici le détail : Marguerite de Provence, sa fille aînée, épousa saint Louis, roi de France, en <234; Léonor de Provence se maria avec Henri III, roi d’Angleterre, en 1236; Léonie de Provence fut accordée en mariage, au mois d'août 1241, & Raymond, comte de Toulouse, mais ce fut sans effet,' s’estant deux ans plus tard alliée avec Richard d’Angleterre, comte de Cornouailles et de Poitou, qui fut empereur; la quatrième, nommée Béatrix de Provence, eut pour mary Charles, fils de France, roi de Sicile et de Jérusalem, frère du roi saint Louis, en 1245. Quant aux petites-filles de cette princesse, Isabelle de France fut reyne de Navarre: Marguerite d’Angleterre, reyne d’Ecosse; et Béatrix de France ou de Sicile, impératrice de Constantinople ; »
Alix de Savoie, abbesse de Saint-Pierre-de-Lyon ;
Agathe de Savoie , abbesse du même monastère après sa sœur (1279);
Avoy de Savoie, — quatorzième enfant, — épousa le comte de Devonshire.
LES COMTES DE SAVOIE
Amédée IV (I) débuta en continuant naturellement l’expédition de son père contre Turin avec l’assistance du marquis de Montferrat et du dauphin de Viennois; l’évéque prévint la lutte en décidant les habitants à faire leur soumission (décembre 1255). Le comte no signala guère le reste do son règne que par son dévouement à l’empereur et les aumônes dont il enrichit les abbayes. Il eut cependant aussi à réduire les Valaisans qui, en guerre avec deux de ses frères apanagés dans le pays do Vaud, avaient envahi le vald’Aoste ; ils furent rudement défaits; leur capitale, Sion, dut se rendre et le Valais fut réuni à la Savoie. Quant à l’empereur, il vint deux fois à Turin, et à son premier voyage, en 1238, il érigea le Chablais et le val d’Aoste en duchés sous ce double nom, et plus tard, quand Amédée eut refusé au pape le passage à travers ses Etats pour l’armée réunie en France sous le commandement du cardinal Ubaldini, Frédéric II couCa au comte la dignité de vicaire-général de l’empire qu’avait déjà portée son père. .Au moment de sa mort (1259), il avait considérablement étendu son comié, et, avantage dont ses prédécesseurs avaient rarement joui, il y régnait sans conteste.
Amédée se maria deux fois, d’abord avec Anne, fille d’André, dauphin de Viennois et de Beatrix do Mont-
Ci ) Sé à Montmélian en 1197.
LES COMTES DE SAVOIE
' ferrât et ensuite avec Cécile de Baux, fille du vicomte de Marseille. Du premier lit naquirent deux filles, mariées l’une, Béalrix, avec Manfroid III, marquis de Saluces, puis avec Manfroid, marquis d’Alexandrie, bâtard de l’empereur Frédéric II et depuis roi de Naples ; l’autre Marguerite, avec Boniface-le-Grand, marquis de Montferrat. Du second lit, Amédée eut un fils et ■ trois filles dont une mourut sans alliance : l’aînée, Béatrix, épousa Pierre deChalon, seigneur do Chateaubelin, et la seconde, Léonore, donna sa main à Guichard de Beaujcu, seigneur do Montpensier.
Le comte Boniface (1) ne régna pas en fait, car il mourut à l’âge de dix-neuf ans et d’une manière déplorable, puisqu’il fut la victime de ses sujets révoltés. Le Piémont profita de la régence de Cécile do Baux pour se soulever de nouveau : Thomas de Savoie, chef du conseil, recourut naturellement à la force, mais il fut battu par les rebelles à Monte-Bruno, fait prisonnier et rendu à la liberté aux plus humiliantes conditions. Sur ces entrefaites le comte d’Anjou vint à son tour faire la guerre au Piémont pour se venger des secours que le gouvernement du comté fournissait à Manfroid, son rival à la couronne de Naples : Boniface prit alors le commandement de ses troupes et après quelques avantages, il vint assiéger Turin, et fut également pris
(IJ Né à Cliambéry le décembre lîié.
à la suite d’un combat où il succomba sous le nombre de ses ennemis : il mourut après quelques semaines de captivité.
Comme Bonifaée n’avait pas été marié, la Savoie fit retour malgré les réclamations, d’ailleurs peu fondées, des sœurs do Boniface, à Pierre de Savoie (1), son oncle, qui était établi en Angleterre, où le roi Henri III, son neveu , lui avait donné les comtés de Ricbemond et d’Esscx. La loi salique ne laissait aucun doute à cet égard , mais il semble que la couronne alors aurait dû revenir au fils aîné de Thomas de Savoie, prince d’Achaïe, frère aîné lui-même de Pierre ; Guichenon fait remarquer qu’à cette époque la loi de représentation et de primogéniture n’était pas encore établie dans lu maison de Savoie, et la succession appartenait au mâle le plus proche, par conséquent à Tonde à l’exclusion du neveu. Pierre d’ailleurs avait déjà rendu des services à son pays dans la dernière guerre du Valais et il en rendait encore un très-important en annexant au comté la baronnie de Faucigny, du chef de sa femme Agnès de Faucigny, héritière de ce domaine. Parvenu à la couronne, il ne pensa d’abord qu’à venger l’offense de Boniface et à réduire le Piémont, résultat obtenu en peu de jours, quoique Turin ait fait une vigoureuse défense : Pierre accorda une habile amnistie, revint
(<)Né^Suseen1205.
en Savoie oii il mit tout en ordre, et reçut de l’empereur l’investiture d’un grand nombre de seigneuries qui composèrent la baronnie de Vaud ; Berne et Lausanne se mirent sous sa dépendance, mais au retour d’un voyage à Londres, le comte Pierre eut à combattre le comte de Genévois, les Turinois révoltés de nouveau qu’il réduisit à l’aide des troupes que lui prêta le roi d’Angleterre et enfin le comte de Lauffemberg qui voulait s’emparer du comté de Kybourg et qui fut battu en deux combats. Un an après, Pierre mourait (7 juin 1268) n’ayant qu’une fille, Béatrix de Savoie, dame de Faucigny, mariée d’abord à Guy, dauphin de Viennois, puis à Gaston, vicomte de Béarn.
La Savoie passa alors à un frère puîné de Pierre , à Philippe (1), qui avait passé toute sa vie dans la carrière ecclésiastique, et, sans recevoir les ordres sacrés, avait atteint les plus grandes dignités, étant devenu gouverneur du patrimoine de Saint-Pierre, grand gonfalonnier, archevêque de Lyon, et possesseur d’un grand nombre de bénéfices , outre un riche apanage ; mais quand il vit ses chances à la succession devenir à peu près certaines par l’âge de son frère et l’absence d’enfants mâles , il quitta tous ces titres et rentra dans le monde , d’abord en se battant avec ses neveux, — fils du comte de Maurienne , — contre les.
(1 ) Né à Aigucbelle en 1207. ' . ‘ ,
LES COMTES DE SAVOIE
Astésans, puis de son chef contre le dauphin de Viennois ; et en 1267 il épousa Alix , comtesse palatine de Bourgogne, qui, étant morte avant son mari, laissa tout son héritage au ûls qu’elle avait de son premier mariage avec le comte de Chalon. Le seul événement qui signala encore le règne de Philippe fut sa guerre avec le comte de Habsbourg, et il mourut le 1 7 novembre 1285, après avoir choisi pour lui succéder le fils putné de son frère , Amédée V , à l’exclusion do l’aîné qui reçut en compensation Pignerol et quelques autres seigneuries.
Amédée (1] régna trente-huit ans , au milieu des événements les plus compliqués, mais dont il sortit toujours à son avantage. U avait déjà appris à gouverner sous son oncle , qu’il ne quittait pas , et son premier soin, quand il saisit les rênes du gouvernement, fut de renouveler ses alliances avec les grandes puissances. Il battit ensuite le dauphin de Viennois, le comte de Genévois, et se sentant assez soutenu à Genève, il obtint, après un siège vaillamment soutenu par SOS troupes dans la citadelle qu’elles occupaient, ce qu’il demandait, le vidommat de la ville (1321).
Mais Amédée ne pouvait demeurer en repos, et voyant le calme rétabli à l’intérieur, il alla guerroyer au dehors et conduisit lui-même des troupes en Flan-
I M au Bourget le 4 septembre 1249.
dre au roi Philippe-le-Bel ; il servit aussi l’empereur et sut se créer une grande position parmi les souverains de l’Europe, et ajouter à la'Savoie un certain nombre de villes, entre autres la remuante cité d’Asti, que Henri VI lui donna avec le titre de prince de l’empire. Et au milieu de tant d’occupations le comte trouva encore le moyen de traverser les mers et d’aller se battre avec les Turcs. « Tous les historiens de Savoie, écrit Guicbenon, disent que les chevaliers de l’Hospital de Saint-Jean-de-Jérusalem , ayant conquis Rhodes sur les Turcs l’an 1310 , y furent assiégés par Otthoman, premier empereur ou roi des Turcs, avec une puissante armée, qui fut contraint de lever le siège par le moyen du secours qu’y mena Amé V, comte de Savoie , lequel, en mémoire d’une action si glorieuse, prit la devise FERT avec ses armes, la croix d’argent au lieu des aigles qui étoientles armes de ses prédécesseurs (1). Du Buttet a écrit que cela se lit au mois d’août 1308; or je ne doute pas de ce fameux secours , nous en avons trop de témoignages , et l’histoire mesme de Malthc et plusieurs autres historiens dignes de foi et très-intéressés nous l’assurent, mais cela ne peut être arrivé le 15 août de l’an 1310 , parce qu’Âmé V fut toute cette année et la suivante à la cour de l’empereur Henri VI. Ainsy il faut par nécessité que ce siège de Rhodes ayt esté mis par les Turcs en 1315, car nous ne trouvons pas que ce prince ayt* rien fait
( 1 ) Cette devise Bignifierail Ftirtitudo tjv$ Rhodum («nuit; mais Guicbenon nie ce fait en publiant des monnaies savoisiennes portant ce mot et antérieures à Amédée V ; il déclare n’avoir pu en découvrir le sens. L’abbé do Vertot repousse complètement Fautbenticité de celte expédition.
LES COMTES DE SAVOIE
eh Savoye , ni en Piémont cette année-là. » Plus tard il alla proposer à Jean XXTII de prêcher une croisade dont il aurait pris la direction, mais il mourut pendant cette négociation, à Avignon, le 16 octobre 1322.
Amédée V, qui a reçu le surnom de Grand, se maria trois fois : 1° avec Sébille, fille et héritière de Guy, seigneur de Baugé, et d’une partie de la Bresse; 2® avec Marie de Brabant, fille du duc-Jean et de Marguerite de Flandres , et 3® avec Alix de Viennois', fille de Humbert , dauphin et comte d’Albon. Il n’eut d’enfants que des deux premiers lits.
Du premier :
Edouard et Aymon qui se succédèrent ;
Bonne de Savoie , mariée à Hugues de Bourgogne, seigneur de Montbousans;
Aliéner de Savoie, femme de Guillaume de Chalus, comte d’Auxerro et de Tonnerre, puis de Dreux de Mello, seigneur de Sainte-Hermine, et enfin de Jean , comte de Forey ;
Marguerite de Savoie, unie à Jeaû, marquis de Montferrat ;
Agnès de Savoie , alliée à Guillaume HI , comte de Genévois.
Du second lit :
Marie de Savoie, qui épousa, en 1309, Hugues d’Albon, dauphin du Viennois ;
Catherine de Savoie, mariée en 1310 à Léopold, duc d’Autriche, fils de l’empereur Albert;
Anne de Savoie, unie en 1326 à Andronic, empereur de Constantinople, à cause duquel le comte Amédée V voulait provoquer une croisade ;
LES COMTES DE SAVOIE
Béatrix de Savoie, femme d’Henry d’Autriche, roi de ' Bohême et de Pologne.
Edouard (t) fut seigneur de Bresse tant que vécut son père. Son règne se résume en trois faits saillants qui dominent tous les autres. Au début une vigoureuse guerre contre le dauphin de Viennois , sguerre dans laquelle Edouard fut battu à Varroi par Henry de La Tour-du-Pin, régent du Dauphiné, et qui se termina par l’intervention du roi de France ; la convocation des Etats à Chambéry, à la suite desquels les juifs furent autorisés à résider à Turin, et enfin sa campagne de Flandre à la suite de Philippe de Valois. Il se dépouilla de la seigneurie de Berne au profit des habitants pour reconnaître le service qu’ils lui avaient rendu en le soutenant dans sa lutte contre le dauphin, et mourut pendant un nouveau voyage en France, è Gentilly, près de Paris, le 4 novembre 1329, n’ayant eu de Blanche, fille de Robert, duc de Bourgogne, qu’une seule fille, Jeanne, qui épousa Jean, duc de Bretagne, et étant morte elle-même sans postérité, légua ses biens à son cousin Philippe , duc d’Orléans.
(I) Né à Baugé le 8 février 1384.
Aimon (I), frère d’Edouard, lui succéda après avoir été chanoine de Saint- Jean-de-Lyon; mais dès <315, il avait abandonné la carrière ecclésiastique et avait reçu Baugé en apanage. Il était à Avignon quand le comte Edouard mourut. Guichenon s’exprime ainsi sur la situation de la Savoie à ce moment : « Edouard laissa des Estats embrouillés de querelles, chargés de debtes, espuisés par la guerre et disputés par un puissant compétiteur, ce qui devait ébranler cette couronne ; mais comme elle sortoit dos mains d’un prince remuant, prodigue et malheureux, elle tomba entre celles d’un prince froid et modéré qui s'y establit par la justice, s’y maintint par la prudence, répara les fautes et les pertes de son prédécesseur, donna une longue paix à ses sujets et de la terreur à ses ennemis. » En effet, Jeanne de Bretagne formula immédiatement ses prétentions à la succession de son père, mais son ambassade fut repoussée et donna simplement lieu à l'assemblée des Etats de proclamer solennellement la loi salique. Délivré de cette première inquiétude, Aimon déclara la guerre au dauphin de Viennois, cet éternel ennemi de la Savoie, mais cette fois le comte la flt avec succès et réduisit la Tarentaise révoltée. La paix fut enfin conclue en 1334, mais par l’intervention du roi de France, et l’on tâcha de régler plus clairement la question des frontières.
(1) Né à Bourg le 15 décembre 1391.
30 LES COMTES DE SAVOIE
Lo comte s’occupa alors exclusivement d’œuvres pieuses et de l’amélioration du système judiciaire qu’il réforma d’une manière des plus satisfaisantes pour son temps. Il créa le conseil suprême de justice, des assises générales auxquelles étaient soumises les révisions des jugements portés pendant l’année par les magistrats du pays. Il institua aussi l’avocat des pauvres, qui existe encore de nos jours. Il mourut trop tôt pour achever ces réformes, le 24 juin 1343, ayant eu cinq enfants de Yolande, fille de Théodore Paléologue, marquis de Montferrat : deux seulement vécurent. Blanche, mariée à Galéas Visconti, seigneur de Milan, et Amédée VI. Mais il eut en outre plusieurs bâtards, et entr’autres Humbert qui forma le rameau d’Arvillars.
Amédée VI (1), connu sous le nom do comte Vert, à cause des couleurs qu’il avait adoptées, a laissé de plus grands souvenirs dans l’histoire savoisienne, et par son long règne et par l’importante position qu’il occupa parmi lés souverains. Voici du reste en quelques lignes le résumé dd cette brillante existence , dont on saisira mieux ainsi les traits saillants. Il commença par conclure avec la Franco un traité qui lui restitua le Faucigny et mit fin aux réclamations du duc d’Orléans, comme héritier de Jeanne de Bretagne.
(I ) Né à Chambéry le * jauvier 4334.
LES COMTES DE SAVOIE
La mort de son tuteur, Louis de Savoie, lui valut toute la baronnie de Vaud et l’indemnisa ainsi un peu du regret que lui causait la donation du Dauphiné au roi , donation qui lui créait le plus dangereux voisinage (I), puis il réduisit à la plus étroite obéissance tous les seigneurs du Piémont, et reçut la soumission d’un grand nombre de villes indépendantes, soit comme comte de Savoie, soit comme vicaire-général de l’empire ; il débarrassa ses Etats de bandes de routiers que la pacification de la Lombardie y avait jetées. Enfin en 1364, il partit pour secourir l’empereur Jean Paléologue, en Grèce. A son retour, il trouva tout le nord de l’Italie en armes contre les Visconti, et il fut choisi pour diriger la ligue formée contre eux, mission difficile dont il s’acquitta avec autant d’éclat que d’habileté, et qu’il termina, en 1382, par un traité de paix générale.
Ce fut as.surément l’un des princes les plus considérables de la maison de Savoie, et l’un de ceux qui contribuèrent le plus à sa grandeur, étant parvenu à maintenir la paix à l'intérieur, tout en guerroyant au dehors et en se ménageant toujours une place importante au milieu des événements. Il fut d’ailleurs secondé par sa femme Bonne de Bourbon, fille du duc Pierre et sœur de la reine Jeanne de France, qui s’acquitta habilement de son rôle de régente, et no contribua pas peu à maintenir les bonnes relations entre les deux couronnes. Us n’eurent qu’un fils.
(1) Un traitiî intervint, en 1355, entre le comte et le roi; on conclut divers arrangements et échanges & cette occasion.
LES COMTES DE SAVOIE
Amôdée VII (I), comte de Savoie, de Nice et de Vintimille, était aussi duc de Chablais et d’Aoste, baron de Faucigny, de Vaud et de Gex, seigneur d’Ivrée, de Barcelonnette, de Cony, de Cbivas, de Bresse, de Bugey et de Valromey, marquis de Suse et d’Italie, prince de Piémont et du Saint-Empire. Il se montra fidèle à la politique de son père ; avant son avènement, il avait brillamment servi en Flandre, sous les ordres de CbarlesVI, et dès l’année qui suivit la mort du comte Vert, Amédée VII conduisit lui-méme au siège d’Ypre, « sept cents lances de purs savoisiens », comme dit Froissard. A son retour il réduisit les Valaisans insurgés contre leur évêque, et ne s’occupa plus ensuite que des négociations que motivèrent la réunion du comté de Nice, et des seigneuries de Barcelonnette et de Vintimille, dont les habitants prirent le parti de se soustraire à la maison d’Anjou pour se donner à celle de Savoie. Les princes d’Anjou n’y firent presqu’aucune difficulté. Amédée VII se vit donc maître en Piémont de tout ce que ses descendants possèdent aujourd’hui, à l’exception de Gênes et du marquisat de Saluces. Il mourut le novembre 1391, des suites d’une chute de cheval, en chassant le sanglier près de Ripaille, ayant épousé Bonne de Berry, fille du duc Jean do Berry, qui se remaria, après s’être vu dépouillée de. la
(1 ) Né à Avellano le 34 février 1360.
LES COMTES DE SAVOIE
tutelle de son ûls, avec le comte d’Ârmagnac : ils avaient, outre leur fils qui devait être le premier duc de de Savoie, deux filles mariées, l’une. Bonne, à Louis de Savoie, prince d’Achaïe, et l’autre, Jeanne, à Jean Paléologue, marquis de Montferrat.
LES DUCS DE SAVOIE
Digilized by Googlc
LES DUCS DE SAVOIE
Amédée YIII, qui devait le premier porterie titre de duc de Savoie, naquit à Chambéry le 4 septembre 1383 et l’on avait remarqué à son baptême une circonstance qui parut du plus heureux présage : pendant toute la durée de la cérémonie, trois mouches à miel se fixèrent sur son front et sur ses mains sans qu’on pût parvenir à les écarter. Maître de la couronne dès l’âge de huit ans, sa minorité faillit cependant porter malheur à son pays, car sa mère et sa grand’mère. Bonne de Berry et Bonne de Bourbon, se disputèrent la tutelle. Les affaires prenaient même la mine de s’embrouiller jusqu’à provoquer une guerre civile, et il fallut l’intervention formelle du roi Charles VI pour faire accepter un arrangement qui reconnut les droits de Bonne de Bourbon et décida la résidence du jeune prince au château de Chambéry, avec Odo de Villars pour gou-
LES DUCS DE SAVOIE
verneur el Amédée d’Âspremoat pour capitaine de la place (8 mai 4393). Peu de temps après, les ducs de Berry et de Bourgogne ayant arrangé le mariage d’Amédée avec Mario de Bourgogne, on le fît venir à Tournon pour la cérémonie, mais non sans que son gouverneur n’eût obtenu à l’avance des deux ducs l’engagement écrit « qu’ils ne retiendroient pas ce jeune prince, mais au contraire qu’ils le renverroient aussitôt après son mariage. »
La régence d’ailleurs ne fut signalée par aucun événement important, mais quand elle fîniten 1398, quelques diffîcultés s’étant présentées au sujet du douaire, le duc de Bourbon vint en Dauphiné avec l’intention do soutenir par les armes les droits de sa sœur ; on put néanmoins prévenir cet éclat, et Bonne se retira paisiblement à Maçon oU elle passa le reste de sa vie. Quant à Amédée il vint à Bourg recevoir le serment de tous les seigneurs de la principauté de Dombes et l’investiture du vicariat-général de l’empire. Malgré son jeune âge, nous le voyons déjà occuper une position considérable parmi les souverains : ainsi il fut une première fois choisi, dès 4 400, comme arbitre entre le prince de Morée et le marquis de Montferrat, ses cousins, puis il acquit moyennant 45,000 francs d’or, le comté de Genevois et les droits en dépendant, de Odon de Yillars, seigneur de Baux, oncle du dernier comte : cette vente fut ratifiée le 5 août 4 404 , à Paris oii Amédée était venu pour son mariage, et l'année suivante il acheta encore au prix do 4 00,000 florins d’or les nombreuses seigneur ries que Humbert de Tboire possédait dans la Bresse, le Bugey et le pays des Dombes. Ces acquisitions
Digilized bv Cooglc
LES DUCS DE SAVOIE
avaient une grande importance, la première notamment, car elle réunissait à la Savoie un riche pays qui contenait, comme on sait, une ville importante alors, celle d’Annecy. Mais Amédée ne se bornait pas à assurer l’agrandissement de ses Etats, il voulait aussi maintenir son influence ,au dehors et nous le voyons ne laisser échapper aucune occasion de prendre part aux évènements qui pouvaient s'accomplir au-delà de ses frontières. Il envoya ainsi en 1408 un secours de gens d’armes au duc de Bourgogne en guerre avec les Liégeois, pois il se vit engagé dans une lutte sanglante contre le duc de Bourbon qui refusait de lui rendre l’hommage qu’il lui devait comme donataire et successeur d’Edouard de Beaujeu à la souveraineté de Bombes. Amédée de Viry fut d’abord vainqueur, mais Chateaumorand, commandant des troupes ducales, le repoussa bientôt ; les ducs de Berry et de Bourgogne s’interposèrent heureusement et obtinrent la promesse du duc de Bourbon de faire l’hommage (2 mars 1408), ce qui ne fut réalisé qu’au mois de mai de l’année suivante et après do nouvelles négociations. Amédée vint ensuite «avec quelques troupes d’élite à Paris oii les princes étaient réunis, et quelques historiens, Guichenon, entre autres, assurent qu’il eut une part décisive à la conclusion de la paix de Bicétre (2 novembre 1 41 0} qui rétablit le calme entre les ducs de Bourgogne et de Berry en leur attribuant la même influence pendant la maladie du roi. « Ce fut un grand honneur au comte de Savoyo, dit Guichenon d’après Juvenal des Ursins, non-seulement d’avoir eu un employ si illu.stre, mais encore de ce que ses sentiments passèrent pour
LES DUCS DE SAVOIE
des lois et que taut de grands princes s’y soubmirent volontairement. » Nos historiens cependant ne mentionnent pas ce fait, et M. Henri Martin ne cite même pas à cette occasion la présence d’Amédée à Paris. Il se fit rendre dans ce voyage la vicomté de Maulevrier , mais il dut précipitamment quitter la Françe pour aller rétablir l’ordre en Piémont où le marquis de Montferrat guerroyait. Âmédée, d’ailleurs, ne négligeait aucun prétexte de repasser les Alpes et l’on croit qu’il vint lui-méme amener un secours d’hommes au roi pendant le siège de Bourges, en 1412 (1). La guerre le rappela encore et cette fois ce fut pour faire reconnaître solennellement le vasselage du marquisat de Saluces et son droit d’arborer la bannière de Savoie sur tous les châteaux et toutes les villes de cet Etat.
> L’empereur Sigismond visita plusieurs fois Amédée VIII à cette époque : quand il revint d’Aragon où il était allé pour obtenir de l’anti-pape Benoit XIV une renonciation à ses prétentions, il s’arrêta à Chambéry où il fut magniQquemont reçu et où, le 19 fé vrier 1 41 6, il signa les lettres patentes qui érigeaient le comté de Savoie en duché, et dans lesquelles on trouve ce motif qui prouve l’attachement de ce prince aux souverains de l’Allemagne : « Sane dum antiquitatem prosapiœ tuæ, nobilitatem præclara ac ûdelissima progenitorum tuorum multiplicium virtutum, probitatumque mérita, mentis constantiam, ac indefessi laboris
( 4 ) Juvcnal des Crsins le dit formelfemeDt, en attribaant an comte une grande inOucuce sur la rédaction du traité qui suivit. Monstrelet et Dupleix assurent qu’il envoya s<}ulcmcot un secours commandé par son maréchal, AniédeVéry.
LES DUCS DE SAVOIE
sollicitudinem , quitus serenissimos et invictissimos principes divæ memoriœ Romanorum imperatores et reges, nostros predecessores, signanter autem serenissimos principes quondam Henricum septimum proavum, et (^arolum quartum Romanorum imperatores, regem Boemiœ dominum et genitorem nostros carissimos, ac sacrum romanum imperium, extraordinaria diligentia semper honorare statuerunt. »
Les années qui suivirent furent remplies par les événements les plus divers; le concile de Constance d’abord préoccupait vivement les esprits, puis le nouveau duc eut à soutenir des luttes contre les Yalaisans et enfin à s’entremettre encore entre les ducs de Bourgogne et d'Orléans, tandis qu'il cherchait aussi à éteindre le schisme que prolongeait l’élection do Martin V. Pour l’affaire des deux ducs, elle aurait été menée à bonne fin par les soins de deux habiles négociateurs, Guy de Groulée et Martellet du Martel et la haute influence du souverain pontife, si le connétable d’Àrmagnac ne fût venu tout brouiller. En réalité Amédée VIII, à ce moment, était parvenu à un haut degré de prospérité et possédait un Etat dont la tranquillité faisait le plus singulier contraste avec les troubles de la France, le schisme qui désolait l’Eglise et la révolution qui s’accomplissait dans le sud de l’Italie. Amédée venait encore d’acquérir , à la suite de son traité avec les Valaisans, toute la vallée d’Ossola avec la ville de Vercejl, ce qui lui donnait une frontière rationnelle au nord, mais il devait échouer dans les efforts qu’il fit pour devenir mattre de Genève, quelque envie qu’il eût de réduire cette place sous sa main. Il s’en consola bientôt
LES DUCS DE SAVOIE
eu héritant du marquisat de Saluces par la mort du prince d’Achaïe, arrivée en 1429.
L’agrandissement du duché fut la pensée constante d’Amédée VIII : on en vit la preuve quand la guerre ayant failli amener une conflagration générale dans la haute Italie, le duc, après avoir longtemps hésité, con* sentit à conclure une ligue avec Venise et Florence contre le duc de Milan , mais en stipulant qu’en cas de conquêtes il s’étendrait jusqu’à Milan et à Pavie. La paix de 1426 arrêta ces espérances. Amédée profita alors du calme qui suivit pour doter ses sujets d’une législation nouvelle qui fut promulguée le 9 juin 1 430, en grande cérémonie, sous le nom deStatuta Sabaudiœ: c’était un résumé de toutes les coutumes et de toutes les ordonnances, coordonnées et fondues de manière à en permettre l’application aux divers pays récemment annexés. Puis il demeura neutre pendant la lutte qui s’engagea, malgré les efforts du pape, entre Venise et Milan , tout en se prononçant cette fois en faveur de cette dernière ville, et il refusa même trois ans plus tard d’envoyer un secours au duc de Bourgogne contre le duc de Bourbon.
Deux pénibles événements vinrent attrister Amédée VUI et le décider à réaliser la résolution avec laquelle Charles-Quint devait étonner le monde un siècle plus tard. Un gentilhomme bressois, Galin de Sura essaya de l’assassiner en 1434, et paya de sa tête cette tentative criminelle; six ans auparavant, le 6 octobre 1 428, il avait perdu sa femme. La première pensée du duc fut de quitter sa couronne et de chercher le calme et la paix dans la solitude d’un cloître, mais
LES DUCS DE SAVOIE
la situation du momeut ne pouvait guère le lui permettre : « La jeunesse de ses enfants, le danger oü il mottoit ses états, enviés par de puissants voisins; bien mal avec la France et avec le duc de Bourgogne, la Suisse mal intentionnée à cause des troubles du Valais; le concile de Bâle peu favorable à cause de l’évêché de Lausanne, le marquis de Montferrat en de continuelles pratiques pour rompre sa parole, et le duc de Milan mal satisfait par la perte de Verceil, étoient de fortes considérations pour le retenir. » Mais il ne voulut pas cependant abandonner son projet et chercha un moyen do tout concilier. Dans ce but, il institua l’ordre religieux de saint Maurice, et il s’installa avec les six premiers chevaliers , — « Henri de Colombier, Claude du Saix, Lambert Oudinet, président en la chambre des comptes, François de Bus.sy, Âmédée de Champion et Louis de Chevelu, — au prieuré de Ripaille, près de Thonon, qu’il fit aménager convenablement à cet effet. Puis, le 7 novembre, il y envoya tous les grands de la Savoie, et leur fit connaître sa résolution en créant son fils aîné prince de Piémont et lieutenant- général de ses Etats; mais il n’en abandonna en fait nullement la direction, et la chronique scandaleuse semble faire croire, d’après le souvenir qui s’est attaché au nom de la retraite du duc, qu’il n’y mena pas une vie précisément ascétique.
Le concile réuni à Bâle en 1431, après avoir été convoqué sans effet à Sienne, en exécution du décret de celui de Constance, avait à remplir upe lourde tâche, par suite de la situation affligeante de l’Eglise. Forte de l’appui de l’opinion publique et de la haute valeur des
ii LES DUCS DE SAVOIE
membros qui la composaient, on sait que cette assemblée se déclara supérieure au pape, et Eugène IV répondit à cette déclaration en prononçant sa dissolution et convoquant un autre concile à Florence. Quelques dissidents s’y rendirent, mais le plus grand nombre des Pères demeura à Bâle , et Ils prononcèrent la déposition d’Eugène, auquel ils donnèrent pour successeur le duc de Savoie. Amédée VIII accepta, et, abdiquant par déclaration du 4 janvier 1440, il mit tout en ordre dans ses Etats pour qu’un pareil changement ne pût être préjudiciable à ses sujets, et se rendit avec un magnifique cortège à Bâle , oîi il fit son entrée le 24 juin, et fut couronné le 24 juillet. Le concile n’avait pas eu une heureuse idée pour le pays et l’Eglise, car l’élection d’Amédée, qui prit le nom de Félix V, renouvela jusqu’à un certain point le schisme d’Occident, et dans tous les cas déconsidéra les Pères réunis à Bâle. Charles VII cependant approuva leurs décisions et promulgua à Bourges la pragmatique sanction, qui n’en était que le résumé. La lutte dura neuf ans; mais Nicolas V, successeur do Eugène IV, parvint à s’entendre avec Félix V. Ce dernier se démit de sa dignité, le concile de Bâle se sépara, et la paix fut enQn rétablie dans l’Eglise. Amédée revint alors à Ripaille et mourut pendant un voyage qu’il fit à Genève le 7 janvier 1 451 . Son corps fut reporté dans le prieuré où il avait voulu passer les dernières années de sa vie ; mais son tombeau ayant été dévasté par les Bernois pendant la guerre du Chablais, ses ossements furent réunis et inhumés en 1 654 dans la cathédrale de Turin.
Amédée YIII, « .Sabaudiæ comitum ultimus, ducum
Digilized by GoogI(
LES DUCS DE SAVOIE 45
primus, » comme le mentionne son épitaphe, a laissé une réputation populaire en Savoie. Prince, à une époque où la plupart des souverains étaient enchaînés dans les plus grandes complications, il sut demeurer en dehors de ces dangereux mouvements, négocia toujours habilement; il put agrandir ses Etats, donna à ses sujets une législation d’une unité jusque-là inconnue, et occupa réellement une position plus considérable qu’il ne pouvait l’espérer d’après l’étendue de son duché. De Marie de Bourgogne , fille du duc Philippe-le-Hardi, et de Marguerite, comtesse de Flandre, il eut huit enfants, outre Louis, — le troisième, — qui lui succéda.
Amédéo, l’aîné, titré prince de Piémont et d’Achaïe, par lettres patentes du Î5 août Îi2i, fut fiancé le 9 août 143Î avec Anne, fille du roi de Chypre, mais il mourut peu de jours après, vers le 8 septembre, conduisant des troupes au service de l’empereur contre les Vénitiens;
Marie de Savoie, qui épousa, le 2 décembre 1427, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, et lui porta une dot de 100,000 florins d’or. Elle n’eut point d’enfants de son mari, pour lequel elle professait une telle affection qu’un historien milanais nous raconte naïvement « que le jour qu’il lui avoit touché les mains, elle no vouloit point les laver. » Devenue veuve, elle prit le voile à Sainte-Claire et mourut en mai 1458;
Bonne de Savoie, morte avant d’avoir épousé François de Bretagne, duc de Montferrat, fils du duc Jean et de Jeanne de France, avec lequel elle avait été fiancée en 1 427 ;
LES DUCS DE SAVOIE
• Marguerite de Savoie, morte jeune en 1448;
Une autre Marguerite , qui devint la femme de Louis III, duc d’Anjou et roi de Sicile, en 1434; veuve deux ans après' sans enfants , elle se remaria avec Louis, duc de Savoie, en 4 444, et on eut postérité. Enfin elle contracta une troisième union avec Ulrich, comte de Wurtemberg, dont elle eut plusieurs filles ;
Philippe de Savoie portait le titre de baron do Fau* cigny, seigneur de Beaufort et de Gordans, quand son père le créa comte "de Genève, le 7 novembre 4 434 ; il mourut sans alliance en 4 452 et sans avoir figuré dans l’histoire de son pays ;
Enfin deux jumeaux, tous deux nommés Antoine, et morts en bas âge dès 4 409.
Louis do Savoie avait trente-trois ans (4) quand son père lui abandonna le gouvernement du duché : il ne fut pas heureux au début de son règne et se trouva en face d’événements graves qui en assombrirent les commencements , et que la guerre devait attrister peu après. Il éprouva d'abord de grandes difficultés à se faire faire l’hommage de Dombes , puis fut obligé de faire condamner au dernier supplice son chancelier, Guillaume de Bolomier, qui occupait la première position dans l’Etat, mais dont on ne pouvait plus feindre d’ignorer les criminelles exactions. Il se trouva
(I) Né leM février U03.
LES DUCS DE SAVOIE
bientôt ensuite engagé dans une guerre avec Jean Sforce pour défendre sa sœur menacée dans Milan, et ses troupes furent successivement battues à Verceil et à Novare en 1449. A peine avait-il mis fin à ces hostilités, par un traité qui précéda do peu de jours l’installation de Sforce à Milan, que Charles VII lui déclara la guerre.
En ce moment, le roi était au plus mal avec son fils Louis, qui cherchait à se créer une position indépendante en France et sollicitait des princes étrangers l’appui qu’il ne trouvait pas chez son père ; il allait épouser la fille du duc, et comme le roi Charles était à la veille d’entreprendre la guerre de Guyenne, il lui offrit de se charger de faire la conquête à l’aide de 200,000 écus d’orque lui apportait sa femme, si on voulait lui abandonner le gouvernement delà province. Le roi répondit en envoyant à Chambéry ün héraut chargé de signifier une opposition formelle au mariage (12 mars 1 451) ; on amusa le héraut pendant vingt-quatre heures, tandis qu’on accomplissait à la hâte la cérémonie, et on lui remit le 14 une lettre d’excuses dans laquelle le duc prétendait avoir reçu trop tard le message. Charles VII priva son fils de la plupart de ses revenus, et, irrité contre le duc Louis, il lui déclara la guerre et se mit en marche vers les Alpes au mois d’août 1452 ; le cardinal légat d’Estouteville intervint, et la nouvelle de la descente des Anglais facilita et hâta les conclusions du traité de paix signé le 27 octobre et par lequel la main d’Yolande de France fut donnée au prince do Piémont.
Des troubles intérieurs causés par la jalousie des.
48 LES DUCS DE SAVOIE
seigneurs divisés en deux camps avaient encore aggravé la situation intérieure de la Savoie et provoqué des réclamations de la part du roi Charles, qu'il fallait bien écouter. Depuis ce moment, en ofTot, le duc ne cessa de montrer la plus grande déférence pour Charles VII, et se brouilla complétemement, à cause de lui, avec le dauphin qui voulut môme porter les armes contre lui ; il répondit, à ce que raconte l’historien Mathias, à un envoyé du roi qui venait exiger do lui la promesse de ne soutenir en rien son turbulent fils, « qu'il ne portoit point ses affections contre son devoir, qu’il savoit ranger ses désirs à sa puissance, et qu’il n’en avoit point d’autres que le contentement de Sa Majesté. » En 1455, il alla visiter le roi à Saint-Porçain, après avoir vendu la baronnie de Gex à Dunois, et il revint encore à la cour en i 463 pour expliquer à Louis XI la conduite de son propre fils, le comte de Bresse ; il reprit le chemin de la Savoie après un an d’absence, mais il ne put résister aux fatigues d’un si long déplacement entrepris quand sa santé était déjà fortement ébranlée. Il mourut le 29 janvier 1465 à Lyon, où son cœur fut déposé dans l’égli.se des Célestins, tandis qu’on transporta son corps à Genève.
Le duc Louis avait épousé, au mois de février 1 433, Anne de Chypre, fille du roi Jean et de Charlotte da Bourbon, précédemment fiancée à son frère aîné. La duchesse mourut à Genève le 11 novembre 1462, lais- .sant seize enfants :
Amédée Tl, qui succéda à son père, et Philippe qui fut duc de Savoie plus tard;
Louis de Savoie, comte de Genève, prince d’An-
LES DUCS DE SAVOIE 49
tioche, dontlavie fut des plus accidentées. Fiancé à la fille du roi Robert d'Ecosse, il allait l’épouser, en 1455, quand Chéries VII s’y opposa, et le duc dut s’y résigner et même payer à Robert une somme de 25,000 écus d’or pour dommages et intérêts, et pourvoir aux frais du retour de la princesse en Ecosse. Deux ans plus tard, Louis se mariait avec Charlotte, veuve après une très-courte union du duc de Coïmbre, et fille unique de Jean II, roi do Chypre, d’Arménie et do Jérusalem, et de Hélène Paléologue : il échangea alors son titre Savoisien contre celui de prince d’Antioche, et il fut convenu que le mariage serait célébré en Chypre seulement, et que le prince y serait reconnu comme héritier de son beau-père; or, précisément pendant que ces choses se négociaient, Jean mourut, et sa fille fut immédiatement couronnée. «Mais il y eut un mauvais augure de cette solennité, parce qu’au retour de l’église, la haquenée sur laquelle estoit la reyne s’étant mise en fougue, la couronne royale tomba de la teste de Charlotte. » (I®'' septembre 1458.) Le prince Louis se hâta alors de s’embarquer à Venise avec un certain nombre de gentilshommes, entr’autres les sires de Seyssel, de la Bastie, d’Alingès, de Buene, de Guyrieux, de Loriol , de Briord , de la Balme , de Lornay et de Bressieux, et il débarqua le 5 octobre à Nicosie où il fut splendidement reçu. Mais le nouveau souverain ne devait pas jouir longtemps de son royaume. Le dernier roi avait laissé un bâtard nommé Jacques, qui, à peine revêtu des ordres mineurs, avait été pourvu de l’archevêché de l’Ile, et s’en était vu expulsé pour ses crimes. Il conçut alors le dessein de
LES DUCS DE SAVOIE
renverser ceux qui le repoussaient et s’aboucha dans ce but avec le Soudan qui déclara le reconnaître, et lui promit de le soutenir efGcacement. Le bâtard débarqua en eiïot bientôt avec des troupes infidèles. Louis ne sut pas se défendre et dut demander des renforts au grand-maître de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem à Rhodes, et à son père, tandis qu’il se retirait dans les places que les Génois occupaient sur la côte. Charlotte vint alors elle-même implorer du secours on Italie, et retourna courageusement en Chypre où elle put ravitailler la place de Cherines, bloquée depuis dix-huit mois. Elle repassa encore à Rome et en Savoie, frappa à toutes les portes, déployant un admirable courage et une énergie réellement admirable, mais tout fut inutile, et il lui fallut abandonner l’île. Elle se retira à Rhodes, tandis que son mari rentrait en Savoie ; le bâtard, maître tranquille de son royaume, épousa Catherine Cornaro, mais il mourut dès 1 473, laissant sa femme grosse et attribuant, à défaut d’héritier, la couronne à deux de ses bâtards, et à leur défaut, à son plus proche parent dans la famille de Lusignan. Charlotte essaya encore de ressaisir Chypre; elle envoya des ambassadeurs à Venise, en Egypte, tout fut inutile. Elle se décida alors à aller en Piémont, d’où elle vint s’établir à Rome ; elle y mourut le î 6 juillet h iSl. Son mari l’avait précédée de cinq ans, et avant de fermer les yeux, elle voulut reconnaître les services des princes de la maison de Savoie, en léguant au duc Charles, son neveu et son successeur, le royaume de Chypre.
Elle n’avait jamais eu qu’un fils du comte de Genève, lequel mourut au berceau. Quant au fils du roi
LES DUCS DE SAVOIE
SI
Jacques, il vécut seulement deux ans. Les deux bâtards régnèrent peu de temps, et après eux la république de Venise se fît céder Chypre en échange du château d’Asola abandonné à Catherine Cornaro.
Janus de Savoie, baron de Faucigny et de Beaufort , comte de Genève quand son frère quitta ce titre. Il fut l’un des partisans du dauphin Louis, puis passa sa vie dans la plus grande obscurité. Il mourut au château d’Annecy, le ^ décembre 1491, ayant épousé en premières noces Hélène de Luxembourg, fîlle de Louis , comte de Brienne , connétable da France, et de Jeanne de Bar, comtesse de Soissons, et en secondes noces , Madeleine de Bretagne , fîlle de Jean, vicomte de Brosse , et de Louise de Laval. Il n’eut qu’une fîlle du premier lit : Louise de Savoie , marquise de Beaugé , née en 1 467 , mariée à Jacques- Louis de Savoie, marquis de Gex, son cousin germain, puis à François de Luxembourg, vicomte de Martigues. Elle mourut le 1®' mai 1530, laissant des enfants. Quant à Madeleine de Bretagne elle contracta également une seconde alliance avec François de Bretagne, comte de Vertus.
Jacques de Savoie , comte de Romond , baron de Vaud par son apanagier du 26 février 1460. Il s’attacha à Charles-le-Téméraire , fut l’un de ses principaux généraux , et l’accompagna à peu près constamment; maisilindisposalesSuisseset, touten ne croyant pas avoir à s’en occuper, il se trouva un jour dépouillé de son comté qui fut réuni à la confédération. Il décida alors la guerre du duc de Bourgogne, les désastres de Granson et de Morat. Après la mort de Charles sous
5ï LES DUCS DE SAVOIE
les murs de Nancy, il suivit l’archiduc Ma^dmilien et occupa constamment des emplois importants. Il mourut à Ham le 30 juin 1486, ne laissant qu’une fille, Louise-Françoise , de son mariage avec Marie de Luxembourg, fille de Pierre, comte de Saint-Paul, de Marie et de Boissons, et do Marguerite de Savoie. Elle épousa le comte Henry de Nassau-Viane, et se fit donner, après de longues discussions, une somme de 30,000 florins en échange de ses prétentions sur le comté de Romond. Sa mère se remaria avec François de Bourbon, comte de Vendôme, à qui elle porta les riches domaines de Marie, de Saint-Paul, de Boissons, de Meaux, d’Enghien et de Condé.
Aymon de Savoie, mort au berceau ;
Pierre de Savoie, abbé de Verceil, évêque de Genève à huit ans, archevêque de Tarentaise à quatorze, mort en 1 458, âgé de dix-huit ans.
Jean-Henri de Savoie , évêque de Maurienne après avoir été pourvu de nombreuses abbayes, archevêque de Tarentaise après son frère, et enfin évêque de Genève. Pendant la minorité du jeune duc Philibert, il fut lieutenant-général dans le duché, et mourut à Turin le 11 juin 1482 ;
François de Savoie , abbé de Verceil , de Stafarde, évêque de Genève et archevêque d’Auch, après avoir été gouverneur de Savoie pendant la minorité du duc Charles-Jean-Amédée, mort en mai 1491. Il laissa un bâtard, Jean-François de Savoie, qui fut évêque de Genève, et mourut en 1522 ;
Marguerite de Savoie, mariée au mois de juin 1458, à Jean, marquis de Montferrat, après avoir été fiancée
LES DUCS DE SAVOIE 53
au prince Adolphe do Gueldres. Veuve sans enfants, en 1 464 elle épousa Pierre de Luxembourg , comte de Saint-Paul , Briennes , etc., et en eut deux filles dont l’une épousa son oncle le comte de Romond, et l’autre François de Clèves-Ravastains. Elle mourut à Bruges en mars 1 483 ;
Anne de Savoie, morte jeune ;
Charlotte de Savoie. Elle avait été promise au duc Frédéric de Saxe , mais elle épousa , comme je l’ai raconté, le dauphin Louis, depuis roi de France, et mourut en i 483;
Bonne de Savoie, mariée le 9 mai 4 468 à Galéas- Marie Sforce, duc de Milan, dans la chapelle du château d’Amboiso : merle en 1 485 ;
Marie de Savoie , femme de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Paul, connétable de France (l'^août 4460);
'Agnès de Savoie, épousa le 2 juillet 4 466 , à Montargis, François d’Orléans, comte de Dunois , grand chambellan de France ^ morte le 47 mars 4508;
Jeanne de Savoie, morte sans alliance.
Amédée IX (4 ) était à Bourg quand il apprit la mort de son père : il s’empressa de prendre toute les mesures nécessaires et fit son entrée au mois de mars 4 465 à Chambéry oü il avait convoqué les Etats de Savoie et
(I) Né à Thonon le février US5.
LES DUCS DE SAVOIE
du Piémont pour consulter le pays sur la décision à prendre entre Louis XI et le duc de Bourbon qui tous deux demandaient l’alliance du duc Amédée. Use prononça en faveur du roi, et laissa tout d’abord le passage aux troupes que Sforce menait de Milan en France, tandis que trois de ses frères se jetaient dans le parti opposé; il dut même à cause de cela se rendre à Paris pour bien assurer le roi qu’il ne trempait aucunement dans la ligue du bien public qui causait alors de grands mouvements de l’autre côté des Alpes. Le règne de ce prince, du reste, fut peu important, car saisi à son retour par une assez grave maladie, il fut obligé de remettre la direction des affaires à sa femme et de se condamner à un repos absolu.
Amédée IX avait épousé, en \ 452, Yolande de France, fille du roi Charles VII, après lui avoir été fiancé dès le 16 août 1 436. Cette princesse régente imprima naturellement à la politique de son gouvernement une direction toute française et sut se mettre à l’abri des. menées d’un certain nombre de seigneurs mécontents, en s’assurant de l’alliance des ducs de Bourgogne et de Milan. Elle eut pourtant, pendant cette première partie de sa régence, à se défendre contre ses beaux-frères, les comtes de Bresse et de Romond qui vinrent même l’assiéger au mois d’août 1471 dans le château de Montmeillan. Mal défendue ou surprise par une attaque aussi inattendue , la duchesse parvint à grand peine à se sauver dans le château d’Apremont, laissant le duc aux pouvoir des rebelles. Louis XI se hâta de répondre à l’appel de sa sœur ; le comte de Comniinges et Chateauneuf entrèrent aussitôt en Savoie, dégagè-
LES DUCS DE SAVOIE 56
rent Âpremont et coaduiairent Yolande à Grenoble : au bout de quelques semaines des forces suffisantes ayant pu être réunies, la duchesse rentra dans ses Etats, et un traité fut conclu le 5 septembre 1471, qui donnait jusqu’à un certain point satisfaction aux mécontents, admettant les princes au conseil de régence ; mais le duc Amédée IX mourut presque aussitôt, à Yerceil, la veille de Pâques 1472, laissant à défaut d’un grand renom comme prince, le souvenir d'immenses bienfaits et d’une si grande piété que le surnom de Bienheureux lui a été décerné. Il avait eu huit enfants :
Charles de Savoie, prince de Piémont, né à Ganat le 15 septembre 1456, mort en 1476 après avoir été choisi par Louis XI comme chef nominal des secours qu’il envoyait en Savoie ;
Philibert qui succéda au duché ;
Charles U, qui suivra après ;
Jacques-Louis de Savoie, comte de Genève, mort à Turin le 35 juillet 1 485 sans enfants de Louise de Savoie, fille de Janus, comte de Genève et de Hélène de Luxembourg ;
Bernard de Savoie, mort au berceau ;
Claude-Galéas de Savoie, mort également au berceau ;
Anne de Savoie, femme de Frédéric d’Aragon, prince d’Aragon, depuis roi de Naples (1*' septembre 1478);
Marie de Savoie, mariée en 1480 à Philippe de Bade, marquis d’Hoeberg, décédée le 25 novembre 1500;
Louise de Savoie, qui épousa le 24 août 1 479 Hu-
LES DUCS DE SAVOIE
gués de Chalon, ûls de Louis, prince d’Orange et de Léonore d’Armagnac. Etant devenue veuve, elle se retira au couvent de Sainte-Claire-d’Orbe, au pays de Vaud , et y prit le voile.
Philibert I", dit le Chasseur (1), ne régna en réalité pas : duc de Savoie à six ans, il en avait à peine seize quand il mourut le 22 avril \ 482 d'excès de fatigues contractées à la chasse et aux fêtes données en son honneur dans la ville de Lyon. Ce fut sa mère Yolande qui continua d’exercer la régence, mais non sans éprouver encore les plus grands embarras au commencement. Les princes renouvelèrent leurs prétentions, et cette fois Louis XI et le duc de Bourgogne formulèrent de leur côté des demandes analogues. Les mêmes scènes se répétèrent. Les princes rebelles assiégèrent Montmeillan, s’emparèrent du jeune duc, malgré les termes formels de la capitulation, et Yolande se sauva encore à Grenoble d’où elle adressa ses plaintes à son frèro et à ses alliés. L’attitude de ceux-ci en imposa aux princes qui se décidèrent à reconnaître les dernières volontés d’Amédée IX et abandonnèrent la régence à sa veuve, à condition seulement que dans les affaires d’importance elle s’éclairerait des conseils de Jean- Louis de Savoie, évêque de Genève. Mais d’autres événements allaient surgir et permettre aux comtes de ' Bresse et de Romond de laisser voir leur mauvaise foi.
(O Né à Chambéry le 7 mars 4é65.
LES DUCS DE SAVOIE
Tai dit tout à l’heure que le comte de Romond entraîna Charles-le-Téméraire dans une guerre avec les Suisses : ce dernier obtint des renforts de la duchesse et du duc de Milan et perdit néanmoins la bataille de Granson. Yolande était allée à Lausanne, et le duc de Bourgogne craignant qu’elle n’abandonnât son parti pour passer au roi de France, s’empara de sa personne et la fit enfermer au château de Rouvre. L’évêque de Genève se hâta de ramener son pupille à Chambéry et demanda à Louis XI de le prendre sous sa protection ; il s’y engagea par cet acte dont Guichenon nous a conservé la copie dans ses pièces justificatives (1) :
« Nous Louis, etc., promettons de bonne foy et parole de roy à nostre très-chère et très-amée sœur Yolande de France, duchesse de Savoie, de garder, soutenir et deffendre envers et contre tous nostre dite sœur, nostre très-cher et très-aimé neveu le duc de Savoie, son fils, ses païs, terres et seigneuries, qui les voudroient offendre, et mesmement contre le duc de Bourgogne et généralement contre tous ceux qui se vouldroient efforcer à le troubler ou empescher en la jouissance, authorité, et gouvernement dudit païs de Savoie et de Piémont; en tesmoin de ce, etc. Donné au Plessis-du-Parc-les-Tours, le 2® jour de novembre, l’an do grâce 1 476, et de nostre règne le xvi®, signé Louis ; par le roy, de Bexujeu, bâtard de Bourbon; d’AaGEN- TON, etc. » Louis XI, en conséquence, confia la gardo du jeune duc à Philibert de Grolée, seigneur de Luys, donna
(I) Voir pour ces éTéacments l'ouvrage de M. le baron de Gingins : Dépêches des Ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles-le-Téméraire. 3 vol. Lausanne, 1898 : il renferme les plus curieux détails.
68 LES DUCS DE SAVOIE
à l’évéque de Genève le gouvernement des pays de deçà des monts, et celui de delà au comte de Bresse qui avait abandonné le comte de Romond. Puis il parvint à faire délivrer Yolande ; mais cela ne suffisait pas à la duchesso qui redoutait presque autant son &ëre. Elle vint pourtant le voir à Tours et il alla au devant d’elle en grand équipage : « Madame de Bourgogne, lui ditil en riant, vous soyez la bienvenue. Elle connut bien au visage du roi qu’il ne faisoit que se jouer, et répartit qu’elle estoit bonne françoise et preste à obéyr à Sa Majesté. — Le roy la mena dans sa chambre et, ajoute Commines, la fit bien traiter, quoiqu’il eût grande envie d’en estre despécbé, et qu’elle, de son côté, qui connoissait bien l'humeur du roy, ne désiroit , pas moins de s’en retourner en Savoie, v Elle partit au bout de cinq ou six jours, et arriva comme le duc de Milan venait à son tour d’intervenir pour forcer le comte de Bresse à se retirer. La duchesse ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer au rétablissement de l’ordre, mais malheureusement elle mourut presque subitement pendant l'été de i 478, et les Etats ayant été aussitôt convoqués, un conseil de douze membres, moitié piémontais et moitié savoisiens, fut élu pour diriger les affaires, tandis que le roi nommait le comte de La Chambre gouverneur du duché jusqu’à la majorité de Philibert, mais donnait en secret des ordres pour amener le jeune duc à la cour. La Chambre, indigné de cette mauvaise foi, s'assura de ce malheureux enfant que chacuu s’arrachait et se mit à guerroyer contre les partisans du prince rebelle. Louis XI à son tour envoya Commines pour faire M. de La Chambre
LES DÜCS DE SAVOIE
prisonnier. H résulta de ces changements perpétuels une déplorable confusion, un désordre inévitable dans tout le pays, où chacun tirait à soi, le comte de Bresse, reprenant dès'lors le pouvoir qu’on avait voulu lui enlever, et Philibert serrant de jouet à l’un et à l’autre parti. C'est ainsi qu’il fut conduit à Lyon, près de Louis XI, en 1 482, et qu’il mourut au milieu des fêtes qui lui furent données, sans laisser d’enfants de Blanche- Marie Sforce, fille du duc de Milan, qu’il avait épousée en janvier 1474 et qui se remaria avec l’empereur Maximilien.
Le duché revint donc au frère cadet de Philibert, à Charles de Savoie, qui était né à Carignan le 29 mars 1468, et qui à ce moment était avec un autre de ses frères à Châteaurenaud sous la garde du comte de Dunois. Louis XI le fit venir aussitôt auprès de lui, se déclara son tuteur pour prévenir de nouvelles difficultés et donna le gouvernement du pays à l’évéque de Genève. Le jeune duc fit son entrée dans sa capitale au mois de février 1483. c Son règne fut court, dit Guichonon, mais mémorable par les actions signalées de ce prince et par les divers événements dont sa vie fut accompagnée, qui furent autant d’épreuves de son courage et de sa vertu. » ü débuta en effet en réduisant son cousin Gaude de Savoie-Raconis, l’un des deux maréchaux du duché et qui voulait se maintenir trop indépendant dans son gouvernement de Yerceil, et, délivré de la tutelle du roi qui venait de mourir, il se mit sérieu-
LES DUCS DE SAVOIE
semont aux affaires de sa couroune malgré son jeune âge. L’évéque du Genève s'éteignit également presque en même temps, et Charles donna sa succession à son oncle l’archevêque d’Âuch, non sans avoir à vaincre les prétentions du chapitre qui voulait faire son choix, et la résistance du pape Sixte IV qui voulait la nomination d’un troisième concurrent. Il s’empara ensuite du marquisat de Saluces et prit vers le môme temps le titre de roi de Chypre, en vertu de la donation de la reine Charlotte, après en avoir gravement enVoyé la notification « au Soudan de Babylone. » Puis le duc partit pour Lyon pendant l’hiver de 1 489 et alla passer quelques mois à Tours, auprès de Charles VIII avec lequel il voulait s’entendre pour la conservation de son droit sur le Montferrat; il rentra dans ses Etats au mois d’octobre et y mourut presque aussitôt, le 43 mars 4 489, victime, croit-on, d’un empoisonnement. « Jamais la Savoie ne fut si affligée. Elle perdit un prince des plus courageux de son siècle, beau, vertueux, sage, qui déférait tout à son conseil, libéral, affable et savant ; il eut pour précepteurs Nicolas Ferrario do Quiers, qui lui enseignâtes bonnes lettres et l’histoire, et Nicolas de Tarse, chanoine de Vercellos, la langue grecque, où il avait fait un merveilleux progrès ; en telle sorte qu’il n’y avoit point d’auteur grec ou latin que Charles ne fût capable d’expliquer. Sa cour estoit une escole d’honneur et do vertu, et ce fut là où l’illustre chevalier Bayard fut eslevé, ayant esté nourry page de ce grand prince. Un autheur du temps le décrit ainsi : « Il estoit do sa personne jeune, moyen homme, bien formé et plaisant, et si estoit sage, et se
LES DUCS DE SAVOIE
gouvernoit par conseil, et de sa personne s’accoutroit fort bien. Comme son règne fut fort traversé, il prit pour devise un soleil levant sur une tempeste avec ces paroles : Non tamen indè minus. Après qu’il eut hérité du royaume de Chypre, il prit celle-cy : Dominus illuminatio et salxts mea (I). »
Ce prince avait dû s’unir, d’après les projets de sa mère, avec Louise de Savoie, fille unique du comte de Genève, mais les fiançailles seules eurent lieu et le duc épousa, en i 485, Blanche, fille du marquis de Montferrat et d’Elisabeth de Milan, laquelle survécut Jusqu’en 1509 et mérita le surnom de « miroir de chasteté et de prudence. » Philibert eut deux enfants : Charles-Jean- Âmédée qui lui succéda, et Yolande-Louise de Savoie, née le f2 juillet 1487, mariée en 1496 à Philibert de Savoie, comte de Bresse, et morte dès l’année 1500, n’ayant pas encore treize ans.
Charles-Jean-Amédée (2) ramena une régence, et des troubles, par conséquent, car les mécontents, comme le marquis de Saluces, les sires de Cardé et de Raconis ne tardèrent pas à revenir, espérant trouver les moyens de se relever au milieu de désordres nouveaux. La situation se représentait identiquement comme au temps d'Yolande. Les comtes do Genève et de Bresse et l’évô-
(4) Jaligny, Histoire du chevalier Bayard.
(■2) né le 34 juin 4489, pendaut le séjour de aoD père à Turin.
62 LES DUCS DE SAVOIE
que de Genève réclamaient la tutelle et la régence. Blanche de Montferrat soutenait ses droits : une émeute sanglante éclata à Turin, il fut convenu que la duchesse serait régente et que l’évêque de Genève et le comte de Bresse exerceraient la lieutenance générale. Mais on ne put empêcher le duc de Milan de faire rétablir le marquis de Montferrat dans ses Etats. D’autres troubles s'élevèrent à l’occasion de la mort de l’évêque de Genève, des prétentions des Valaisans sur le Cbablais, d’une espèce de Jacquerie dans le Faucigny, et n’ont pas peu contribué à attacher un pénible renom au court règne do ce pauvre petit prince qui périt on tombant de son berceau le 16 avril 1 496.
La couronne revenait cette fois à un homme déjà avancé en âge, à Philibert de Savoie (1), comte de Brosse, dont le nom a déjà été cité bien des fois et qui prit la part la plus coupable aux troubles qui agitaient la Savoie depuis un demi-siècle. Maltraité par son père dans sa jeunesse, il était resté jusqu’à l’âge de vingtdeux ans sans apanage et avait mérité le surnom de Philippe-sans-terre : turbulent, inquiet, violent, il fut plusieurs fois expulsé du duché qu’il allait être appelé à gouverner, et le duc Louis le fit même enfermer pendant deux ans dans le château de Loches. Il s’était en dernier lieu, et après de nombreuses entreprises, attaché au service de France, et était gouverneur du Dau--
(4) Né à Chambéry le 5 férrier 4438.
LES DUCS DE SAVOIE
phin quand U apprit la mort de son petit-neveu, mais il eut à peine le temps de prendre possession de son trône, car il mourut dès le 7 novembre 1 497 : il avait adopté pour devise un emblème qui résume parfaitement sa vie et la facilité avec laquelle il changea constamment de parti : un serpent qui a quitté sa dépouille, avec ce seul mot ; paratior.
II avait épousé en premières noces Marguerite de Bourbon, fille du duc Charles et d’Agnès de Bourgogne (6 janvier 1471) ; veuf le 24 avril 1483, il se remaria au bout de deux ans avec Claudine de Brosse de Bretagne, fille de Jean, comte de Penthièvre, et de Nicole de Bretagne, laquelle vécut jusqu’en 1513. II eut du premier lit :
Philibert II ;
Louise de Savoie, néelo 21 septembre 1476, fiancée l’année suivante à Charles d’Orléans, comte d’Ângouléme : le mariage fut célébré douze ans plus tard. Ce fut, comme on sait, l’une des princesses les plus distinguées do son siècle. Veuve à dix-huit ans, elle vécut dans la retraite, à Cognac, jusqu’à la mort d’Anne de Bretagne, son ennemie particulière, mais quand François I"', son fils, monta sur le trône, elle prit la part la plus active à la direction des affaires. Nommée régente pendant la campagne de 1515, elle conserva toujours une grande influence qu’elle ne justifia malheureusement pas. Avare et corrompue, elle trouva un aide facile et complaisant dans le chancelier du Prat et a été toujours considérée comme la cause du désastre de Lautrec ; mais elle détourna l’attention en accusant le surintendant do Semhlançay de ses crimes et en le
64 LES DUCS DE SAVOIE
faisant pendre ; en même temps elle exaspérait le connétable de Bourbon par ses dédains et le jetait dans le parti de Charles-Quint. Régente une seconde fois après l’échec de Pavie, elle fit preuve d’une plus grande intelligence, surtout de plus de dévouement pour le bien du pays qu’elle sut maintenir dans la tranquillité tout en organisant la ligue de Cognac contre l’Autriche. En 4 529, elle signa avec l’impératrice Marguerite la paix des Dames ou de Cambrai ; elle mourut de la peste deux ans après, à Grès, près de Romorantin, le 22 septembre 4 534 .
Du second lit naquirent :
Charles qui succéda à son frère Philibert;
Louis de Savoie, nommé, enfant, à la prévôté de Montjon, mort en 4502, âgé de quatorze ans ;
Philippe de Savoie, qui fonda la branche des ducs de Nemours;
Absalon et Jean-Amédée de Savoie, morts au berceau ;
Pbiliberte de Savoie, viconatesse de Bridiers, etc., née posthume, mariée au mois de février 4545 à Julien de Mcdicis, dit le Magnifique, marquis de Soriana, grand gonfalonier, frère du pape Léon X et fils de Laurent et de Clarisse des Ursins. Son frère le duc do Savoie lui donna en cadeau de noces le marquisat de Gex pour en jouir sa vie durant, et François I®'' lui céda en propriété le duché de Nemours. Julien de Médicis vécut à peine quelques mois après son mariage; sa veuve se rendit presqu’aussitôt en France où elle fut reçue avec les plus grands honneurs, et elle s’éteignit de bonne heure à Virieu en Piémont, le 4 avril 4524.
LES DUCS DE SAVOIE
Le duc Philippe eut ea outre quatre enfants na* turels : un fils, René, qui fonda la branche de Villars ; trois filles : Jeanne, femme de Jean Grimaldi , prince de Monaco, et mère de la baronne de Villeneuve de Vins; Philippine, première femme de Laurent de Médicis, et Claudine, fiancée à Lucien Grimaldi, prince de Monaco, mais sans que le mariage ait eu lieu.
Philibert II (I) ne devait pas encore fournir un long règne, et cependant la Savoie aurait eu besoin d’un prince qui conservât pendant un certain nombre d’années les rênes du gouvernement, de manière à y fonder quelque chose de durable. Son père venait de lui donner le titre de comte de Brosse peu de semaines avant que do lui laisser la couronne. Son premier acte de souverain fut d’envoyer à l’empereur un secours de quelques centaines d’hommes contre les Florentins, puis do conclure avec Louis XII, qui venait de succéder à Charles VIII, un traité des plus favorables aux intérêts de l’un et de l’autre (.22 février 1 498) : il fu^ convenu que « le duc donneroit passage et vivres à l’armée du Roy en payant, moyennant quoy S. M. luy bailleroit de pension par an 22 mil livres, et à René, bastard de Savoye, 10 mil; que si le roy passoit les monts en personne, le duc donneroit aussi passage à ses gens et retraitte dans ses places et perraottroit à ses
(1) Né à Pont-de-l’Ain le 10 avril U80.
LES DUCS DE SAVOIE
sujets de suivre S. M., si ils y vouloient aller; que si le duc y vouloit aller en personne, le roy luy donneroit le commandement de 200 hommes d’armes, dont le duc nommeroit les offîciers ; que pendant cette guerre lo roy lui bailleroit 30,000 escus sol par mois, moyennant quoy le duc fourniroit 600 combattants à cheval armés ; que la conqueste du duché de Milan faite, le roy donneroit au duc des terres et seigneuries du Milanais de proche en proche et à la bienséance de ses Estais de Piémont jusqu’à concurrence de la valeur de 20,000 ducats d’or de rente, et au grand bastard jusqu’à 4,000, pour lesquelles, non plus que pour toutes celles que le duc possédoit de présent, le roy prometoit de ne luy donner jamais trouble, ny à ses successeurs, mais au contraire de les garder et deiïendre contre tous ceux qui voudroient y entreprendre quelque chose ; que le roy entretiendroit au duc pendant sa vie en France une compagnie de 1 00 hommes d’armes ; que si Ludovic Sforco, avant ladite guerre ou après, attaquait les Estais du duc, le roy serait tenu de le secourir ; que le roy ne foroit aucun traité de paix, de irefve, do ligue et de confédération sans y comprendre le duc; qu’après ladite conqueste, si le duc vouloit recouvrer les châteaux, terres et seigneuries que l’évesque et la communauté du Valais lui retenoient, le roy serait obligé de luy aider à ses propres frais et dépens ; et enfin que par ce traitté on n’enlendoit point déroger aux anciennes et nouvelles alliances des deux maisons. » L’année suivante le roi traversa la Savoie et Philibert le reçut magnifiquement, au mois de septembre, à Turin : il l’accompagna à Milan et le ramena jusqu'à
LES DUCS DE SAVOIE
Lyon après avoir brillamment fait campagne. Il parvint à demeurer dans la meilleure intelligence avec ses voisins et notamment avec l’empereur Maximilien dont il avait d’ailleurs épousé, depuis le 26 septembre 1 501 , la fille, Marguerite d’Autriche, et conserva le Piémont en dehors des événements graves qui s’accomplissaient en Italie, tout en y prenant une part personnelle. Une imprudence commise après une partie de chasse et comme le duc avait très-chaud, l’emporta en peu d’heures à Pont-de-l’Ain , « dans la chambre mesme ob iî estoit né, » le 1 0 septembre 1 504. Il ne laissait d'enfants ni de sa première femme, Yolande-Lonise de Savoie, fille du duc Charles et de Blanche de Montferrat, ni de l’archiduchesse Marguerite, qui après avoir été accordée enfant au dauphin de France , depuis Charles VIII, épousa en 1497 Jean de Castille, fils aîné du roi d’Aragon, et devint veuve presque immédiatement (1). Après son second veuvage, Marguerite se retira près de son père qui lui confia le gouvernement des Pays-Bas : elle signa le traité des Dames et mourut le 31 décembre 1530.
Charles III, frère de Philibert (2), régna au con-
(1) On raconte que pendant la traversée de Flessingue en Espagne une terrible tempête ayant assailli le navire qui portait Marguerite, et l’ayant mis dans le plus grand danger, cette princesse écrivit ces deux vers :
Cy glt Margot, gentil' darooiaelle.
Qu't deux maria et encor’ eat puoeUe.
Elle enveloppa ce billet de toile et l’attacha h son bras, afin que, jetée k la cite, on pût au moins reconnaître son corps.
(2) Né k Chascy le 48 octobre I486,
LES DUCS DE SAVOIE
traire pendant près d’un demi-siècle, mais ce fut pour assister eux événements les plus graves et voir ses Etats compromis et maltraités dans la lutte que soutinrent le roi de France et l’empereur, après n’avoir cependant rien négligé pour prévenir cette guerre et avoir ensuite tenté de rester neutre. La situation d’ailleurs de la Savoie, à l’avénoment du nouveau duc, était des plus fâcheuses : le trésor était lourdement obéré et les trois dernières duchesses se partageaient le duché presque entièrement, quant à la jouissance, à titre de douaires : Blanche de Montferrat tenait les meilleures places de Piémont, Claudine de Bretagne le Bugey, et Marguerite d’Autriche la Bresse, Vaud, Faucigny et le comté de Villars : de plus, Louise de Savoie -Genève avait par engagement le Chablais. Charles ne songea donc au début qu’à renouveler et maintenir ses traités do paix. Une guerre cependant avec le Valais signala la seconde année de son règne, mais le duc eut le tort de ne pas la diriger lui-même : ses lieutenants le servirent mal, et les Suisses ayant pris fait et cause pour leurs voisins, il fallut signer un traité assez fâcheux. Puis il dut fournir des troupes à Louis XII pour la prise de Gênes et entrer dans la ligue de Cambray contre les Vénitiens, attiré par l’espoir de pouvoir ainsi se faire restituer l’île do Chypre; enfin reconnaître un peu malgré lui les privilèges des Genévois.
Quelques années s’écoulèrent pendant lesquelles la Savoie put se reposer, mais la lutte ne devait pas tarder à recommencer, et Louis XII employait ce temps à préparer ses forces : sa mort ne changea rien à la
LES DUCS DE SAVOIE
situation, car François P’’ reprit avec passion la pensée de son prédécesseur, et au mois de juillet 1515 la plus formidable armée ^ue la France eût encore mis sur pied passa les Alpes, traversa la Savoie et vint bientôt gagner la bataille de Marignan : mais à ce moment le duc Charles était occupé à réduire sous son obéissance quelques places qui s’étaient données à la Suisse pendant le séjour forcé que des bandes de cette nation venaient de faire en Piémont, par suite de malentendus passagers avec François P^ Ce fut lui qui, d’ailleurs, l’année suivante, fit conclure à ce prince le traité avec les cantons hésitant encore entre lui et l’empereur.
Il pensait ainsi se procurer lui-môme un puissant allié, et il voulut en éprouver le bon vouloir en le priant de ne pas s’opposer à la création des deux diocèses de Chambéry et de Bourg que venait d’instituer le pope Léon X ; mais François I®'', au contraire, fit révoquer ces bulles et montra brusquement le peu d’aitection qui le liait à la Savoie, car il envoya à Suze, près du duc, un héraut chargé de le sommer de rendre Vercoil, Nice, Villars et quelques domaines qui revenaient à titre héréditaire à Louise de Savoie. Guichenon, qui rapporte ce fait, en raconte ainsi l’issue, après avoir dit que Charles s’occupa immédiatement de se procurer des secours efficaces et s’adressa notamment aux Suisses, les grands fournisseurs de troupes do ' l’époque : « Les cantons envoyèrent un héraut en France pour prier S. M. de ne point faire la guerre au duc do Savoie, autrement qu’ils seraient contraints do renoncer à son alliance. Le roy répondit au héraut qu’il n’avoit jamais eu l’intention de faire la guerre au
LES DÜCS DE SAVOIE
duc, mais seulement de lui faire comprendre qu’il avoit tort de refuser des choses que S. M. avoit souhailtées de luy. Ainsi cette menace s’évanouit pour ce coup, par la générosité des Suisses. » Charles crut devoir aller en remercier personnellement ses alliés, mais il dut aussi renoncer à peu près complètement aux prétentions qu’il avait, comme ses prédécesseurs, sur Genève (4),
La gravité des complications entre la France et l’empire ne devait pas laisser beaucoup de loisir pour s’occuper de ces détails qui passent inaperçus aujourd’hui. La lutte entre François I*'' et Charles-Quint commença par l’élection de ce dernier au trône impérial, malgré les efforts de son brillant rival. Charles épousa, sur ces entrefaites, Béatrix de Portugal, fille du roi Emmanuel et belle-sœur du nouvel empereur, et les premières années, années désastreuses pour nos armées en Italie, se passèrent fort tranquillement pour la Savoie. Mais quand, en 4524, François P' passa de nouveau les Alpes, le duc dut lui fournir du renfort : puis il se proposa pour aller en Espagne traiter de sa délivrance, et enfin, après avoir épuisé tous scs efforts pour réconcilier ses deux dangereux parents, après avoir même pris l’engagement solennel de ne rien faire contre l’empereur , la paix de Cambray vint le tranquilliser et lui permettre de resserrer ses liens avec Charles-Quint qui lui donna le comté d’Ast et conclut un traité. La guerre éclata alors dans ses propres Etats : les Genévois expulsèrent leur évêque après avoir en
(I) Ce fut en cette année 15(8 que le duc substitua l’ordre de l’Annonciade; à l'ordre du Collier, fondé par le duc Amédée VIII.
LES DUCS DE SAVOIE
plusieurs occasions témoigné leur désir de secouer lo joug bien léger cependant du duc de Savoie. En cette circonstance, Charles put encore éprouver le mauvais vouloir de François I*'', qui ne lui pardonnait pas de conserver des terres qu’il prétendait siennes à cause de sa mère. François I*' fit passer du secours aux Genévois et répondit à un ambassadeur du duc « qu’il ne luy estoit ny bon oncle, ny bon amy, parce qu’il ne luy faisoit pas raison des droits et des prétentions qu’il avoit comme héritier de Louise de Savoye, sa mère, sur le duché de Savoye. » Bientôt après, Guillaume Poyet , premier président du parlement de Paris , vint à Turin formuler solennellement ces prétentions au nom du roi (1), et la déclaration de guerre suivit un refus qu’on ne pouvait que trop prévoir. Cette réclamation du reste n’était qu’uo prétexte pour arriver à occuper la Savoie trop dévouée à l’empire. François I*^ d’ailleurs était soutenu par le mouvement qui s’opérait en même temps è Genève, dont les habitants venaient d’embrasser la réforme, et à Berne : les Suisses envahirent le duché, débloquèrent Genève et s’emparèrent de tout le pays deVaud et de Lausanne que la maison de Savoie ne devait jamais recouvrer (juin-août t535).L’invasionfrançaiseeutlieuauprintempssuivant; après une dernière sommation, le comte de Saint-Pol occupa sans résistance la Bresse et la Savoie, et le fameux pas de Suse n’ayant point été suffisamment gardée
(<) Ces réclamations étaient ainsi résumées ; Droits de feue la reine- Louise de Savoie sur l'héritage de Savoie en général et particulièrement sur la Bresse; 3° droits de la couronne de France comme héritière du comte de Provence sur Nice, le Faucigny et la suzeraineté du Piémont; 3* droits de la maison d’Orléans sur Asti et Yerceil.
LES DUCS DE SAVOIE
nous entrâmes sans peine en Piémont dont toutes les villes ouvrirent leurs portes en quelques semaines. L’amiral Chabot de Brion passa brillamment la Doise, le 1 5 avril, rejeta toutes les troupes dans Verceil et s’arrêta par ordre du roi on présence d’un corps d’armée impé rial. Mais cette réserve était presque inutile, car peu de ' jours après, Charlos-Quint, exaspéré par cette marche rapide qui compromettait singulièrement ses affaires en Italie, déclarait à son tour la guerre, après avoir fait des propositions impossibles à accepter. Toutes les places piémontaises furent fortement occupées par nos troupes et l’on ne négligea rien pour une vigoureuse défense. La défection du marquis de Saluces changea tout et transforma notre occupatien en un désastre. Montpésat et la Roche du Maine défendirent courageusement Fossano, mais ne purent tenir dans une place à peine fortifiée. L’empereur, comme on sait, parvint rapidement à notre frontière et envahit la Provence, mais on n’ignore pas non plus quelles pertes son armée y éprouva, et qu’il ne tarda pas à revenjr s’embarquer à Gênes pour Barcelone, afin d’aller, suivant un bon mot du temps, « enterrer en Espagne son honneur mort en Provence. »
Nous demeurions cependant en Piémont, mais chaque jour les impériaux y faisaient des progrès : nos troupes occupaient toujours Turin quoiqu’è peu près sans espoir ; « Les défenseurs de cette place, dit la chronique de la ville, étoient comme désespérés de leurs vies; toutefois ne se voulurent jamais rendre, aimant mieux là mourir de male-rage de faim, comme chiens attachés, que de perdre une demi-heure d’hon-
LES DUCS DE SAVOIE
neur et de ne faire le devoir que requeroit leur fidélité. » En 1537 le roi redescendit vers les Alpes, et Montmorency força, après un très-brillant combat, le pas de Suse : le marquis du Guast fut rejette promptement au-delà du Pô et l’occupation complètement renouvelée.
Pendant ce temps, le duc Charles, dépouillé en fait de ses Etats, se voyant encore privé du marquisat de Montferrat, adjugé par sentence impériale au marquis dé Gonzague, époux de Marguerite de Montferrat, se relira à Nice avec sa femme qui mourut presque aussitôt (8 janvier 1538). Perdant ainsi son seul appui auprès de l’empereur, Charles III ne devait plus espérer une heureuse issue : il fut complètement sacrifié dans la trêve de dix ans, conclue après les infructueuses conférences de Nice, et qui affranchit Genève, laissa le pays de Vaud aux Suisses, la Bresse, la Savoie et les deux tiers du Piémont à François I**^ et le reste à Charles-Quint, sous prétexte de le défendre : le duc fut obligé de souscrire à toutes ces conditions sous peine de se voir enlever la ville de Nice (1), mais il ne négligea rien de ce qu’il pouvait faire pour sauvegarder ses intérêts dans l’avenir, et il alla notamment porter ses plaintes à la diète de Ratisbonne oh l’accueil le plus honorable lui fut fait. La situation ne pouvait se prolonger, car de part et d’autre la trêve fut mal observée et dès 1541 les ho.stilités recommencèrent et eurent pour théâtre constant les Etats du duc Charles qui vit bientôt un nouvel allié de François Barbe-
‘ (i) M. Ileuii Manin sc trompe en disant que ce fut la dernière place qui lui resta : Cliarlos III possédait encore Verceil, Aoste etCorvi.
LES DUCS DE SAVOIE
rousse, venir attaquer avec une puissante flotte son dernier asile. Charlesfit un suprême effort, et s’embarquant avec tout ce qu’il put réunir de soldats sur les galères de Doria, il vint enfin au secours de Nice qui tenait depuis quarante-sept jours et avait souffert un bombardement terrible. Un succès éclatant couronna cette entreprise et après quelques autres opérations assez heureuses, sur Carignan et Mondovi notamment, Charles rentra dans Verceil. Mais la victoire de Cerisoles vint porter un coup terrible aux espérances que le duc pouvait concevoir après la paix do Crespy signée au moment où l’on s'y attendait le moins. Cette paix mit fin à la guerre qui désolait l’Europe depuis l’avénemont de Charles-Quint, mais elle ne décida rien de définitif à l’égard de Charles III : il fut convenu en effet que le fils du roi, Philippe d’Orléans, épouserait la fille do l’empereur qui aurait en don le Milanais et les Pays-Bas, que le roi renoncerait pour toujours au royaume de Naples etque, seulement après la conclusion du mariage et l’exécution des clauses dotales, les troupes françaises évacueraient la Savoie et le Piémont, à l’exception de Pignerol et de Montmelian laissées à la France comme places de sûreté, la querelle entre les deux Etats devant être ultérieurement vidée par arbitrage (1 4 octobre 1544).
L’occupation cependant se prolongeait ; le prince Philippe étant mort en 1 545, on résolut de maintenir provisoirement le statu quo : le décès de François I*'' amena un changement, en ce sens que Henri II maintint aussi ses troupes au-delà des Alpes, malgré le traité de Crespy, et en \ 551 , le comte de Brissac, lieu-
LES DUCS DE SAVOIE
tenant-général pour le roi en ces contrées, recommença les hostilités contre les impériaux. Charles" III mourut sur ces entrefaites, à Verceil, le 16 septembre 1553, miné, dit Guichenon, par les inquiétudes et les chagrins que lui causait une situation à laquelle il ne voyait plus aucun moyen de porter remède. Il eut neuf enfants, mais un seul lui survécut : six autres — trois fils et trois filles — moururent au berceau : une fille atteignit l’Age de sept ans et le prince Louis celui de treize ans, ayant été fiancé avec Marguerite do France, fille de François P’’, dès le 7 avril 1526. Los événements se chargèrent de rompre ces projets d’union avant la mort du jeune prince, arrivée à Madrid , où Charles- Quint avait exigé qu’on l’envoyât, le 25 décembre 1536.
Emmanuel-Philibert (1) venait dans les plus tristes conditions et après un règne désastreux. « Le déplorable estât auquel Charles-le*Bon laissa ses Estais en mourant, devait plutôt en faire appréhender la ruyne entière. que d’en espérer le rétablissement; car tout ce qui est deçà les monts obéissoit au roy Henry II. Le Piémont étoit occupé par les François et par les Impériaux, et ne restoit que le Val d’Aoste, les homtés d’Ast et de Nice, elles villes de Verceil, de Querasque, de Fossan et de Coni qui n’eussent suivy ou la loi de la guerre ou la fortune du victorieux. Mais Dieu
(i; Né à Chambéry le 8 juillet l.’!28.
LES DUCS DE SAVOIE
qui a soin des couronnes, et qui les conserve par des moyens inconnus aux hommes, sauva celle de Savoye du naufrage qu’apparemment elle ne pouvoit éviter, ayant voulu, par une révolution merveilleuse, que le fils rencontrât sa gloire dans les disgrâces de son père et qu’il tirât l’avantage do son malheur : car si Charles n’eut esté si infortuné, Emmanuel-Philibert eût esté moins illustre, et peut-eslre que s’il eût trouvé son Estât aussi tranquille qu’il fut laissé au duc Charles, son père, ses éminentes vertus, qui lerendirentl’un des plus grands princes de son siècle, n’auroienl pas paru avec tant d’éclat; l’honneur estant bien plus grand de relever un sceptre abattu que de succéder sans peine à une couronne. »
Emmanuel avait déjà fait vaillamment ses preuves : à l’âge de dix ans, un historien assure qu’il décida de la conservation du château de Nice lors du siège de cette place par les Impériaux ; sept ans plus tard il s’en alla guerroyer avec Charles-Quint en Afrique, et demeurant près de lui à son retour, il assista aux batailles d’Ingolstadt, de Muhlberg, au siégé de Metz, et mérita d'être choisi pour gouverner les Pays-Bas en 1 552 : il défendait Bapaume au moment où il apprit la mort de son père. Le hasard mettait donc le nouveau duc à même de prendre une éclatante revanche, et c’est à la tête d’une armée étrangère, au nom d’un souverain étranger, que lui, souverain dont Brissac occupait toujours les Etats, allait les reconquérir à peu près .sans conditions. Gouverneur général des Pays- Bas et commandant en chef de l’armée impériale, tandis que Charles-Quint se retirait au monastère de Yuste,
LES DUCS DE SAVOIE
Emmanuel-Philibert, quoique profondément mécontent de la conduite de l’empereur, fit taire sa rancune devant son intérêt et résolut de faire payer à Henri II ce que François P'' avait fait subir à son père. La campagne fut malheureuse en Flandre pour les Français, mais le traité de Yaucelles faillit mettre à néant ces espérances, quand sa non-observation vint tout remettre en question. C’est alors que le duc reçut l’ordre de rassembler le plus forte armée qui fût possible et {le marcher sur Paris. Emmanuel exécuta avec empressement ces prescriptions et vint rapidement assiéger Saint-Quentin (juillet 1557), après avoir tout ravagé sur son passage. L’armée se composait de 52,000 hommes et 1,200 chevaux, tandis que nous n’avions pas plus de 18,000 hommes et 5,000 chevaux sous la conduite du duc de Nevers ; une poignée de soldats seulement défendait la place, très-imparfaitement fortifiée. Le connétable de Montmorency, voyant l’impossibilité de prolonger la défense, voulut brusquer le dénouement en livrant une bataille, mais la bataille fut un désastre pour nous, à la suite duquel Charles-Quint dit avant d’écouter aucun détail : « Mon fils est-il à Paris? » Philippe II n’y était heureusement point et y serait en effet aisément parvenu, mais quand il arriva à l’armée, il voulut s’emparer de Saint-Quentin et laissa de la sorte passer quelques jours qui permirent à Henri II de parer jusqu’à un certain point aux conséquences de la perte de cette grande bataille.
Pour le duc de Savoie c’était un véritable échec, parce que, suivant son plan de campagne, il devait être à Paris deux jours après l’affaire de Saint-Quentin : il
78 LES DUCS DE SAVOIE
avait déjà donné ses ordres pour qu’une division entrât en Savoie, mais les retards causés par le roi d’Espagne laissèrent au duc de Guise le temps de rentrer avec son armée d’Italie. La paix ne devait pas moins sortir de cet événement avec les plus grands avantages pour Emmanuel. Le traité de Cateau-Cambrésis fut signé le 3 avril 1559, après la bataille de Gravelines et la mort du grand pénitent de Yuste. Pour ne parler que do ce qui concerne la maison de Savoie, je dirai qu’il fut convenu que Philibert-Emmanuel épouserait Marguerite de France, sœur de Henri II et qu’on lui restituerait tous ses Etats à l’exception de Turin, Pignerol, Quiers (Cbiéri), Chivasso et Villanuovo d’Asti que nos troupes devaient occuper jusqu’à ce que les prétentions <lu roi, comme héritier de son aïeule Louise de Savoie, eussent été jugées par arbitres, mais dans un délai flxé à trois ans ; le roi d’Espagne devait pendant ce même laps de temps tenir garnison à Verceil et à Asti en garantie de l’évacuation des cinq autres places susnommées. La France gardait le marquisat de Saluces,
. mais d’un trait de plume elle cédait la Savoie, la Bresse, le Bugei et la moitié du Piémont. Emmanuel- Philibert se rendit aussitôt de Bruxelles à Paris pour la cérémonie de son mariage, et c’est à cette occasion qu’eut lieu le tournoi où Henri II fut mortellement blessé ; cette mort ne devait rien changer pour le moment à la situation politique.
Pendant ce temps les commissaires du duc reprenaient possession de ses Etats : le comte de Mazin en Piémont, le comte de Challant en Savoie et M. de la Baume en Bugei et dans la Bresse. Emmanuel rer
LES DUCS DE SAVOIE 79
tourna encore dans les Pays-Bas et à Paris, pour le sacre de François II, avant de se rendre à Nice où il passa la fin de l’hiver de l’année 1559 : puis en 1560, il se décida à visiter le Piémont et il fut magnifiquement reçu à Verceil. Il y avait beaucoup à faire dans un pays demeuré vingt-huit ans sous une administration étrangère, et le duc ne négligea rien de ce qui importait au bien de ses sujets si longtemps écrasés d’impôts et ruinés de toutes les manières. Il eut cependant «ncore à lutter pendant un an contre les Vaudois qui voulaient étendre insolitement leurs limites. Guerrier heureux et renommé, a dit un historien de la maison de Savoie, mais convaincu que la guerre n’est bonne qu'autant qu’elle procure la paix et qu’elle en affermit les bases, il remit l’épée au fourreau pour tout le reste de son règne. C’était surtout avec la France et avec l'Espagne qu'il lui importait de vivre en bonne harmonie : en professant entre elles une exacte neutralité et en les flattant tour à tour l’une et l’autre, il parvint à se concilier leur bienveillance, indispensable aux grands projets de restauration qu’il méditait.
Après avoir terminé rapidement et le plus doucement possible la lutte avec les Vaudois, le duc Emmanuel-Philibert renouvela aux protestants, malgré .sa répugnance, la permission d’exercer leur culte dans les lieux précédemment déterminés, puis il s’occupa de renouer les anciennes alliances do ses prédécesseurs avec les Bernois, les Fribourgeois et les Yalaisans, mettant de côté complètement, tout en faisant ses réserves, ses prétentions sur Genève : il s’attacha pareillement les Vénitiens en refusant les offres que lui
LES DUCS DE SAVOIE
faisait le sultan de le remettre en possession de Chypre . Il sentait en effet do plus en plus la nécessité de se créer des forces contre la France qui cherchait chaque jour des moyens de se faire une véritable suzeraineté et à laquelle le hasard des successions venait précisément de rendre un grand service en lui donnant une position importante au cœur même du duché par l’acquisition du marquisat de Saluces (1). Il parvint à compléter le système d’alliance qu’il souhaitait, et tranquille désormais du côté de l’Italie, Eminanuel-Phili-bert se voua en,tièrement à ce qui mérite d’être nommé la régénération de l’Etat. Je n’insisterai pas en détail sur tout ce que fit ce prince, mais je dois cependant l’indiquer au moins sommairement. Il mit d’abord ses frontières dans le meilleur état de défense et fixa sa résidence à Turin; il créa à Nice une marine militaire et constitua une armée régulière dont il mettait quelques divisions au service de ses voisins pour entretenir parmi elles l'esprit militaire , tout en maintenant le surplus à l’état de milices, de manière à ne pas fatiguer , inutilement ses sujets. Emmanuel-Philibert ne négligea pas non plus l’administration civile du duché, ni celle de la justice ; il favorisa activement l’agriculture et l’industrie singulièrement négligées sous les règnes précédents, releva l’université de Turin et fonda un certain nombre de collèges dans les provinces ; il créa
(O Michcl-Antoim;, douzième marquis de Saluées, avait bravement servi François I" Mort sans enfant, sa mère, Marg\icrite de Foix, fit donner sa succession è son frère cadet qui, emprisonné poifr un léger prétexte on France, ne sortit de captivité qu’en vendant ses Etats au roi. 11 fut tué en tentant de les recouvrer en tM8. Henri U vint en prendre solennellement possession.
LES DUCS DE SAVOIE
l’ordre de SainVMaurico sur des bases nouvelles en y joignant celui de Saint-Lazare, enfin il organisa sa cour d'une manière digne d'un souverain, de manière aussi À pouvoir donner à la noblesse, dépouillée de la plupart de ses anciens privilèges, des satisfactions et des avantages. Les rapports du duc avec les cours de France et d'Espagne lui firent adopter une partie de leurs règles d'étiquette. Il multiplia les emplois de sa maison et voulut que le service s'y fît par quartier : il eut un grand aumônier, un grand maître, un grand écuyer, un grand chambellan, un grand échanson, des majordomes, des gentilshommes de bouche, des écuyers, vingt-quatre pages. La duchesse vivait à la française et au milieu d'un personnel presque e.Kclusivement composé de Français. « C'était moins par goût que par politique que le duc s'était formé ce brillant entourage de seigneurs et do courtisans, car il n’eut jamais de favoris parmi eux, et plus jaloux de son secret que d’un vain éclat, il n’employait auprès do sa personne qu’un seul valet de chambre espagnol qui ne .savait pas lire II avait trois secrétaires dont il n’employait qu’un’ seul et bien rarement encore, lisant lui-même les lettres qui lui étaient adressées et répondant à la plupart de sa propre main, avec autant de netteté que do concision (1). »
Emmanuel fut incontestablement un grand prince et eut toutes les qualités qu’on pouvait lui désirer. Bien fait de sa personne, agréable de figure, il excellait dans les exercices du corps et était doué d’une force peu commune : sobre, dormant peu, il pouvait énor-
(I) Costa de Beauregard, Loc. cilat.
«î LES DUCS DE SAVOIE
mément travailler. Instruit dans les sciences exactes, érudit pour son temps, suffisamment lettré, très-religieux, il était seulement d’une excessive vivacité eteuclin à la colère ; comme Henri IV il aimait les femmes, mais, ainsi que le remarque un de ses biographes, « il ne paraît pas que ses maîtresses, dont il eut un grand nombre, aient jamais élevé de nuages entre son épouse et lui. » Marguerite de Valois lui était très-attachée et Branthôme nous parle d’elle dans les termes les plus flatteurs ; toujours, a-t-il écrit, elle fut la patronne de ceux qui étaient dans le besoin, dans l'adversité, ou en peine ou en faute. Instruite elle-même, elle ne contribua pas peu à donner à sa cour une haute réputation dans le monde savant; mais elle fut surtout utile à son mari en l’aidant à demeurer dans de bous termes avec la France, et en décidant Henri III à retirer enfin les troupes qui occupaient encore Pignerol et Saveillan (1574). La duchesse mourut presque aussitôt après et Philibert-Emmanuel le 30 août 1580, après avoir franchement aidé Henri III contre la révolte du maréchal de Bellegarde qui voulait se rendre indépendant dans le marquisat de Saluces d ont on l’avait nommé gouverneur . Il mourut après avoir à peu près complètement achevé l’œuvre à laquelle il s'était voué, mais trop tôt encore peut-être pour assurer le succès de sa politique. H n’avait eu qu’un fils légitime qui lui succéda, mais il laissa de nombreux bâtards . aucun de ses fils ne fit souche; quant aux filles, elles épousèrent le marquis d’Est de Lans, M. de Simiane et le marquis de Masséran : il faut ajouter que leurs mères appartenaient presque toutes à la meilleure noblesse.
LES DUCS DE SAVOIE
Charles-Emmanuel (I) n’avait que dix-huit ans quand il ceignit la couronne ducale, et il allait, dès le début de son règne, se trouver en présence des plus graves complications, à cause de l’importance des événements qui s’accomplissaient de l'autre côté des Alpes. Il se moutra trop fidèle observateur de l’antique politique d’extension de sa famille et crut trop tôt pouvoir exploiter la situation fâcheuse oîi se trouvait le dernier des Valois. II adressa à Henri III une réclamation formelle du marquisat de Saluces en faisant valoir et ses droits ,et la nécessité oîi il était de songer à se garantir contre les menées des protestants qui, maîtres du Dauphiné, le menaçaient et compromettaient la sécurité de ses Etats ; mais le roi ne voulut rien entendre, et Charles- Emmanuel n’hésita pas à recourir aux armes. La conquête fut rapide et facile. Le duc se jeta ouvertement dans le parti de la ligue (août 1588], et, à la mort de Henri III, il publia un manifeste pour établir ses droits sur le marquisat et en môme temps ceux qu’il prétendait avoir à la couronne de France, du chef de sa mère, fille do François I®^. Henri IV répondit en lançant une armée franco-suisse sur le Chablais, et la lutte s’engagea vivement pendant plusieurs mois dans la vallée de l’Arve : le roi, forcé de rappeler ses troupes, dut abandonner les Genévois dont la ville fut bientôt bloquée
(1) Né le janvier 4563 à Rivoli. '
^4 LES DUCS DE SAVOIE
Charles-Emmanuel, dont le long règne ne devait être qu’une succession déplorable de guerres, crut le moment venu d’aller attaquer son ennemi chez lui, et prenant pour prétexte une demande faite par les Provençaux, au mois de; mars 1590, pour qu’il voulût bien les défendre contre le roi de Navarre, il pasea les Alpes aven une armée de 6,000 hommes de troupes choisies et avant la fin de l’année il était entré à Marseille, à Antibes, à Grasse et à Xix. Mais les renforts promis par le pape et par les Espagnols ne vinrent pas et le duc fut obligé d’aller jusqu’à Madrid pour obtenir ces derniers ; il put alors continuer ses conquêtes au printemps suivant. 11 s’avança jusqu'au delà d’Arles ; mais en même temps le duc do Lesdiguières marchait sur Chambéry, débloquait Genève et surprenait Saint-Jean de Maurienne, d’oii par une marche habile et rapide, il descendait à Antibes do manière à prendre les troupes savoisiennes entre lui et l’armée du duc de Montmorency et à les forcer de revenir en toute hâte pour la défense de leur propre territoire. Cette guerre malheureuse et inutile dura jusqu’au traité de Vervins, qui fut signé le 2 mai 1598, et par lequel il fut stipulé que le duc pourrait demeurer neutre entre Philippe II et Henri IV, et que la question de propriété du marquisat de Saluces serait déférée à l’arbitrage du Souverain Pontife. «Une réflexion bien naturelle, ditM. le marquis de Beauregard, se présente à ce sujet : si le le duc de Savoie avait eu plus de modération dans ses, vues; s’il avait mieux étudié le caractère des ligueurs, qu’il servait, et celui de leur antagoniste; s’il ^ avait mieux calculé surtout les tésultats de l’abjuration du
LES DUCS DE SAVOIE
Béarnais, il aurait abandonné à temps un parti qui n’avait plus d’avenir. Nul doute qu’alors le marquisat de Saluces ne lui fût resté pour prix de sa rupture avec les Espagnols, pour prix mémo de sa neutralité, et que, sans autres sacrifices, il n’eût aussi rendu le Piémont indépendant. Si, d’un autre côté, le pape, qui en sa qualité de chef des puissances italiennes , avait tant d’intérêt de fermer la Péninsule aux étrangers , aux barbares, comme on disait, avait fait de l’abandon de Saluces par le roi le prix de son absolution , il est très-présumable qu’il n’aurait pas éprouvé de refus. Le malheur voulut que ni l’un ni l’autre ne surent profiter du moment favorable, et de grands malheurs en résultèrent pour la maison de Savoie. »
Débarrassé de cette guerre qui n’avait eu pour lui qu’un seul avantage, faire de son armée l’une des plus aguerries de l’Europe, Charles-Emmanuel rétablitsans trop de difficultés, et grâce aux rares vertus de saint François de Sales, le catholicisme dans le Chablais ; puis il se rendit à Paris pour y traiter directement avec Henri IV l’affaire de Saluces, et il y passa l’hiver de 1600 , assez inquiet des conséquences que pouvait avoir pour ses intérêts le maéiage du roi avec une Médicis. Aucune de ses propositions ne fut accueillie, et quand il offrit de posséder le marquisat sous la suzeraineté de la France, on consentit seulement à le lui échanger contre la Bresse, Barcelonnette, Sture et Pignerol, et on comprend qu’il ne put accepter. Mais il ne partit pas sans avoir secrètement noué des relations avec les factions qui s’agitaient de nouveau en France, et persuadé qu^ nous avions trop besoin de
LK DUCS DE SAVOIE
paix pour songer à attaquer, il refusa nettement d’exécuter les clauses du traité de Yervius et d'évacuer ' les places qui devaient être remises à la garde des troupes ponliCcales. Henri IV répondit sans perdre un moment en se mettant à la tête d'une puissante armée, et envahit la Bresse et la Savoie (août 1600). La campagne dura quatre mois, et le 17 janvier suivant il signa un traité à Lyon , par lequel le marquisat lui était bien enfin abandonné; mais il l’achetait au prix de Bourg, du Bugei , du pays de Gex, du Valronnais et des deux rives du Rhône depuis Genève jusqu’à Saint-Genis d’Aoste. Ce traité a eu une immense influence sur les destinées de la maison de Savoie en la faisant définitivement et seulement puissance italienne, et l’on ne peut s’empêcher de dire avec le maréchal de Lesdiguières que dans cette circonstance Henri IV' avait agi en marchand, et Charles-Emmanuel en roi, car on ne peut nier qu’il y ait eu un avantage incontestable pour ce dernier, bien que cependant on comprenne que le roi ait préféré arrondir son territoire d’une façon homogène au lieu de conserver au delà des Alpes un pays dont la possession aurait été sans cesse contestée.
Charles-Emmanuel crut, avant de remettre l’épée au fourreau , que le moment était bon pour reprendre Genève, et une surprise , habilement menée par d’Albigny, mit cette ville en son pouvoir; mais celte tentative n’eut pas de suite et Henri IV se hâta d’intervenir pour faire signer un traité qui, depuis, a été constamment observé (21 juillet 1603). Le duc céda pres- ‘ qu’aussitôl à un nouveau mirage , et abandonnant
LES DUCS DE SAVOIE
tout-à-fait sa vieille politique, il répudia ouvertement l’alliance avec l'Espagne et conclut avec Henri IV le traité de Bruzzolo qui lui assurait la possession du Milanais s’il s’en emparait avec ses troupes et l’armée française mise à sa disposition. C’était au moment où nous allions entamer une guerre terrible avec l'empire ; la mort du Béarnais fit échouer ce plan et renversa encore une fois les espérances de Charles-Emmanuel.
On ne peut sans étonnement voir ainsi s’anéantir des projets laborieusement conçus et qui semblent avoir été préparés par le travail des siècles, et, à l’heure où j’écris, on ne peut non plus s’empêcher de méditer le rapide jugement que portait à ce sujet M. le marquis de Beauregard, au commencement de notre siècle : « Il est à croire que si la carrière de Henri IV n’avait pas été interrompue, le Milanais, le Montferrat, et peut-être la Lombardie tout entière, seraient devenu.s alors le partage des princes de Savoie. Combien de sang et do ruines aurait épargnés une seule combinaison politique fondée sur une convenance réciproque et sur l’éternelle raison ! »
Mais une nouvelle occasion permit bientôt à Charles- Emmanuel de satisfaire ses instincts guerriers et de reprendre ses projets d’agrandissement. A la mort de François de Gonzague, duc de Mantoue et de Montferrat, il réclama la tutelle de la fille de ce prince , espérant plus tard la marier à l’un de ses fils ; mais le cardinal Ferdinand , frère du défunt, s’y opposa et commença par enlever sa nièce et la mettre en lieu sûr. Charles-Emmanuel alors fit valoir ses droits sur le Montferrat et recourut aux armes (1613). En quelques
LES DUCS DE SAVOIE
semaines il s’empara de toutes les places fortes du duché , à l’exception de Casai ; le cardinal , qui ne disposait d’aucunes troupes, parvint à faire conclure une trêve et à entamer des négociations. Il avait décidé l’Espagne à lui prêter main-forte; mais le duc s’était assuré du concours de la France, et les hostilités s’engagèrent vivement. Charles entra résolûment dans le Milanais et força ainsi le marquis d’Inoyora , qui s’était avancé jusqu’à Verceil, à revenir sur ses pas ; puis les mouvements se ralentirent. On négocia de nouveau et au moment où la guerre semblait reprendre une grande animation par la prise de Verceil, par le soulèvement du duc de Nemours contre son cousin et l’envoi du duc de Lesdiguières au secours de celui-ci, qui put alors repousser les cnnemisau-delà de la Sésia, la paix fut rapidement conclue et signée à Paris, le 9 octobre 1607, sans avantage ni d’un côté ni do l’autre. Dans la guerre de la Valteline, qui succéda immédiatement à celle-ci, le duc prit naturellement parti pour Louis XIII et remporta d’abord les plus brillants succès sur le Génois, pendant qu’au nord les Espagnols .étaient repoussés de toutes leurs lignes. Quelle ne fut pas sa surprise quand il apprit que nous venions de conclure la paix à Monçon (1626) sans l’y comprendre, et qu’en même temps Richelieu faisait épouser au duc de Rethélois l’héritière du Montferrat. Charles-Emmanuel n’hésita pas alors à se joindre à ceux qui la veille étaient ses ennemis, et il entama , avec l’empereur et le roi d’Espagne , la seconde guerre du Montferrat, guerre toute brillante d’abord pour les alliés, car en quelques semaines iis s’étaient rendus maîtres de toutes
LES DUCS DE SAVOIE
les villes du duché, sauf celle de Casai, dont le siège prolongea la lutte. Mais alors Richelieu venait de prendre la Rochelle , et, libre désormais à l’intérieur, il se mit en marche avec le roi et toute l’armée , passant, sans attendre la fin de l’hiver, les Alpes encore couvertes de neige. Le 6 mars 1629, il força le pas de Suse : « Charles-Emmanuel, quoique appesanti par l’ége, dit M. de Beauregard, et fort incommodé par la goutte qui l’obligeait à se faire porter sur un palanquin, se trouva toujours au plus fort do l’action. Le prince de Piémont aurait été tué sans un officier français qui le reçonnut et releva de son épée la carabine d’un mousquetaire du roi, prêt à le frapper à bout touchant. Enfin il fallut céder à la supériorité du nombre.» Le cardinal entra aussitôt après en accommodement, et le duc, mal soutenu par les Espagnols, menacé d’un débarquement à Nice, de l’occupation de la Savoie, absolument dépourvu de moyens de défense, se décida à ne pas prolonger une lutte inutile, et signa, le 11 mars , la paix de Suse qui fut malheu* reusement plutôt une trêve, car chaque parti conserva sa position , et Richelieu repartit au milieu de l’hiver de 1630 .avec le titre de lieutenant-général du roi, pour en finir avec l’alTaire du Montferrat. Los négociations furent inutiles et le cardinal faillit y mettre brusquement fin en s’emparant du duc et de son fils , alors à Rivoli ; mais lo coup manqua par la générosité du duc de Montmorency, qui, à ce qu’il paraît, ne put admettre cette trahison, et ne pouvant en empêcher la décision au conseil , fit prévenir Charles-Emmanuel à temps.
LES DUCS DE SAVOIE
La reprise des hostilités suivit naturellement, et le duc se déclara pour l’empereur qui luttait contre nous dans la Valteline. La reddition de Pignerol décida du succès de la campagne en notre faveur, et Louis XIII ne vint que pour achever la facile conquête de la Savoie. La situation du duc arriva promptement à un état désespéré : la Savoie était perdue pour lui , .ses autres provinces épuisées d’hommes et d’argent , la plupart des places on notre pouvoir ; les Espagnols redoublaient de froideur et la peste venait compléter ce sombre tableau. Charles-Emmanuel ne faiblit pas cependant, et il allait encore une fois tenter la fortune quand il fut frappé d’apoplexie à Savillan , le 26 juillet 1630 (I).
Victor-Amédée débuta par une opération heureuse, et parvint, secondé par les impériaux, à réduire Casai
(i ) Il avait épousé Catlierine d'Autricho, fille de Philippe II, roi d’Espagne, • le 6 mars 1585, et elle mourut en couche le 6 novembre 1597, laissant dix enfants : ''
Philip|)C-EmmanueI de Savoie, mort à dix-neuf ans en Espagne ;
Victor-Amédée, qui succéda à son père ; —
Philibert-Emmanuel, grand amiral d’Espagne, mort à Palerme en 1624 ;
Maurice, cardinal à quatorze ans, marié à 64 avec sa nièce Marie-Christine de Savoie, qui n’en comptait que 13, et il mourut en 1657 sans postérité.
Thomas-François, auteur de la branche des princes de Carignan ;
Marguerite, femme de François do Gonzague, duc de Mantoue, depuis régente de Portugal ;
Isabelle, mariée à Alfouse d'Est, duc de Modène, qui se fit capucin après la mort de sa femme ;
Trois filles mortes au berceau.
Le duc eut, en outre, un certain nombre de Iràtards parmi lesquels un doit citer Félix, graud’croii de l’ordre de Malte, lieutenant général des duchés de Savoie; Gabriel Je Savoie, lieutenant général de la cavalerie; Marguerite, femme du marquis d’Este, etc.
LES DUCS DE SAVOIE
aux abois. Richelieu se décida alors à négocier, et après une trêve do huit mois, on conclut un nouveau traité, commun cette fois à l’empire, à la France, à l’Espagne et à la Savoie. Ce fut la paix de Ratisbonne ; le duc y reçut pour tout dédommagement de ses prétentions sur le Montferrat et le Manlouan, la ville de Turin avec une rente de dix-huit raille écus d’or; mais comme rien n'était stipulé pour la restitution delà Savoie , il fallut encore un traité, dit de Chérasco (6 avril 16:31), et le duc dut consentir, malgré ses alliés et même en se cachant d’eux, à nous laisser occuper Pignerol, que le traité de Millefleqrs, signé le 5 juillet 1632, déclara définitivement réuni avec sa vallée à la France, en échange d’Albe et de la promesse de la principauté de Neufchâtel. Une alliance offensive et défensive fut également jurée, mais la Savoie n’avait pas traversé ses plus mauvais jours. Constamment unie ensuite à la France, il lui restait à subir treize ans de guerre contre l’empereur, vingt-cinq contre l’Espagne, sans compter les horreurs d’une lutte civile.
Le lendemain du malheureux traité de Chérasco, Victor-Amédée apprit que deux de ses frères s’étaient engagés avec les Espagnols, et que l’un d’eux, le prince de Carignan, recevait le commandement des armées de Flandre ; leur sœur, la duchesse douairière de Montferrat, se rendait également à Madrid et y recevait la vice-royauté de Portugal. En même temps, Richelieu, à la veille de déclarer la guerre à l’Espagne, sommait le duc de se déclarer ouvertement pour Louis XIII, lui faisait des promesses magnifiques et le forçait à y consentir et à accepter le titre de généralissime
LES DUCS DE SAVOIE
des armées confédérées en Italie (1635). Les deux premières années de guerre n’amenèrent aucun résultat ; vainqueur à Vcrceil et à Montebaldonc , le duc allait pénétrer en Lombardie, quand il mourut presque subitement le 7 octobre 1637 (1).
Des bruits d’empoisonnement circulèrent tout naturellement et furent d’autant plus volontiers accueillis que la mortdeVictor-Amédée causa un deuil général. Ce prince, dans la force del’âge etd’un espritexcellent, semblait destiné à rétablir l’ordre et la paix, et les huit années qu’il régna depuis la guerre firent voir comment il s’entendait à ramener l’équilibre dans les affaires.
Après lui, au contraire, allait commencer une régence qu’une famille ambitieuse rendait encore plus dangereuse, et la Savoie allait avoir les plus mauvais jours. Richelieu, apprenant la maladie du duc, se hâta de lui faire parvenir ses instructions, pendant qu’il était temps encore. La duchesse Christine fut nommée régente, conform,ément à la volonté de son époux, et ce pouvoir fut aisément reconnu grâce à l’influence fran-
(I) Il avait épouse Christine, flUo de Henri IV et de Marie de Médicis, le 7 février 1617 et en eut :
Louise-Christine, mariée à son oncle le cardinal Maurice; François-Hyacinthe et Charles-Emmanuel, qui se succédèrent;
Marguerite qui dut épouser Louis XIV et vint à Lyon pour l’entrevue : ce mariage n’eut pas lieu, et elle épousa Ranuce Faruèsu, duc de Parme; Adélaïde-Henriette, mariée en 1650 à Ferdinand, duc de Bavière ; Catfaerine-Béatrix, morte au berceau.
LES DUCS DE SAVOIE
çaiso, tandis que François-Hyacinthe, enfant de cinq ans, était proclamé duc de Savoie.
La duchesse Christine, malgré ses titres de fille de France et de proche parente de Louis XIII, se trouvait dans la situation la plus difficile; il lui fallait à la fois s'appuyer sur les Français et se défier d’eux, car le cardinal cherchait par tous les moyens à la dominer; c’est ainsi qu’elle ne put parvenir à demeurer neutre au milieu de la guerre, et que le 1 6 juin 1 638, il lui fallut conclure un nouvel accord par lequel elle s’engagea pour deux ans à assister nos troupes contre l’Espagne, tandis que Richelieu continuait à lui fournir 12,000 fantassins et 1,500 cavaliers; ce qui n’empécha pas Verceil d’être pris par les Espagnols, le 5 juillet.
La mort du jeune François-Hyacinthe et l’avénement de'son frère Charles-Emmanuel 11, âgé de 4 ans (4 octobre 1658), n’aurait dO amener aucun changement dans les alTaires; elle provoqua cependant, de la part de scs oncles, des réclamations à la régence, bien que leur établissement à l’étranger, depuis plusieurs années, eût dû leur en enlever la pensée, et que la duchesse Christine, en leur rendant tous leurs biens, les eût suppliés de ne pas accroître les embarras de la Savoie. Ils n’écoutèrent rien, et avant la fin de 1658, le cardinal Maurice et le prince Thomas étaient à Milan, concluant un traité avec le tnarquis de Léganez, gouverneur-général du duché, duquel il résultait qu’ils seraient in-
LES DUCS DE SAVOIE
vestis de la régence à la place de leur belle-sœur et que les Français seraient rappelés du Piémont; au mois de mars suivant, ils notifièrent officiellement leur réclamation à Christine. La guerre civile s’ensuivit, et dès le commencement, par un coup de main hardi , le prince Thomas se rendit maître de toute la vallée d’Aoste et du pays de Verceil. La duchesse se hâta de' renvoyer on France ses fils et ses filles , et se prépara à faire résolûment face au danger; mais dans la nuit du 26 au 27 juillet, Turin fut surpris par la trahison d’une partie de ses défenseurs, et Madame Royale ne put échapper qu’en se retirant dans la citadelle, tandis qu'une troupe de gentilshommes dévoués occupait autour du palais les gens du prince Thomas. Un désaccord entre celui-ci et le marquis de Léganez empêcha le siège do la citadelle où s’était réfugiée la duchesse, et donna au duc de Longueville le temps d’arriver pour occuper un certain nombre de châteaux-forts; il décida Christine à venir en France. Avant de partir elle nomma Philippe de Siamiane, marquis de Pianesse, son lieutenant-général ; du reste, elle s’éloigna en ne cédant qu’à la force dos événements, car elle sentait bien qu’il y avait un aussi grand danger à se jeter ainsi dans nos bras d’un manière absolue, et ce fut avec tristesse et inquiétude qu’elle rejoignit à Grenoble Louis XIII venu à sa rencontre. L’entrevue du frère et de la sœur fut longue et animée; le roi voulait qu’on lui remît le jeune duc, en le laissant libre d’agir. Christine résista à l’égard de Charles-Emmanuel, malade à Montmeillan, dernier asile de la famille , et rompit le colloque en déclarant qu’elle croirait manquer à ses devoirs en se
LES DUCS DE SAVOIE
soumettant à de pareilles conditions, quand la France avait déjà assez d’intérêt pour elle-même à expulser les Espagnols du Piémont. Elle revint à Chambéry, et vit qu’elle avait sagement conduit les affaires en touchant du doigt le point décisif. Le cardinal de Richelieu , quoique profondément blessé de l’attitude de Madame Royale envers lui, fit céder ses ressentiments à l’intérêt politique, et les affaires militaires étant plus vigoureusement menées, avant la fin de l’année le comte d’Harcourt reprit Chieri et ravitailla Casai après la victoire de la Rota.
La campagne de i 640 fut des plus brillantes ; le pape et Venise se liguèrent pour prévenir la prise de Casai qui aurait donné à l’Espagne la prépondérance dans la Péninsule, et levèrent des troupes pour faire un contremouvement, mais le courage de nos soldats joint au dévouement des habitants sauva la place. Le 28 avril au soir, le comte d’Harcourt campa en vue des assiégeants avec 10,000 hommes commandés par Turenne, du Plessis-Praslin et de la Motte-Houdancourt, et le lendemain il délogeait le marquis de Leganez qui disposait de forces numériquement doubles et fut mis dans une épouvantable déroute. Le comte se dirigea, sans perdre un moment, sur Turin dont la citadelle tenait toujours, et il commença le siège de la ville le 9 mai. Turin était défendu par 6,000 Espagnols et une population hostile , tandis que Léganez , désireux de réparer sa défaite, venait à son tour avec 15,000 hommes nous assiéger dans notre camp, en nous coupant toute retraite. Ainsi la ville assiégeait la citadelle, Harcourt assiégeait la ville et Léganez assiégeait Har-
LES DUCS DE SAVOIE
court. La disette sévit bientôt dans notre camp que harcelaient des sorties meurtrières, et nos généraux craignaient déjà d’ôtre réduits à se retirer, quand la nouvelle d’un renfort considérable releva le courage en rendant de l’espoir. Les Espagnols voulurent dévancer l’arrivée dé ces troupes, elle \ \ juillet notre armée fut attaquée à la fois par les gens de Turin, par ceux du marquis de Léganez et le prince Thomas. La défaite fut complète et les princes rejetés dans la ville, tandis que Turenne ramenait les 7,000 hommes qu’il étaitalléchercheràPignerol. Les rôles étaient désormais changés ; Léganez dut abandonner ses positions et la disette passa du camp français dans la ville. Deux mois se passèrent ainsi, quand le prince Thomas, qui correspondait, à l’aide de boulets creux, avec Léganez demeuré en vue, le somma de faire un dernier effort ; ce fut une nouvelle défaite. Xe 14 septembre, le marquis se retira, et huit jours après le comte d’Harcourt entra dans Turin que le prince Thomas évacua par une capitulation en vertu de laquelle il se retira à Ivrée.
Madame Royale crut le moment favorable pour tenter de se raccommoder avec son beau-frère, et, d’accord avec Louis XIII, elle lit au prince Thomas les propositions les plus acceptables, lui garantissant môme la succession au duché si son neveu Charles- Emmanuel mourait sans enfant mâle. Le cardinal Maurice résista aveuglément et décida son frère ; mais la campagne de 1641 ne fut pas plus heureuse pour les rebelles, et, dès les premiers jours de l’été, le comte d’Harcourt avait réduit les deux frères à traiter. Le prince Maurice eut la lieutenance générale du comté
LES DUCS DE SAVOIE
de Nice et le prince Thomas celle du Canevesan. L’un et l’autre rentrèrent dans leurs apanages (14 juillet 1641). De plus, le premier, abandonnant la pourpre romaine, malgré son âge, épousa sa nièce, Louise-Christine, à peine âgée do 1 3 ans, et qui était l’atnée des sœurs du jeune duc, en croyant ainsi s’assurer plus solidement l’héritage éventuel de la Savoie. Le q)rince Thomas prit alors le commandement des troupes, et se mit à combattre les Espagnols, ses alliés de la veille, jusqu’à ce que Mazarin, ne le trouvant pas assez habile, l’attira à Paris oh il le fit nommer grand-maître de la maison du roi.
Madame Royale était parvenue à se faire rendre par Louis XIII plusieurs des places que nous occupions en Piémont; mais elle voulait surtout rentrer en possession des provinces d’Ivrée et de Nice, que tenaient provisoirement ses beaux-frères, et elle conçut, à cet égard, un plan qui fut réalisé avec une rare habileté. La duchesse se rendit dans le Canevesan deux ou trois jours avant le 20 juin 1648, oh le duc atteignait sa quatorzième année et par conséquent sa majorité, et sous le prétexte d’une partie de chasse , entra le 19 avec lui à Ivrée. Ilsy furent reçus avec les plus grandes démonstrations, et toute la cour s’y était réunie. Le lendemain , Madame Royale proclama solennellement la régence terminée et l’avénement du jeune prince, qui s'empressa de supplier sa mère de ne pas le priver de ses conseils. Des lettres préparées à l’avance furent expédiées à toutes les autorités des duchés, et une confirmation empressée et habilement ménagée vint, de la part de la France, compléter l’œuvre. Les deux oncles
98 LES DUCS DE SAVOIE
du duc se décidèrent à la fin à rester tranquilles. € La minorité de Charles-Emmanuel II, a dit le cardinal Bentivoglio dans ses Mémoires, paraissait devoir être pour la maison de Savoie ce qu’est l'année climatérique pour le corps humain, c’est-à-dire l’époque de sa mort ou de son accroissement. Après s’ôtre vue menacée d’une, entière destruction, les jours de sa plus grande'force au dedans et de sa plus grande considération au dehors naquirent pour elle. »
La guerre entre les Français et les Espagnols continua cependant onze années encore en Italie ; mais la prise et la perte de quelques places sur les frontières do Piémont et du Milanais en furent les seuls événements. La cour de Turin ne chercha, pendant toute cette période, qu’à écarter de ses Etats ce fléau qui les désolait depuis trop longtemps ; mais elle eut encore, après avoir conclu une alliance avec les Suisses, à réprimer une attaque dos Vaudois. Enfin, en 1657, Mazarin fit restituer à Charles-Emmanuel la citadelle de 'lurin occupée par une garnison française depuis dixhuit ans; ce qui fut accueilli avec la plus grande faveur. Mais cet acte de justice n’était qu’un leurre pour attirer la maison de Savoie dans les intérêts de la France, afin de rendre meilleure la situation en présence de l’Espagne. Mazarin voulait arriver à conclure la paix sans compromettre la dignité du pays et sans recourir aux interventions étrangères. Il s’avisa donc d’un moyen indirect, fort habilement conçu, pour contraindre l'Espagne à se déclarer. C’était un tiers qui devait payer les frais de cette manœuvre, et ce tiers fut la maison de Savoie.
LES DUCS DE SAVOIE
Les Espagnols faisaient en ce moment de grands efforts pour détacher la Savoie de l’alliance française; les Piémontais étaient las de la guerre et sentaient qu’ils tomberaient dans une entière dépendance de la France si elle se rendait maîtresse de Milan, fortement menacé alors. Madame Royale s’était déjà laissée ébranler par les instances de Philippe IV, et voulant profiter à son tour de la position, fit entendre à Mazarin que son fils rentrerait dens la neutralité, à moins que le roi, son neveu, n’épousât celle de ses filles qui était encore à marier, ainsi qu'on le lui avait fait, depuis longtemps, espérer. La cour de France répondit en assignant à la cour de Savoie un rendez-vous à Lyon pour la fin de novembre 1658. La restitution de la citadelle de Turin devait y servir de prétexte , le duc Charles- Emmanuel étant censé venu pour remercier Louis XIV. Mais Mazarin s’arrangea de manière à ce que le cabinet de l’Escurial pût à temps découvrir le vrai but du double voyage ; si l’Espagne se décidait à offrir l’infante, qu’on voulait réellement pour le jeune roi, on se dégagerait de la maison de Savoie ; si l’Espagne gardait le silence, le mariage de Savoie s’accomplissait et la guerre se rallumait. Louis XIV entra à Lyon le S4 novembre et Charles-Emmanuel le 28. Bien que le roi eût en ce moment un autre amour dans le coeur, — Olympe Mancini, — la princesse Marguerite lui plut extrêmement, et tout le monde considérait le mariage comme conclu. Mais en même temps que le duc entrait à Lyon, un des secrétaires d’Etat du roi catholique futchargé d’offrir la main de l’infante à Anne d’.Autriche pour son fils, et la proposition fut immédia-
400 LES DUCS DE SAVOIE
tement agréée. La reine s’expliqua franchement avec sa belle-sœur, la duchesse Christine, qui revint tristement à Turin, emportant pour toute consolation la promesse écrite que le roi épouserait la princesse Marguerite si le mariage projeté avec l’infante ne s’accomplissait pas.
Le traité des Pyrénées fut signé peu de mois après, et rendit au duc tous ses Etats, y compris la ville de Verceil considérée comme la place la plus importante du Piémont. Une paix durable succéda enfin à ce dernier siècle de guerres continuelles, et le duc put consacrer les quinze années de son règne au développement de l'ordre intérieur en môme temps qu’à la grandeur de sa cour. Il s’attacha surtout à transformer Turin en véritable capitale, et y fonda la partie qu’on appelle aujourd’hui la ville neuve, en la dotant de tous les établissements qui doivent exister dans une grande cité. Il fortifia Verceil, Ceva et Verrue; fit construire de nom. breuses routes; créa à Turin une académie de belleslettres et donna une vive impulsion aux études et aux institutions intellectuelles. Il organisa aussi son infanterie, et, comme ses prédécesseurs, ne négligea pas de prêter des troupes à ses voisins pour qu’elles conservassent l’habitude de la guerre. La cour de Savoie devint, à cette époque, tout à fait française : la langue, l’étiquette, les usages de France y prévalurent sur ceux d’Espagne adoptés par Charles-Emmanuel. Christine, au contraire, et après elle Jeanne de Nemours, y introduisirent le luxe et le goût des plaisirs. « Du temps de ma tante, dit Mademoiselle dans ses Mémoires, la cour de Savoie étoit magnifique et môme romanesque. »
LES DUCS DE SAVOIE
C’était le séjour des fêtes et des galanteries. Charles'- Emmanuel aimait passionnément la chasse et se construisit, sous le nom de Vénerie, un splendide palais oîi ce plaisir était somptueusement organisé. C’était, du reste, un prince aimable, et on n’en lira pas, je pense, sans plaisir, le portrait que Mademoiselle nous en a encore tracé dans ses Mémoires quand elle le vit à Lyon : « Monsieur de Savoie est bien fait ; il est de moyenne taille, mais il .l'a fine et déliée; la tête belle, le visage long, les yeux grands et fiers, le nez aquilin, le sourire agréable, la raine fière, un air vif dans toutes ses actions, et brusque à parler. Quant à l’esprit, il no dit rien qui no soit très à-propos et agréablement. Il étoit accoutumé avec le roi , dès les premiers jours, comme si toute sa vie il eût été avec lui ; il agissoit avec une certaine familiarité que la haute naissance donne seule avec ceux où les autres tremblent. » Et elle ajoute encore, en parlant de Louis XIV et de Charles, un passage vraiment piquant : « Ils firent ensemble de grandes lamentations de ce que la tendresse excessive de leurs mères les avoit empêchés jusqu’alors de se signaler à la guerre. » Charles-Emmanuel perdit Madame Royale le 27 décembre 1 683 ; il vécut jusqu’au 12 juin 1675, laissant ses Etats dans une situation vraiment beaucoup plus honorable qu’on n’aurait pu l’espérer, les laissant surtout confondus à l’intérieur dans une espèce d’unité qui devait en rendre le gouvernement plus facile. Il avait épousé, le 3 avril 1663, Françoise do Valois, fille de Gaston, duc d’Orléans, frère du roi. Mais l’ayant perdue peu de jours après la mort de sa mère, il se remaria, le 11 mai 1665, avec
LES DUCS DE SAVOIE
Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, qui lui apporta en dot le duché de Genévois et les baronnies de Faucigny et de Beaufort, qui formaient, depuis 1554, l’apanage de la descendance du fils putné du duc Philippe II. Il ne laissa qu’un iils de cette seconde union, et ce fut le roi Victor-Amédée II.
La duchesse Jeanne prit, sans contestation cette fois, la régence, et sa première pensée fut de préparer le mariage de son fils avec la fille de sa sœur, reine de Portugal. Il y avait de grandes difficultés à vaincre, parce qü’une loi fondamentale du royaume défendait qu’une infante, héritière de la couronne, épousât un prince étranger, mais il fut prouvé que Victor-Amédée descendait, par sa quatrième aïeule, du roi Emmanuel. Aussi, lisons-nous dans uqe des lettres de madame de Sévigné à sa fille, « que madame la duchesse de Savoie ne souhaite au monde que l’accomplissement du mariage de son fils avec l’infante de Portugal; c’est l’évangile du jour. M. le cardinal d’Estrées, notre ambassadeur à Turin, a donné à Madame Royale, en forme de sapata, un écrin où elle est peinte fort ressemblante, accompagnée des Vertus et de ce qui la fait
doe
reconnaître ; auprès est le jeune prince , beau comme un ange, entouré de Jeux et d’Amours. Sa mère lui montre avec la main droite la mer et la ville de Lisbonne, et, dans le lointain, la Gloire et la Renommée en l’air : matre mea monstrante viam. Le tout est orné richement de diamants. » Une escadre portugaise vint donc à Nice prendre le futur roi qui devait résider nécessairement à Lisbonne. Tout semblait terininé., quand le jeune prince, qui atteignait alors sa dix-neuvième année, écoutant les conseils du parti savoisien que l’alTection de la duchesse pour la France indisposait, rompit brusquement la négociation, déclara que le mariage n’aurait pas lieu, et annonça enfin, par une circulaire du 10 février 1686, que de ce jour il entendait régner par lui-même, tout en laissant le temps à sa mère de lui adresser une lettre par laquelle elle le priait de la décharger du fardeau de la régence. Il allait se trouver engagé dans de grandes difficultés, et surtout sous le coup des exigences de Louis XIV, qui commença par demander la répression de mouvements insurrectionnels chez les Vaudois, puis certains secours de troupes pour la Flandre et pour les Cévennes. Le cabinet de Versailles était inquiet d’une entrevue que Viclor-Amédée avait eue à Venise avec l’électeur de Bavière, et voulait le tenir de manière à ce qu'il n’eût pas de forces à joindre, dans un moment donné, à celles de l’ennemi, mais il alla trop loin en exigeant du duc l’entrée en campagne immédiate, la remise du château de Verrue et de la citadelle de Turin comme places de sûreté. Victor-Amédée crut que Louis XIV voulait faire de la Savoie une autre Lorraine, et, poussé à bout
par la hauteur de Louvois, qui, disait>il, le traitait comme un page, il écouta les conseils des confédérés d’Augsbourg, et se joignit ouvertement à eux par un traité du 3 juin 1690, non sans avoir pourtant poussé la condescendance jusqu’à offrir au grand roi Casai et Pignerol. Pour toute réponse, Catinat reçut l’ordre de marcher en avant; puis, inquiet des nouvelles qui lui revenaient, Louis se décida à se montrer plus accommodant. Mais le traité était signé, et Victor-Amédée répliqua à son tour en faisant emprisonner notre ambassadeur et tout ce qu’il y avait de Français à Turin. Catinat se dirigea avec douze mille hommes sur cette ville ; le duc put réunir des forces à peu près égales, et les deux petites armées passèrent plusieurs semaines en présence dans les environs de Carignan , pendant que des détachements de nos troupes ravageaient les vallées environnantes. Un mouvement cependant se fit, vers la miaoût, du côté de Saluces, et le 17 août, au moment oü l’on commençait l’attaque de cette place, Victor-Amédée donna le signal de livrer le combat ; nos troupes firent volte-face ; le duc les attendait dans un terrain excellent, protégé de tous côtés par des marais, et on avant par des maisons transformées en redoutes. L’affaire s’engageà le lendemain matin : l'élan de nos soldats renversa tous les obstacles. Les cassines furent enlevées Tune après l’autre, le marais de droite franchi à l’aide d’une vieille digue du Pô, dont on avait négligé la garde ; à gauche, notre cavalerie parvint à franchir le second marais; les hispano - piémontais , désormais débordés et pris entre deux feux , se débandèrent rapidement dans les fourrés. Un jeune officier général
parvint cependant à empêcher cette retraite de se changer en déroute : c’était le prince Eugène de Savoie- Soissons , qui était venu oiTrir son épée à son cousin. Dans cette bataille, qui a conservé le nom de ' Staffarde, ahhaye voisine, de vingt-huit mille comhattants, six mille furent tués ou blessés. Le résultat de la victoire fut pour nous l’occupation de Saluces. Catinat la compléta en s’emparant, avant la fin de la campagne , de Suse et de Pignerol. L’année suivante l’explosion d’un magasin à poudre démantela la citadelle de Nice et nous procura la prise facile de cette place, et Catinat, quoique avec des forces inférieures cette fois, avança encore, tandis que Victor- Amédée multipliait ses efforts et pressait, mais assez Inutilement, des alliés un peu tièdes. Il est bien à remarquer que ses plus mauvais succès ne lui faisaient perdre ni la conGance de ses soldats ni l’affection de ses peuples. « On raconte qu’après la levée du siège de Coni, pendan^quc l’armée française, suivant son usage,
(c’est un auteur savoisien qui parle], brûlait tout après elle. Quelques paysans échappés de leurs maisons embrasées vinrent se jeter aux pieds du jeune duc pour lui exposer leur misère. Il les reçut les larmes aux yeux, les consola, versa devant eux une bourse remplie d’or, et brisant le collier de l’Annonciade qu’il portait au cou, leur en jeta les morceaux. Un trait pareil, ajoute M. de Beauregard, accompagné de la grâce animée qu’il mettait à toute chose, charmait ses sujets, malheureux par les calamités de la guerre, mais qui l’aimaient, parce qu’ils croyaient être aimés de lui. Sa valeur personnelle surtoutle rendait cher aux soldats. »
En 1692, lo duc de Savoie changea de tactique, et, se sentant à la tête de forces considérables , laissant en Piémont ce qu’il fallait de monde pour contenir les faibles divisions de Catinat, il entra résolûment en Dauphiné, et y exerça, dit le président Hénault, les rigueurs de Turenne dans le Palatinat et celles de Feuquières dans le pays des Vaudois. Gap, Embrun, furent emportés. Catinat dut rabattre vers ces parages, quand le duc étant tombé malade de la petite vérole dans cette dernière ville , les opérations se trouvèrent ralenties ; pendant ce temps, le gouvernement fit descendre des troupes vers le Dauphiné, et les populations, remises de leur premier effroi, se soulevèrent sous la direction d’une jeune héroïne, mademoiselle de la Tour du Pin, dont le roi fit placer plus tard le portrait à Versailles, à côté do celui de Jeanne Darc (1). Le duc rentra à l’automne dans ses Etats, et l’année suivante fut encore signalée par une grande bataille où il eut un cheval tué sous lui ; mais ici , malgré d’héroïques efforts, il fut encore malheureux : la victoire de la Mar- ' saille, qui nous coûta du reste très-cher, valuf à Catinat l’héritage du maréchal de Schomberg, qui y fut tué. La conséquence de* cette brillante affaire fut la dé livrance de Pignerol et de Casai , que les alliés enlevèrent l’année suivante après quinze jours de tranchée (2),- mais la continuation de la guerre devenait
(1 ) La belle Philit appartenait ii la branche de La Tour du Pin Chambly de la Cbarre.
^3) On apprit depuis que M. de Crénaii, commandant fmnçais, avait reçu l’ordre de capituler dès qu’il aurait obtenu la condition que les fortifications seraient démolies-, ce qui fut en effet réalisé.
impossible, et après deux autres campagnes sans résultats, le duc de Savoie se décida à conclure une trêve d’un mois, qui fut suivie du traité de Turin (29 août 1696), en vertu duquel il devint général en chef de l’armée française en Italie. Il y avait plusieurs mois déjà que Yictor-Amédée négociait secrètement sa défection, et il parvint à gagner de ses défaites tout ce qu’il eût pu espérer de la guerre la plus heureuse. Exploitant le désir évident que Louis XIV avait de faire la paix, il tint ferme sur sa prétention do rentrer en possession de Pignerol, et dès le mois de mai, alors que les armées étaient encore ennemies, les bases de l’arrangement furent arrêtées à sa plus grande satisfaction. Le duc, y était-il stipulé, s’engageait dans une ligue offensive et défensive avec le roi jusqu’à la paix générale; Louis, à la phix, céderait à Victor-Amédée Pignerol démantelé avec ses dépendances jusqu’au pied du mont Genèvre , à condition que scs remparts ne seraient jamais rétablis. Le roi rendrait la Savoie, Suse et le comté de Nice dès que les impériaux et les autres 'étrangers seraient sortis de l’Italie et les Espagnols rentrés dans le Milanais. Le roi ne traiterait pas sans le duc avec les cabinets de Vienne et de Madrid. Le mariage de la princesse Marie-Adélaïde, fille aînée du duc, l'aîné des petits-fils du roi, avec le duc de Bourgogne, était convenu. Le roi accordait au duc le temps convenable pour se dégager honnêtement de la ligue. Les ambassadeurs de Savoie seraient désormais traités en France comme ceux des têtes couronnées. Le duc ne permettrait plus aux réfugiés français, à l’avenir, de s’établir dans les vallées vaudoises, le roi ne se mêlant
plus d’ailleurs delà mauière doutle duc en traiterait les habitants. Le duc s’engageait, si la neutralité était réta- / blie en Italie, à réduire ses forces à sept mille cinq cents fantassins et quinze cents chevaux. Si la neutralité n’était point acceptée au septembre, il joindrait ses troupes à celles du roi, et commanderait l’armée combinée. Les conquêtes qu’on pourrait faire dans le Milanais lui appartiendraient. Le roi, pendant la guerre, lui payait un subside de 100,000 écus par mois. « Ainsi Louis XIV, lui, pour avoir souffert que Louvois poussât à bout ce faible voisin, perdait non-seulement Casai, sa conquête, mais la clef de l’Italie, la vieille conquête de Richelieu, ce Pignerol que la France tenait depuis trois quarts de siècle, et qu’elle eut dû conserver tant qu’une autre puissance étrangère gardait un pouce de terrain dans la Péninsule (1). »
Il restait à « se dégager honnêtement » et Victor- Amédée'le fit en déclarant à ses alliés qu’il ne pouvait songer à continuer une guerre qui ruinait ses Etats quand on lui offrait les conditions les plus avantageuses. L’empereur mit vainement en avant de magnifiques promesses : la paix fut publiée le 15 septembre à Turin. Deux jours après le duc rejoignit Catinat, et le 18 il investissait Valenza. La paix de Ryswick suivit cette manifestation et sembla devoir, pour quelque temps, rétablir le calme. La mort du roi Charles II vint tout remettre en question, mais cette fois en provoquant une guerre terrible , la guerre de la succession d'Espagne.
(I ) I/ittoire d$ France de Henri Martin, t. xiv, 347.