ÉTRANGÈRES
Lorsque les princesses de la famille royale de France se livraient à leurs essais d'artistes, à la cour de Louis XVI, de Louis XV ou du Régent, il y avait chez d'autres nations des femmes, des filles, des parentes de rois ou de princes qui prenaient goût au même genre de délassement. Nous avons vu, dans la maison de Bourbon, des efforts qui ne sont point isolés; nous avons remarqué un véritable enchaînement, une succession d'idées qui s 'est encore manifestée de nos jours; on ne saurait toutefois prétendre que cet amour de l'art ait
été l'apanage exclusif d'une famille.
Revenons un peu en arrière, rapprochons-nous des pays où a fleuri une civilisation élégante et raffinée; nous allons y retrouver les mêmes penchants, les mêmes entraînements d'imagination.
Vers la Renaissance, on pourrait déjà citer plusieurs princesses artistes, dans les cours italiennes. Les courtisans, tout en mêlant quelque emphase à leurs louanges, n' ont pas manqué de faire croire aux chroniqueurs, qu'il n'était point difficile aux grands de pénétrer dans le sanctuaire de l'art. Lucrèce Borgia ne passe-t-elle pas, elle-même, pour avoir fait de la peinture et de l'enluminure? On lui attribue, à la Bibliothèque Ambroisienne de Milan, de magnifiques lettres qui décorent des manuscrits.
Dans les Pays-Bas, Marguerite d'Autriche, régente et tante de Charles-Quint, ne se borna pas à être l'ardente protectrice des lettres
et des arts. Elle voulut suivre à la fois l'exemple des poètes et des grands maîtres qu'elle admirait.
Nous savons par un éloge rimé qui lui a été adressé, qu'elle était aussi habile à la « pourtraicture » qu'à la poésie, où elle excellait, suivant le jugement de ses contemporains.
Quoi de plus naturel, après tout, que la gouvernante des Flandres ait voulu jeter quelques fines couleurs sur le velin, ou même qu'elle se soit exercée à la peinture à l'huile, dont Van Eyck avait fait connaître les secrets? Quels galants applaudissements devaient lui être accordés dans cette cour brillante et aimable de Bruxelles, où elle suivait la grande tradition des ducs de Bourgogne, où elle encourageait les élèves de Roger Van der Weyden et de Memling !
Arrivons cependant aux époques où la vie des souverains nous est connue, où les grands seigneurs eux-mêmes ont commencé à écrire
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l'histoire et à nous dépeindre les mœurs, qu'ils observaient en témoins curieux. Au xvne siècle, nous pouvons faire une halte dans l'Espagne de Philippe IV et de Velasquez. Philippe IV fut un roi artiste ; il dessinait et peignait; on conservait au palais de l'Escurial, dans la salle des bijoux, une production importante due au pinceau de Sa Majesté Catholique, un tableau représentant la Vierge, lia signé, aussi de sa main royale, deux petits Saint- Jean, et un paysage avec desruines.
Autour de lui, ses enfants, ses frères, don Carlos et le cardinal don Fernando, se livraient aussi à la peinture. Cet attachement d'une famille tout entière pour l'art était le résultat de l'exemple donné par le roi.
On a vu, dans les pages qui précèdent, le même fait se produire, à d'autres moments. Si l'on en croit quelques écrivains espagnols, les goûts artistiques de Philippe IV auraient été partagés par sa femme,
Isabelle, qui a fourni à Velasquez, un de ses plus gracieux modèles.
Dans l'Allemagne du xvme siècle, les princesses qui vivaient au milieu des petites cours étaient prédisposées à la culture des arts.
Représentez-vous l'existence d'un duc, d'un électeur, d'un landgrave, dans le domaine où il règne. De combien de loisirs un prince dispose, pourvu que la guerre ne vienne pas troubler inopinément ses États, après avoir éclaté entre les grandes puissances voisines! On retrouve souvent, autour de ces petits souverains, le tableau paisible de la vie de famille. Il y a des princesses qui ont des vertus domestiques et qui s'occupent elles-mêmes de l'éducation de leurs enfants ; les jeunes filles sont élevées comme des bourgeoises; elles jouent entre elles à des jeux innocents. C'e.^t l'Allemagne de Gesnner, & Hermann et Dorothée; la bonhomie germanique
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fleurit à l'aise dans ces pays minuscules.
L'imitation de la France était poussée au dernier degré dans les cours allemandes. Les princes, devenus amateurs, achètent des tableaux à Paris et en Italie. Le duc des Deux-Ponts, l'électeur de Saxe, le grand duc de Mecklembourg, l'électeur de Bavière forment de brillantes collections où vont s'entasser des chefs-d'œuvre acquis à prix d'or. Quoi d'étonnant si une princesse se trouve séduite par ces œuvres de maîtres et si, obéissant à son entraînement, elle sent la tentation de l'art se déclarer peu à peu chez elle?
La margrave Caroline de Bade- Durlach mérite d'être citée, au premier rang, parmi ces princesses allemandes qui se sont essayées à la pratique des arts. Souveraine du petit état qui devait s'appeler plus tard le duché de Bade, nature d'élite, très cultivée, très instruite, femme
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philosophe, elle s'était mise à faire de la peinture, du dessin et de la gravure, comme Frédéric, roi dô Prusse, s'était mis à faire des vers.
Elle entra en correspondance avec Voltaire qui avait passé quelques jours à la cour de Carlsruhe, en revenant de Berlin. Ellelui parle, dans une lettre écrite le 17 août 1758, d'un pastel auquel elle travaille et qui lui est destiné. « Votre pastel est en train. Jamais je n'ai travaillé avec plus de plaisir. Je m'abandonne à l'idée charmante que cela vous empêchera d'oublier une personne qui vous est tout acquise. » Voltaire lui répond des Délices, en recevant le pastel .
a : Madame, la lettre dont votre Altesse sérénissime m'honore est un bienfait nouveau qui me remplit de reconnaissance et un nouveau charme qui m'attache à elle; vos pastels, madame, votre plume, vos bontés vous font des sujets ou plutôt des esclaves dans un pays libre :
Tout me plaît en vous, tout me touche : Parlez, belle princesse, écrivez ou peignez'..
Les grâces, par qui vous régnez.
Ou conduisent vos maina ou sont sur votre [bouche, (i) »
La margrave, en qualité d'artiste,, entretenait aussi des rapports avec le graveur Wille, né en Allemagne et établi à Paris. Le journal de Wille (2), publié récemment, nous fournit quelques détails sur l'envoi d'un dessin que la margrave offre au graveur pour le remercier de quelques bons offices. Wille était souvent chargé par les princes et les ministres étrangers d'acheter des tableaux et de les représenter aux ventes des grandes collections.
C'est ainsi qu'il avait été choisi comme intermédiaire pour la margrave de Bade-Durlach, lors de la vente du cabinet du comte de Vence.
Quand le dessin arrive d'Allema-
(1) Œuvres complètes de Voltaire. Correspondance avec les souverains.
(2) Mémoires et Journal de Wille, publié? par M. Georges Duplessis.
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gne, notre graveur, enchanté de ce cadeau, s'empresse de marquer sa joie et de noter, non sans une certaine ingénuité, ses appréciations dans son journal. « J'ai reçu, dit-il, à la date du 18 novembre 1761, un dessin au crayon rouge sur papier blanc, que madame la margrave de Bade-Durlach m'a envoyé en présent. Il est de la propre main de cette princesse, fort joliment fait.
Il représente une fille assise par terre, tenant sur ses genoux un nid d'oiseaux avec les petits; devant elle est un jeune homme qui montre avec la main un trou dans le mur d'où le nid a été tiré. Je suis pénétré de reconnaissance envers cette princesse. Il y en a assurément fort peu en état de dessiner de la sorte. »
La margrave ne s'en tenait pas à ces petites scènes, à ces croquis au crayon ; elle gravait d'après Rembrandt et d'après Schmidt. Elle promenait hardiment son burin sur
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le cuivre; elle a exécuté plusieurs copies de ces maîtres, marquées d'un monogramme et de la date 1760. On peut même voir, à notre Cabinet des estampes, une pièce d'après Rembrandt, sur laquelle est inscrite cette note manuscrite :
Premier essai de gravure de S. M.
5. la margrave régnante de Bade- Dur lach, née princesse de Hesse- Darmstadt. Il n'est point extraordinaire de retrouver dans cette planche quelques duretés et d'y sentir les inexpériences du début.
Les relations du graveur et de la princesse continuèrent durant plusieurs années. Wille fut chargé par elle et par son mari, qui partageait ses goûts, de suivre la vente du cabinet de Julienne et d'acheter quelques tableaux. Les hasards de la vente ne permirent pas à Wille de réaliser ce désir, et il s'excusa de n'avoir pu y satisfaire. En 1 77 1 , voici que le margrave et sa femme viennent à Paris; en amis des arts,
ils fréquentent les ateliers, font des achats et vont assister à une séance de l'Académie de Peinture. Le journal de Wille nous renseigne encore à ce sujet. Cette séance de l'Académie était consacrée au jugement des grands prix. Le margrave de Bade-Durlach et sa femme étaient accompagnés de leurs enfants, le prince héréditaire et son frère.
Wille étant membre de l'Académie, va à la séance et court saluer les princes auxquels étaient réservées des places d'honneur. Il leur donne des explications sur les prix attribués aux élèves. L'assemblée se forme et accorde à ses hôtes le droit de voter avec les membres de l'Académie ; ils prennent part au scrutin et inscrivent leur nom sur les registres de la compagnie. Wille constate avec plaisir que l'Académie a accueilli ses augustes visiteurs avec les honneurs dus à leur rang, et il ajoute, dans sa naïveté d'artiste, quetoute l'assemblée a été flattée de
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leur affabilité et de leur politesse.
A Vienne, la famille de Marie- Thérèse nous offre aussi quelques talents distingués. L'héroïque reine de Hongrie, en revendiquant l'héritage de l'empereur Charles VI^, avait soutenu le poids d'une lutte terrible ; elle était devenue uniquement une souveraine politique et guerrière. Lorsque la paix fut assurée , après sa seconde guerre contre Frédéric, roi de Prusse, elle rappela à sa cour les lettres, les sciences et les arts.
Autour de Marie-Thérèse, nous rencontrons d'abord la femme de l'archiduc Joseph, plus tard Joseph II, Marie- Elisabeth , infante de Parme et fille de madame Infante (i).
Une des filles de Marie-Thérèse»
(i) C'était la sœur de Louise-Marie-Thérèse de Parme, citée dans le premier chapitre. Son prénom italien, Isabelle, s'était transformé en celui d'Elisabeth, à la cour de Vienne.
l'archiduchesse Elisabeth, est peintre et pastelliste, elle fait de l'eau-forte. On peut la faire figurer dans la liste des graveurs amateurs, à l'aide de la pièce suivante : Une femme portant son enfant sur le dos, pièce signée Elisabeth arc. Austriœ delineavit et excudit, anno iy5g.
Certes, l'amour de l'art va aussi loin que possible à la cour de Vienne. L'archiduc Léopold, grand duc de Toscane, plus tard empereur sous le nom de Léopold II, grave quelques paysages signés Léopold fecit. L'archiduc Charles a dessiné et gravé. Et voici deux autres filles de Marie-Thérèse, les archiduchesses Marie-Anne et Charlotte, qui se passionnent à leur tour. Charlotte, qui devint plus tard reine des Deux-Siciles, sous le nom de Caroline, dessine et manie le burin. Elle est l'auteur de quelques compositions, signées de son nom et datées de 1766 et 1767. Ce sont de petits motifs champêtres ;
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une jeune fille entourée de poussins et prenant dans ses mains un jeune coq ; un paysan assis sur un tonneau et tenant son verre d'une main, sa pipe de l'autre ; une villageoise qui passe, en portant une corbeille, tandis qu'un enfant se penche, pour arranger une de ses chaussures. Ces sujets sont faciles et n'ont rien de bien compliqué.
Le trait est juste, l'eau-forte a bien mordu ; ne demandons pas davantage. L'exécution de ces gravures, la composition correcte de chaque sujet avaient sans doute valu à Charlotte les compliments de la famille impériale et de la cour; Charlotte était jeune, quand elle travaillait à ces motifs, puisque ce fut en 1 768 qu'elle épousa le roi de Naples, Ferdinand IV.
Sa sœur Marie-Anne est allée plus loin ; elle a produit toute une suite d'eaux-fortes, paysages, marines, scènes de genre, natures mor:eç. C'est un véritable recueil,
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un album de seize pièces, publié en 1772 et signé, dans le frontispice, des prénoms de l'archiduchesse. Marie-Anne peignait et gravait ; en publiant ce recueil, elle semble revendiquer hautement sa place parmi les artistes de son temps.
Cette suite de gravures fait honneur à l'archiduchesse; l'exécution en est très achevée et témoigne d'un réel sentiment artistique. Les sujets sont variés, le style n'a rien de banal ; s'il représente parfois le goût un peu mêlé du moment, on y voit dominer, avant tout, l'influence des Pays-Bas, ce qui est tout naturel, si l'on se rappelle que la Flandre appartenait à la maison d'Autriche.
Marie-Thérèse avait créé, à l'Académie des Beaux-Arts, une classe spéciale de gravure. Marie-Anne et Charlotte avaient toutes les qualités requises pour être nommées membres honoraires de cette Académie,
ce qui arriva, en 1767, aux grands applaudissements des artistes et amateurs viennois.
Elles envoyèrent toutes deux leur morceau de réception; Marie-Anne une tête de femme, gravée sur pierre, à la sanguine ; Charlotte un dessin au crayon sur papier gris.
Les filles de Marie-Thérèse faisaient, pour la plupart, des mariages royaux ; Marie-Anne devait rester fille. Les lettres de Marie- Thérèse à Marie-Antoinette, nous font comprendre pour quels motifs cette archiduchesse n'avait pu contracter quelque union princière.
Elle était fort maladive, elle souffrait d'une affection d'estomac, qui faisait dire à l'impératrice: « Je suis inquiète pour Marie-Anne, je la vois souffrir avec peine et le courage que je lui connaissais commence presque à l'abandonner. » Marie-Anne, tourmentée par cette maladie chronique, aimait à vivre sous les ombrages de Schoenbrunn ou dans les rési-
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dences impériales. Elle se retira peu à peu de la cour et finit par obéir à la vocation religieuse qui l'entraînait. Elle mourut, au bout de quelques années, après avoir été abbesse de Prague et de Klagenfurth.
Quand on feuillette, à Vienne, les collections de YAlbertine, on y aperçoit des miniatures et des aquarelles de iMarie-Christine, de Saxe-Teschen, une autre fille de Marie-Thérèse. Les enfants de l'auguste impératrice étaient fort nombreux et formaient une famille vraiment remarquable. Une salle du palais de Schoenbrunn renferme, ce qui n'étonnera personne, une galerie d'œuvres artistiques des princes et des princesses cités plus haut. Musée original, s'il en est, musée intime, et où chacun occupe la place qui lui est due !
En poursuivant une enquête sur les cours du xvme siècle, on trouve encore quelques noms à citer. La ga-
lerie des Offices, à Florence possède, on le sait, une série de portraits d'artistes peints par eux-mêmes. Parmi ces portraits, figurecelui d'uneprincesse allemande, Marie-Antoinette de Bavière. C'est une jeune femme, à la physionomie agréable et douce, aux yeux fins et chercheurs, au nez busqué; la chevelure relevée fait valoir la beauté du front. Elle tient sa palette et ses pinceaux et semble se recueillir à la recherche d'une idée.
Sa mise est simple, pour une princesse ; pour ne point faire oublier son rang, elle porte au côté la croix d'un ordre. Marie-Antoinette avait épousé l'électeur Frédéric-Christian, de Saxe, qui l'avait laissée veuve de bonne heure : elle a peint des tableaux et des pastels, qui sont restés, pour la plupart, dans les palais de la Saxe. Le portrait de la galerie des Offices est dessiné avec goût, bien composé et présente une assez grande fraîcheur de coloris.
En Russie, la czarine Marie-
FéoJorovna savait graver sur pierre fine et sur camée. Elle était née duchesse de Montbéliard-Wurtemberg ; c'était encore une princesse allemande. Elle avait épousé le grand-duc Paul Ier, et suivant un usage en vigueur à la cour de Russie, elle avait adopté la religion grecque et laissé, en recevant le baptême, son nom de Dorothée pour celui de Marie- Féodorovna. Les Mémoires de madame d'Oberkirch nous ont transmis de nombreux détails sur la jeunesse de cette czarine et sur le voyage qu'elle fit à Paris avec le grand-duc, sous le nom de comtesse du Nord. Madame d'Oberkirch était son amie d'enfance; elle avait pris part à ses jeux de jeune fille à Montbéliard et dans la petite cour d'Etupes.
Dans ce temps-là, la princesse dessinait sous la direction de son maître de Montbéliard, qui se nommait Warner, et sonamie, la future madame d'Oberkirch, s'amusait elle-
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même à faire son portrait. Son mariage avec le grand-duc eut lieu, quand elle avait dix-sept ans; elle était déjà d'une beauté accomplie, d'une grâce et d'une majesté parfaite; quant au grand-duc, il était de petite taille; il avait le visage peu régulier et le type des races du Nord. Nous savons qu'il n'était pas beau, et madame d'Oberkirch avoue, tout au moins, que son extérieur ne séduisait pas au premier abord.
Le séjour du grand-duc et de sa femme à Paris fut marqué par des fêtes brillantes, par de magnifiques réceptions à la cour de Louis XVI.
La future impératrice de Russie, la belle-fille de Catherine II, fut traitée en amie par Marie-Antoinette; elle se prit d'un profond attachement pour plusieurs personnes de la famille royale, entre autres pour mademoiselle deCondé^ qui peignait elle-même, et qui, en outre, jouait à merveille du clave-
cin, avait une belle voix, et composait même de fort jolis vers. La grande-duchesse était loin de s'attendre au milieu de ce tourbillon de plaisirs, aux événements malheureux qui devaient amener la chute et l'assassinat de Paul Ier. L'esprit inquiet de son mari, sa défiance, ses manies, ses bizarreries se développèrent plus tard et amenèrent un dénouement déplorable à une situation qui ne pouvait se prolonger sans péril.
Lorsque l'empereur Alexandre eut succédé à son père, Marie Féodorovna eut plus de loisirs et se remit à la gravure; elle exécuta en camées les portraits de tous les membres de la famille impériale. Elle avait été élève de Lebrecht, qui avait eu à se louer de ses efforts.
D'après Fiorillo, ces portraits sont fort ressemblants et exécutés avec beaucoup de légèreté. L'éminente artiste fut reçue, en 1820, membre de l'Académie de Berlin, à laquelle
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elle offrir, pour sa réception, une médaille d'or où elle avait gravé l'effigie de l'empereur Alexandre.
La donatrice avait signé cette médaille, Maria F... Le revers était orné d'un autel, avec les insignes impériaux; on y lisait cette inscription : « Libérateur des peuples, Alexandre le béni. » Au bas de l'autel, était inscrite cette date, 10 mars 1814. L'Europe se trouvait alors sous le régime de la Sainte- Alliance; l'impératrice ne pouvait mieux faire que de s'inspirer des victoires de son fils, et de présenter le czar, comme un monarque adoré des peuples du Nord, et un sauveur qui les avait affranchis du joug redouté de Napoléon Ier.
Nous voici revenus à une époque presque récente où, à l'étranger comme en France, les esprits sont tournés de plus en plus, vers les lettres et les arts. Le rayon de poésie qui vient échauffer les imaginations pénètre aussi dans les familles des
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souverains, et plus d'une jeune princesse sent passer dans son âme les élans et les enthousiasmes romantiques.
Quelle belle période, pour toutes les nations de l'Europe que celle qui comprend la première moitié de notre siècle ! En même temps, le libéralisme fait son entrée, sur la scène du monde. S'il restreint les droits que certains monarques avaient crus immuables, il apporte d'autre part, plus de franchise d'allures; il affranchit de l'étiquette, il renverse, pour le plus grand intérêt des rois, la barrière des préjugés. Une princesse se sent rapprochée de ses humbles sujettes, mais en retour, elle sent en elle plus de naturel; elle acquiert plus d'intimité, et pour ainsi dire, elle s'humanise davantage.
L'amour de l'art n'est plus un phénomène isolé; il fait partie de l'éducation officielle des princes; les maîtres de dessin et de peinture
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leur sont accordes généreusement.
Un roi de Portugal, Ferdinand de Cobourg, époux de la reine Dona Maria, s'est passionné pour la gravure à l'eau-forte, et il a promené avec humour sa pointe, spirituelle mais un peu inégale, à travers des conceptions originales et fantasques.
Un roi de Suède, Charles XV, n'a pas cru déroger en maniant le pinceau, en s'inspirât] t des sites norvégiens et suédois, et en participant à notre Exposition universelle de 1867.
A Vienne le goût des arts, comme celui des lettres, se montre chez les archiducs et les princesses. L'archiduc Louis-Salvator ne vient-il pas de nous faire part des impressions que lui a inspirées le séjour d'Abazia, dans un volume illustré de dessins hors texte, dont il est lui-même l'auteur? Dans la maison de Habsbourg, unie à la famille de Lorraine, la haute aristocratie royale, la noble et ancienne origine se retrouvent dans la délicatesse des sentiments
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qui se transmet de génération en génération. Les filles de Marie-Thérèse ainsi que l'impératrice Marie- Thérèse-Caroline ont créé un précieux exemple qui n'a pas été perdu pour les princesses de notre temps.
En Angleterre on peut signaler aussi des princesses qui ont cultivé les arts. Dans la période marquée par les dernières luttes contre l'Empire, la princesse Charlotte dessinait et peignait. Elle était, au début, de l'école de David, à en juger d'après une tête de guerrier romain dont elle a laissé circuler quelques reproductions. Ce dessin était un peu fruste, la princesse Charlotte fit des progrès et continua à se livrer avec ardeur à la peinture, après avoir épousé le prince Léopold de Saxe-Cobourg qui devait devenir roi des Belges. Elle mourut deux ans après ce mariage, frappée en pleine jeunesse, sans pouvoir se douter des destinées qui attendaient son mari.
La reine Victoria, heureuse sou-
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veraine dont le règne n'a jamais été troublé que par des crises ministérielles peu violentes, dont la vie n'a connu de tristesses que celles qu'y a laissées la mort du prince consort, la reine Victoria a trouvé dans l'art un passe-temps agréable qui lui a permis d'échapper aux pensées douloureuses que lui laisse son veuvage. La souveraine de la Grande- Bretagne, l'impératrice des Indes, a toujours été une mère de famille, une épouse aux goûts modestes, aimant ses enfants, son a home », son entourage, comme une bourgeoise anglaise. Elle a publié deux volumes de souvenirs intimes, mémoires d'une femme plutôt que d'une reine. Le premier livre, Notre rie dans les Highlands, renferme les notes de voyage des époux royaux, le récit de leurs excursions de jeunes mariés et le tableau de leur installation dans le château de Balmoral et à Windsor. Dans Les feuillets détachés de mon journal en Ecosse, la
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reine a écrit les annales de sa vie de veuve.
Au milieu de ses promenades villageoises, dans ses voyages au bord des lacs et dansles montagnes, il lui arrive bien des fois de faire un croquis d'un site qui lui plaît. Elle nous dit: « Aujourd'hui, je dessine et je peins ! » Voici de quelle façon elle note dans son journal une de ces séances de dessin, t A quatre heures moins vingt, nous partons avec la duchesse d'Athol, pour le Loch Clunie, en passant par le Loch Lowes et la ferme de Saighnood.
Miss Macgregor et Janie Ely nous suivent. Nous faisons le tour du loch et nous nous arrêtons pour dessiner le vieux château de Clunie, situé dans une petite île, au milieu du lac. Il appartient à lord Airlie.
Le site n'est pas grandiose, mais très joli, entouré de bois qui ont en ce moment leurs belles couleurs d'automne... »
Dans ces voyages, la reine visite
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les lords écossais, elle reçoit les autorités, elle est accueillie par les highlandersau son du pibroch et de la cornemuse ; quand elle a un moment de loisir, elle se remet à dessiner. On voit quelques-unes de ses filles, entre autres la princesse Béatrice et la princesse Louise, marquise de Lorne, partager ses goûts, suivre son exemple et couvrir aussi leurs albums de croquis,
La reine Victoria travaille simplement, sans prétentions, dans quelque parc de vieux château; elle n'est même pas toujours à l'abri des indiscrétions du reporter anglais, qui, la guettant de loin, se croit tout permis, et veut savoir à quoi s'occupe sa souveraine.
Les Anglais, qui se trouvent heureux d'être gouvernés aussi peu que possible, et qui éprouvent, au reste, un profond amour pour leur reine, ne peuvent qu'applaudir à ses faciles essais, véritables motifs de keepsake, à en juger d'après ceux
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qui ont été publiés ou reproduits.
On retrouve dans ces paysages l'intimité de la nature anglaise, et un reflet de poésie agreste et sauvage qui fait penser aux descriptions calédoniennes de Walter Scott.
La reine Victoria sait dessiner avec goût une jolie rivière, une vallée verdoyante, des chaumières se mirant dans un lac. Elle sait aussi exprimer des sensations tendres, des souvenirs mélancoliques et touchants. Elle songe sans cesse au prince Albert, en revoyant les endroits qu'elle avait parcourus avec lui; elle se plaît à prendre une vue des sites romantiques qu'il a admirés, et à emporter un croquis du « cairn », du monument de pierres, élevé à sa mémoire.
Une autre souveraine, qui a pris rang dans les lettres sous le nom de Carmen Sylva, et à laquelle une éclatante approbation de l'Académie a donné droit de cité en France, la reine de Roumanie, ne se
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borne pas à fixer ses impressions et ses pensées dans des livres dont nous avons tous tourné les pages.
Dans son palais de Bucharest ou dans son château de Sinaïa, elle est souvent assise devant son chevalet; elle est éprise des vieux missels, des enluminures gothiques, et elle lutte avec les anciens miniaturistes, en coloriant les pages d'un livre de prières, cadeau royal destiné à enrichir le trésor d'une cathédrale.
La galerie des reines et des princesses, qui vient de se dérouler devant nous, peut paraître assez complète pour justifier le titre de cette étude. On s'étonnera peutêtre même de trouver ici des portraits aussi nombreux. N'oublions pas que nous sommes dans une sphère toute particulière ; il n'en serait pas de même dans d'autres milieux.
La bonne madame Campan disait, à propos de Marie Leczinska, que c'était un malheur pour les
grands de ne pouvoir passer pour auteurs des ouvrages auxquels ils avaient mis la main. Même quand il s'agissait d'unebroderie, une reine était exposée à rencontrer le doute autour d'elle. Cette réflexion ne manque pas de vérité. Bien des gens croiront, quand même, que les talents qu'on attribue aux premiers personnages d'un Etat, ont été simplement inventés par les courtisans.
Dans les pages qui viennent de se succéder, le lecteur a pu remarquer qu'il n'avait pas rencontré d'opinions extrêmes, de négations faciles, ni d'admirations que rien ne saurait appuyer. Il était plus aisé de parler du passé que du présent, mais on doit se montrer impartial avec les contemporains aussi bien qu'avec les anciens. Quoi qu'il en soit, les arts auront encore leurs nobles et fidèles enthousiastes, dans les palais et parmi les familles qui ont régné autrefois.
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Les arts sont devenus une de nos tentations, de nos curiosités su prêmes. Les princesses qui les cultivent y trouvent, assurément, des jouissances plus vives et plus aiguës,
Quelle que soit la destinée d'une princesse et même si elle doit porter une couronne, les loisirs ne lui manqueront pas pour satisfaire un penchant délicat, dans les monarchies constitutionnelles et parlementairesd'aujourd'hui. La pratique des arts indique un libéralisme d'esprit qui ne peut déplaire, dans l'état avancé de nos sociétés, au milieu de n'importe quelle cour européenne.
11 y a même une certaine popularité que se ménage une personne d'extraction royale , en venant prendre place dans la grande famille de l'art.