‹ Les princesses artistesChapitre 4 sur 5 · PORTRAIT D'APRÈS REMBRANDT · texte numérisé non relu

PORTRAIT D'APRÈS REMBRANDT

Le genre, que la princesse adoptera, paraît à ce moment, à peu prés fixé : elle peint des portraits,

des scènes orientales, ou des copies d'après les maîtres, à l'aquarelle et au pastel. Elle expose, en 1 86 1 , la Fellah, le Portrait du baron de Vicq, d'après Rubens; un Portrait d'Enfant, d'après Murillo. En i863, une Etude d'après nature lui vaut une mention honorable ; elle obtient une médaille au salon de 1 865, où elle envoie une Tête de Jeune fille ; elle expose en 1866, une Juive d'Alger et un Profil perdu, tête de blonde.

A ces envois ilfaut ajouter d'autres compositions qui n'ont pas été connues du public, qui ne sont pas sorties de son atelier ou qui ont été données a des amis. La princesse Mathilde, dans son hôtel de Paris ou à Saint-Gratien, travaillait avec ardeur et voyait dans la peinture mieuxqu'unpasse-temps. Le peintre Charles Giraud (le jeune) a peint l'intérieur du salon de la princesse :

c'est un tableau exact et rempli de détails. Les tentures, les meubles,

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les vases, tout est peint avec beaucoup de moelleux et de souplesse : les tons des étoffes brillent ou miroitent discrètement; dans cet intérieur princier, la pensée de l'art se retrouve partout. Un certain nombre de toiles se reconnaissent parmi les tableaux dont sont garnis les murs de ce somptueux salon. La princesse elle-même est représentée s'esquivant par une porte et laissant entrevoir à peine un profil perdu.

Les œuvres de la princesse Mathilde ont des qualités personnelles et montrent souvent une certaine recherchede l'expression. Les éloges ne pouvaient manquer à celles de ces peintures qui ont été soumises à l'appréciation de la critique. Arsène Houssaye, en courtisan spirituel, leur a distribué des éloges du dernier galant. « La princesse Mathilde a triomphé de Rembrandt, l'an dernier ; elle vient de vaincre Velasquez, disait-il à propos d'une copie. » On peut recommanderaux délicats, aux

lettres qui aiment la finesse jointe à une habile pénétration, le portrait tracé par Sainte-Beuve, portrait demandé d'abord par l'éditeur d'une publication qui devait avoir pour titre : la Galerie Bonaparte. Sainte- Beuve était un ami intime et actif de la princesse; les lettres qu'il lui adressait ont été imprimées récemment. Sainte-Beuve avait reçu en présent une copie d'après Chardin, le portrait de madame Lenoir. Cette aquarelle était placée dans son cabinet de travail. Le critique disait qu'elle reposait ses yeux par son aspect aimable et souriant.

Dans l'étude qu'il a consacrée à la princesse, Sainte-Beuve, a dépeint la femme et l'artiste : « Elle a le front haut et fier, fait pour le diadème ; les cheveux, d'un blond cendré, découvrent de côté des tempes larges et pures et se rassemblent, se renouent en masse ondoyante sur un cou plein et élégant... Le regard est vif et perçant ; il va par moment

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au-devant de vous, mais plutôt pour vous pénétrer de sa propre pensée que pour sonder la vôtre. La physionomie entière exprime noblesse, dignité... Les mains, les plus belles du monde, sont tout simplement celles de la famille ; c'est un des signes remarquables chez les Bonaparte que cette tinesse de la main... »

Sainte-Beuve ajoute quelques lignes sur les premières années de la pi incesse iMathilde, sur sa vie privée, sur ses relations amicales avec le czar Nicolas. Il parie en ces termes de son talent : « La princesse Mathilde est artiste dans l'âme... Sa manière n'a rien de petit ni de lâché, ni qui sente le faire de la femme; on croirait avoir plutôt devant soi les productions d'un jeune homme de talent qui s'exerce avec largeur et se développe. Elle passe tour à tour de la copie des maîtres à des études vivantes, soit à celles des modèles à caractère, soit aux portraits de ses amis... »

On peut s'en tenir à cette étude qui paraît décisive et y renvoyer le lecteur. Il suffit de quelques détails pour la compléter : aujourd'hui encore, la princesse Mathilde travaille à la peinture comme autrefois; ellese renferme danssonatelier, presque aux mêmes heures et continue à peindre des copies et des œuvres originales. On voit, en un mot, qu'elle n'a pas renoncé à ses pinceaux.

On pourrait croire qu'il y a lieu de s'arrêter à la princesse Mathilde, en suivant l'histoire du sentiment artistique dans la famille Bonaparte.

Voici encore aujourd'hui, dans une autre branche de ce:te famille, une princesse artiste, jeune et dont les débuts remontent à peine à quelques années. Sa vocation s est toutefois manifestée nettement, et les œuvres que nous connaissons indiquent, des unes aux autres, de réels progrès.

La princesse Jeanne Bonaparte,

dont le nom figure sur les livrets du salon depuis 1878, et qui est classée parmi les artistes récompensés, grâce à une mention honorable obtenue en 1886, est fille du prince Pierre et petite-fille de Lucien Bonaparte. Elle est née, en 1861, à Orval, en Belgique. Elle passa les dernières années de l'Empire, à Auteuil, et elle s'y trouvait au moment de la terrible affaire Victor Noir. Aulendemaindu4 Septembre, après l'effondrement du trône de Napoléon III, la princesse Jeanne suivit son père, dans les Ardennes luxembourgeoises, à Rochefort. La.

chasse était la seuledistraction qu'offraient ces grandes forêts; la jeune princessedut quitter ce pays pour entrer à Londres, dans un pensionnat.

Lorsqu'elle revint à Paris elle se rendit compte de la situation précaire ou la chute de l'Empire avait placé sa famille. L'hôtel d'Auteuil avait été brûlé par la Commune ; les enfants de Pierre Bonaparte

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n'avaientaucune fortune à attendre; elle prit la sage résolution d'être maîtresse de sa destinée, grâce au travail, et de devenir femme artiste, pour assurer son indépen dance. Elle entra à l'Ecole de dessin de la rue de Seine, et s'appliqua surtout à la gravure sur bois.

Pendant qu'elle fréquentait cet établissement, elle avait débuté au Salon, en 1878, avec une gravure, un paysage; elle avait exposé, en outre, un médaillon représentant son propre portrait, médaillon en sculpture, exécuté d'intuition et en dehors des cours de l'Ecole.

Au salon de 1880, la princesse Jeanne Bonaparte a exposé une gravure, d'après V Etang de Villed'Avray, de Corot. A ce moment, elle avait commencé à travailler pour les journaux illustrés, entre autres pour V Illustration. La mention honorable acquise au salon de 1886 est due à une autre gravure, Intérieur de Forêt.

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Ces gravures sont exécutées franchement et avec soin; l'auteur a une idée consciencieuse de l'art et aime à approfondir son sujet. Prenant part de plus en plus au mouvement artistique , la princesse Jeanne Bonaparte a donné, en 1886, à l'exposition du Blanc et Noir, une série d'aquarelles. Voilà à peu près la liste de ses compositions présentées jusqu'à présent au public.

Mariée en 1882 , la princesse Jeanne a épousé le marquis Christian de Villeneuve Esclapon - Vence, d'une ancienne famille de Provence et qui, lui-même, appartient au monde littéraire. Il s'est associé au mouvement de la poésie provençale contemporaine. 11 s'adonne en entier à la littérature et à l'histoire. En ce moment la princesse Jeanne Bonaparte exécute une suite d'illustrations pour un livre de son mari, livre qui mettra sous nos yeux les faits éclatants et la vie in-

time de quelques familles célèbres de la vieille France.

Les premiers efforts, les encouragements obtenus engagent à d'autres tentatives ; il est probable que les prochains salons nous montreront des envois de la princesse Jeanne, dignes d'intérêt à tous les points de vue. On peut se demander dès à présent si elle agrandira son cercle d'études, ou si, préférant s'en tenir à un art spécial et dont elle connaît tous les procédés, elle demeurera fidèle à l'illustration et à la gravure sur bois.

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