PIÈCES A TYPES CHRÉTIENS FRAPPÉES PAR LES ÉMIRS
TURCOMANS d'aSIE-MINEURE.
^ Les monnaies frappées par les Génois établis à Chic et à Lesbos, ces deux grandes îles de la côte d'Asie si populeuses et si florissantes au moyen âge, sont beaucoup mieux connues et plus nombreuses dans les collections que celles des princes de TArchipel. A Lesbos, des Génois, les Gattilusi, partisans de l'empereur Jean Paléologue, et alliés à sa famille, avaient fondé au xiv® siècle une seigneurie puissante ; ils s'intitulaient sires de Mételin, du nom de la ville antique Mytilène, qui désignait au moyen âge l'île entière, et aussi sires de Foglia ou Focea Nuova, bâtie non loip des ruines de l'ancienne Phocée. Les princes de cette dynastie, qui fut renversée par les Turcs en 1462, ont frappé de charmantes petites monnaies d'argent et de cuivre, aux types de l'aigle impériale de Byzance, de l'agneau pascal, etc.; on les retrouve parfois encore à Lesbos ou dans les bazars de Smyrne. Une branche de cette famille établie à Enos (Eno) en Thrace, a également frappé monnaie aux types du denier tournois.
De toutes les colonies génoisesjdu moyen âge. Chic fut sans contredit la plus riche et la plus chère à ces marchands guerriers, qui peuplaient de leurs flottes et de leurs comptoirs les mers et les rivages du Levant. C'est que nulle île n'offrait
une situation plus favorable pour un grand établissement commercial, en face du beau golfe de Smyrne, à quelques heures de navigation seulement de cette métropole de l'Anatolie, centre où aboutissaient au moyen âge les grandes caravanes chargées de tous les produits de Tintérieur. Puis l'île de Chio avait cette fertilité incomparable qui l'a rendue célèbre depuis l'antiquité jusqu'à la dévastation de 1820; elle avait surtout la récolte du mastic, de cette gomme résine qui se recueille dans la portion du territoire de Chio à laquelle elle a donné son nom [les villages du mastic) et qui était alors, bien plus qu'aujourd'hui, une source de revenus considérables. C'est une résine aromatique recueillie sur le térébinthe-lenûsquQ (Terebinthus lentiscus, Pistaccia lentiscus L.). Elle s'écoule en larmes parfumées des petites incisions faites aux branches de ces arbrisseaux ; le terrain qui est au-dessous a été préalablement battu, aplani et nettoyé, afin que le mastic qui y tombe soit net et clair. On le recueille avec des pinces sur les arbres et avec les mains quand il est à terre , puis on le nettoie avec le plus grand soin. Toute la première qualité qui a été recueillie sur l'arbre même et qui n'est mélangée d'aucune poussière, est encore aujourd'hui expédiée au sérail. C'est la taxe annuelle de 60,000 livres pesant que l'aga fermier doit envoyer au palais du sultan. On n'imagine pas les précautions prises pour assurer les bonnes récoltes de cette matière précieuse. « Les dames turques et grecques en font, dit M. Lacroix auquel nous empruntons ces détails, une énorme consommation; elles en mâchent continuellement; cette drogue donne à leur haleine une odeur aromatique qu'on peut ne pas trouver désagréable, mais qui nuit beaucoup à la beauté des dents. Au moyen âge, sous la domination génoise, c'était surtout comme matière pharmaceutique que le mastic était l'objet d'un commerce important. Aujourd'hui il est rarement d'usage en médecine; mais les arts en font une consommation beaucoup plus grande; on l'emploie pour composer les vernis clairs et transparents. Enfin, cette résine dissoute sert à préparer une sorte d'anisette qui se précipite en formant un nuage blanc quand on la mêle avecTeau. Elle fait dans tout l'Orient une forte concurrence au rhaki et autres
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liqueurs populaires. Il se fait dans les cafés des villes du Levant une grande consommation de cette boisson d'un goût fin^ agréable et fraîchement parfumé. Au moyen âge le mastic de Chio et l'alun de Phocée comptaient parmi les plus précieux objets d'exportation des côtes d'Asie-Mineure.
Les premiers Génois qui frappèrent monnaie à Chio furent les Zaccaria^ illustre et puissante famille établie dans le Levant et qui devait plus tard> vers la fin du xiv® siècle, succéder aux princes de Naples dans cette partie de la Morée, encore soumise aux Latins. Benoît Zaccaria, amiral génois, et seigneur de Focea Vecchia, ville florissante au moyen âge, bâtie sur la côte d'Anatolie, et sur l'emplacement ruiné de la métropole de Marseille, s'empara de Chio en i3oi ; mais dès i328, l'empereur Andronic Paléologue réussit à en expulser ses fils, Martin et Benoît II Zaccaria. Les monnaies de ces trois princes de Chio sont extrêmement rares ; elles sont imitées des matapans de Venise et des deniers tournois qui avaient conservé jusqu'en ces lointains parages, jusque sur la côte asiatique, leur réputation et quelque peu de cette vogue immense qui les distingua pendant si longtemps.
Vers le milieu du xiv® siècle, une nouvelle et grande expédition génoise, équipée aux frais de quelques particuliers, et commandée par l'amiral Simon Vignoso, réussit à reprendre Chio aux Byzantins. Une société puissante, nommée la Mahone, un des premiers exemples de ces associations à la fois politiques et commerciales dont la Compagnie des Indes a été de nos jours le type le plus parfait, se constitua pour administrer et exploiter cette nouvelle conquête. La Mahone posséda Chio en toute propriété sous la suzeraineté de Gènes. Ses membres, qui tous réalisèrent des fortunes considérables, adoptèrent la désignation générale de Giustiniani, et c'est sous ce nom qu'ils sont surtout connus dans l'histoire du Levant. Durant près de deux siècles, ces marchands génois retirèrent de leurs domaines asiatiques des sommes immenses, produit du mastic qu'ils vendaient à un prix fort élevé. En i566 seulement, après avoir été plusieurs fois déjà sur le point d'être dépossédés par les Turcs dont ils étaient devenus tributaires, ils furent à jamais expulsés de Chio par le
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capitan-pacha Piali, un des plus redoutables ennemis des Latins d'Orient. A la tête d'une armée transportée sur cent vingt galères, il établit dans l'île la domination musulmane et emmena à Constaniinople, chargés de fers, le chef de la Mahone, Vincent Giustiniani, et les douze gouverneurs du grand conseil de surveillance avec leurs femmes et leurs enfants. Les monnaies frappées à Chio au nom de la Mahone sont fort nombreuses, et quelques-unes sont des plus intéressantes } on y retrouve les types les plus variés, depuis l'effigie du doge de Gênes, coifTé du haut bonnet de forme persane et vêtu d'une robe de vair, depuis l'aigle des Giustiniani planant sur la forteresse de Chio, jusqu'aux imitations des deniers tournois d'Achaïe, des pièces d'argent napolitaines et des ducats ou sequins d'or de Venise. On y lit toujours les initiales du chef élu de la Mahone.
Monnaie d'argent inédite, frappée à Chio vers 1470, au nom de Galéas Marie Sforza, duc de Milan et seigneur de Gênes,
Les sequins des Génois de Chio sont exactement copies sur ceux de Venise; on ne les en distingue qu'à grand'peine, par la lecture des légendes ; il faut être quelque peu connaisseur pour ne pas s'y tromper à un premier examen. Mais ce ne fut point à Chio seulement qu'on copia ces belles pièces d'or si répandues en Orient, et c'est par cette question de l'imitation des monnaies, question capitale qui occupe une place aussi importante que fâcheuse dans l'histoire de l'argent au moyen âge, que nous clorons ce travail déjà bien long. Il n'est pas besoin d'être versé dans la science numismatique pour comprendre ce qu'on entend par imiter une pièce de monnaie. De nos jours les faux-monnayeurs abondent ; au moyen âge, ce n'étaient point de vulgaires malfaiteurs, mais bien des princes^ des seigneurs et des évéques qui^ d'un bout
de l'Europe à l'autre, se livraient en grand et publiquement à cette coupable industrie. Il est juste de dire à leur décharge qu'il ne s'agissait pas de fausse monnaie véritable, dans le sens le plus restreint et le plus fâcheux du mot. Le plus souvent la fraude était moins grave; on se contentait d'imiter les espèces monétaires qui jouissaient d'une bonne réputation sans trop chercher à tromper le public sur la nature même du métal. Voici la raison de la fréquence de ce genre de fraude au moyen âge. De tout temps, mais surtout à cette époque, où la fabrication de la monnaie, le poids et le titre des espèces dépendaient uniquement du bon plaisir des princes et des seigneurs, et oîi la foule des marchands et des trafiquants se défiait avec raison de la majeure partie du numéraire en circulation, il est aisé de comprendre que certaines espèces d'or et d^argent qui se distinguaient par un titre plus élevé, par des conditions de loyauté et d'uniformité de fabrication plus grandes, devaient acquérir très-rapidement sur les principales places de commerce une faveur marquée et jouir parfois d'une vogue immense. Il en était dont la réputation devenait telle qu'elles étaient préférées à toute autre, et faisaient constamment prime pour peu qu'elles se maintinssent à leur titre -primitif. A chaque instant il est stipulé dans les actes contemporains que les payements se feront en telle monnaie réputée de bon aloi, en sequins de Venise, par exemple, pour l'Orient, tous bien comptés et de bon poids.
D'autre part, au contraire, la monnaie d'une foule de seigneurs était mal vuedu public ; tantôt leurs ateliers jouissaient depuis longtemps et pour cause d'une réputation détestable ; tantôt ils étaient tout simplement de minime importance, fort peu connus, et par cela seul, fort sujets à caution. Lors donc que ces seigneurs avaient acquis la conviction que la monnaie frappée dans leurs ateliers à leurs types et à leurs armes impopulaires ou inconnues, serait refusée sur les principaux marchés voisins ou éprouverait du moins les plus grandes difficultés de circulation, ils usaient de la fraude dont nous avons parlé plus haut. Elle leur réussissait le plus généralement et fut pratiquée sur une échelle énorme dans l'Europe entière durant tout le moyen âge et bien plus tard encore.
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Cette fraude consistait donc à s'emparer du type de la monnaie voisine la plus populaire, la meilleure, et à le copier servilement en profitant souvent de l'occasion pour émettre ces pièces imitées à un titre inférieur. Qu'advenait-il alors? Le public, trompé par la parfaite ressemblance des types, croyait avoir affaire à la monnaie dont il se servait habituellement avec confiance ; il acceptait ce numéraire d'imitatioa et le tour était joué. La monnaie inconnue ou mauvaise circulait sous le couvert de la bonne et lui faisait une concurrence ruineuse au grand profit du noble contrefacteur.
Un pareil genre de fraude était surtout possible à cette époque où la masse de la population était absolument illettrée , oîi l'instruction se cachait au fond des monastères, où parmi tous ceux qui maniaient l'argent, bien rares étaient ceux qui savaient déchiffrer une légende monétaire. Car le plus souvent les types gravés sur les deux faces de la médaille étaient seuls imités, et c'était beaucoup déjà puisque la plupart s'y trompaient, mais les légendes restaient différentes, et voici pourquoi la plupart des contrefacteurs s^en tenaient à cette imitation imparfaite. Le seigneur dont on copiait la monnaie réclamait fort naturellement, et cela avec d'autant plus d'âpreté qu'il était plus puissant ; de là des contestations innombrables, des procès sans fin qui remplissent les archives du moyen âge. Or, s'approprier le type de la monnaie voisine était grave, il est vrai, mais en somme ce type n'avait le plus généralement en lui-même rien de spécial ; c'était l'effigie d'un saint, d'un prince assis sur un trône ou debout lesceptreen main, la représentation d'un édifice, d'une croix plus ou moins ornée, d'un emblème quelconque; tous ces types étaient en réalité du domaine public ; ils appartenaient à tout le monde et ne pouvaient à cette époque, où le droit international n'existait guère, être considérés comme la propriété exclusive de tel prince ou de telle seigneurie. Il était du reste facile de copier par à peu près un saint, un édifice, sans se rendre coupable d'un plagiat absolu. Il eût été infiniment plus grave de copier textuellement la légende , de mettre par exemple sur un sequin vénitien imité en Italie ou en Orient le nom du doge de Venise, ou sur la monnaie d'un
baron italien plus ou moins faux monnayeur le nom du roi de France ou du prince de Savoie. Alors le puissant seigneur qu'on volait ainsi eût pu réclamer avec plus de raison et beaucoup plus de chances de succès. Mais précisément cette forme plus audacieuse de la contrefaçon avait à cette époque une importance moindre; bien peu de gens, comme nous l'avons fait remarquer, étaient capables de|déchifFrerles caractères plus ou moins nets d'une légende oti, le plus souvent, le nom du prince, son titre, parfois chaque mot, étaient indiqués par de simples initiales formant une suite inintelligible pour la masse du public. Les imitateurs avaient donc beau jeu pour substituer les légendes énumérant leurs noms et leurs titres à celles des monnaies dont ils s'appropriaient les types. Ce genre de fraude relative fut très-fréquent au moyen âge. Il n'y eut pas une monnaie jouissant de quelque vogue qui ne comptât un peu partout de nombreuses imitations. L'étude de ces fraudes monétaires constitue un des côtés les plus curieux de la science numismatique.
Cependant la fraude était loin d'être toujours aussi simple; il eût été trop facile vraiment de faire circuler sa monnaie sous une sauvegarde qu'il était si aisé d'emprunter ; il eût été trop commode de se disculper toujours de l'accusation de contrefaçon en invoquant à plaisir la justification éclatante d'une légende parfaitement correcte et dont la sincérité était faite pour désarmer le juge le plus prévenu. Et puis le plus souvent les imitateurs se trouvaient en présence de nouvelles et grandes difficultés. Tous les manieurs d'argent, tous les commerçants, banquiers et changeurs, ont été de tout temps défiants et difficiles à tromper; de tout temps ils se sont ingéniés à déjouer les fraudes dont on cherchait à les rendre victimes, mais jamais peut-être cet instinct, cette faculté de deviner la contrefaçon monétaire, ne furent poussés aussi loin qu'au moyen âge ; les malheureux trafiquants avaient de trop nombreuses raisons de se défier d'un système monétaire aussi primitif, exposé à des fraudes aussi incessantes. Si donc la plupart ne savaient pas déchiffrer les légendes gravées sur les monnaies, tous du moins, à force d'habitude, finissaient par avoir si bien dans les yeux, jusque dans leurs moindres dé-
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tails, la forme et l'aspect général de celles qui leur passaient le plus entre les mains qu'ils en arrivaient à les posséder exactement, à connaître la forme et la place de chaque mot, de chaque lettre, la limite exacte où s'arrêtait un mot, oii recommençait le mot suivant, le point précis où se trouvaient telle lettre facilement reconnaissable à sa forme, tel point secret, telle petite croix, tel détail d'ornementation quelque insignifiant qu'il pût paraître. C'est ainsi qu'ils évitaient le plus souvent d'être trompés ; pour peu que la légende d'une monnaie connue eût un aspect un peu différent, ils la rejetaient impitoyablement. Qu'imaginèrent alors les possesseurs d'ateliers de moindre importance, si directement intéressés à imiter la monnaie en faveur? Ils contrefirent l'aspect extérieur, la forme même de la légende, sans cependant en copier le sens mot pour mot. Ces fraudeurs ingénieux donnaient à leur nom, à leurs titres, le même nombre de lettres; ils plaçaient les points, les croix, les traits précisément à la même place, à la même hauteur; ils imitaient les plus minutieux détails de disposition et d'arrangement propres à frapper l'œil et à inspirer confiance; ils ne se gênaient nullement pour intercaler au beau milieu de leur légende une lettre quelconque, pour peu que cette lettre occupât sur la monnaie qu'ils voulaient imiter une place en vue^ qui en faisait un point de repère important. Lorsqu'il s'agissait d'une de ces formules pieuses d'un sens général, si fréquentes sur les monnaies du moyen âge, il va sans dire qu'ils la copiaient textuellement, puisque, encore une fois, il n'y avait pas là propriété réelle, et que la tromperie n'existant pas positivement ne pouvait donner lieu à une réclamation diplomatique régulière.
On ne peut se figurer à quel degré d'habileté extraordinaire en arrivaient dans leur œuvre d'imitation les ouvriers de quelques-uns de ces arrangeurs de légendes, avec quelle perfection et quel sans-gêne ils savaient disposer au point de vue du trompe-l'œil les lettres d'une légende monétaire, sacrifier l'orthographe, bouleverser l'ordre des mots composant la formule inscrite ou l'ordre des lettres composant chaque mot, déformer les unes pour leur donner l'appareiKe voulue, en supprimer d'autres ou les retourner et les renverser de bas en
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haut. Les plus effrontés de ces imitateurs ne se donnaient pas tant de peine, et après avoir simplement copié la formule pieuse qui figurait presque toujours au revers de la monnaie du moyen âge, après avoir adopté le plus souvent le même patron, que ce fût le Christ, la Vierge ou saint Jean, ils disposaient à la place du nom et du titre du seigneur, une simple série de lettres prises au hasard parmi celles qui pouvaient le mieux rendre Teffet voulu et simuler une légende à peu près équivalente, sans se préoccuper de leur donner le moindre sens. Ces légendes par à peu près, n'ayant la plupart du temps aucune signification, se rencontrent fréquemment sur les monnaies d'imitation du moyen âge : on leur donne en numismatique le nom de pseudo-légendes ; trop souvent elles ont mis à la torture l'esprit de ceux qui s'efforçaient bien à tort d'y chercher une signification cachée. Beaucoup de seigneurs uniquement préoccupés de bien imiter la monnaie voisine n'admettaient autour des types servilement copiés que ces seules pseudo-légendes, suite indéterminée de lettres rappelant la forme des mots à contrefaire, mais vide de sens. Ils imitaient tout, lettres isolées, lettres jetées dans le champ de la pièce ou disposées en séries longitudinales ou horizontales, etc., etc. Presque toujours cependant une lettre secrète, la première lettre de l'atelier contrefacteur, ou la marque du maître de la monnaie , révélait aux initiés l'origine réelle de cette pièce trompeuse. On pourrait citer des milliers d'exemples de ces différents genres d'imitation qui ne variaient que par le plus ou moins d'effronterie de ceux qui en étaient les auteurs. Pour peu qu'une monnaie prît quelque vogue, tous les ateliers voisins moins favorisés abandonnant aussitôt à l'envi leurs types ordinaires se hâtaient de la copier de plus ou moins près. Quelques monnaies ont de la sorte été imitées dans presque tous les pays de l'Europe. C'est ainsi que les beaux florins d'or de Florence, ces monnaies longtemps si populaires qui portaient d'un côté une grande fleur de lis, arme parlante de la cité toscane, et de l'autre l'effigie de saint Jean-Baptiste, furent copiés par une foule d'ateliers monétaires du moyen âge. 11 est le plus souvent malaisé de décou-
vrir le lieu d'origine véritable de ces imitations, et dans presque tous les cas c'est une initiale, un emblème, un signe, placés aux pieds du saint ou auprès de sa tête qui peuvent seuls donner la clef de ces rébus numismatiques. Les florins furent aussi imités en Orient ; c'est ainsi qu'on en possède de Robert d'Anjou, prince d'Achaïe, qui sont absolument copiés sur ceux de Florence ; Tunique différence est qu'au lieu de Florentiay on lit : R, Clarentia. La lettre R. est l'initiale du nom du prince Robert ; Clarentia, on le sait, était l'atelier monétaire dts princes d'Achaïe. Il est facile de saisir de quelle forme était la supercherie; tout, en effet, dans cette pièce rappelle le florin si estimé de Florence, tout Jusqu'à cette légende R, Clarentia, qu'il était si aisé de confondre avec Florentia; le but était donc atteint, et du même coup c'était cette légende trompeuse qui constituait la meilleure sauvegarde du prince contrefacteur; il était en règle puisque sa propre initiale y était gravée à côté du nom de son atelier monétaire en Morée, et la république de Florence se fût plainte en pure perte. Cet exemple fait comprendre comment on s'y prenait le plus généralement ; c'était un simple travail de l'esprit, il s'agissait de façonner la légende de telle manière qu'elle simulât celle de la pièce à imiter, et quand cela était impossible, quand le mot à graver ne se prêtait pas aussi bien à l'imitation que Clarentia pour Florentia, on s'en passait tout simplement, nous Pavons dit, et on le remplaçait par un à peu près, par un assemblage de lettres vides de sens. Le florin de Robert d'Anjou avait du reste sa raison d'être en Achaïe ; très-répandu en Italie, il devait être accepté facilement en Grèce, gouvernée alors par des princes d'origine française ou italienne qui ne cessaient d'entretenir les relations les plus suivies avec leur ancienne patrie. Mais le florin fut en somme peu en usage dans le Levant, et appartient plutôt au monnayage d'Occident; on imitait plus ordinairement en Orient diverses autres monnaies étrangères. Déjà nous avons vu qu'en Syrie, aux xii® et xiii° siècles, les ateliers des princes chrétiens copièrent les pièces d'or des califes Fatimites. Les pièces d'argent des rois angevins de Naples, des Charles et des Robert d'Anjou, appelées gillati à cause des
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fleurs de lis qui ornaient la croix du revers, eurent un cours très-étendu ; on les retrouve encore en grande quantité en Orient. Elles furent en conséquence imitées plus ou moins exactement à Chypre, en Arménie, à Rhodes, à Chio par les Génois, en Asie-Mineure enfin par les musulmans eux-mêmes. Les matapans de Venise, pièces d'argent très-populaires dans tout le Levant, sur lesquelles le doge figure debout à côté de saint Marc, furent copiés à Chio et par les rois d'Arménie. Nous avons également parlé à plusieurs reprises de Timmense imitation des deniers tournois de France, qui eut lieu principalement en Grèce.
Mais la monnaie la plus imitée, celle qui fut le plus longtemps et le plus constamment en faveur en Orient, ce fut ce sequin de Venise qu'on retrouve encore dans toutes les boutiques de changeurs des villes turques. La première de ces monnaies célèbres fut frappée sous le doganat de Pierre Malipiero, en 1260; presque aussitôt après, grâce à l'influence prépondérante prise par Venise dans la politique et le commerce d'Orient, grâce à ses immenses débouchés, à ses in. nombrables colonies, à ses riches comptoirs, vers lesquels étaient chaque jour expédiées des sommes considérables, les sequins de Venise commencèrent à affluer en Orient ; leur vogue inouïe se maintint pendant des siècles ; aussi furentils partout imités dans ces contrées. Le ducat ou sequin vénitien revient à chaque ligne dans les documents se rapportant à cette période de la domination latine en Orient, depuis le milieu du xiii® siècle jusqu'à la conquête turque. Son type si connu se maintint pendant des siècles sans la moindre modification : au revers, le Christ debout dans une gloire étoilée avec une légende pieuse invariable ; sur la face principale le doge coiffé du bonnet ducal, agenouillé devant saint Marc qui lui remet l'oriflamme ; derrière le doge son nom ; derrière le saint ces mots en abrégé : Saint Marc de Venise^ et le long de la hampe de l'oriflamme le mot dux {duc on doge). Les imitations du sequin furent extrêmement nombreuses, mais Venise avait trop de puissance, et ses représentants étaient trop bien soutenus par le gouvernement de la métropole pour que leurs réclamations ne fussent pas écoutées;
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au5SÎ la plupan de ces sequins imités ont-ils disparu ; ils ont été fondus ou détruits par ordre ou sur la plainte de la République. Parmi ceux qui sont venus jusqu'i nous, parmi ceui du moins auxquels il est possible d'assigner une origine cenaine, et qui sont tous ton rares, figurent les sequîns frappés à Chic et à Péra par les Génois, à Rhodes par les pieux grands- maîtres eux-mêmes, à ChîarcDtza par Robert d'Anjou, qui parait avoir eu des instincts tout paniculiers de faux-monnayeur, à Méteiin par les Gattilusi, Chacun de ces contrefacteurs s'est ingénié à sa manière. Les types et les signes jetés dans le champ de la pièce étaient rigoureusement copiés, seulement le personnage agenouillé était censé représenter, tantôt le grand-maitre de Rhodes, tantôt le prince de Méteiin, ou un des Guistiniani de Chio, et saint Marc était remplacé par le patron spécial de chaque
seigneurie. Les légendes indiquaient les noms du saint et du prince, le plus souvent figurés par une simple suite d'initiales.
Il est encore quelques imitations monétaires fabriquées en Orientqui sont plus particulièrement intéressantes et que nous ne saurions passer sous silence. De même que nous avons vu les chrétiens de Syrie, poussés par les nécessités de la conquête, copier la monnaie d'or des califes, de même sur d'autres points du Levant, à une époque plus tardive, on vit les princes musulmans imiter la monnaie chrétienne. Lorsque le grand empire des Seldjoucîdes d'Iconium se fut écroulé sous les coups de l'invasion mogole, l'Asie-Mincure morcelée, en proie à l'anarchie, devint, vers les dernières années
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du XIII* siècle, le siège de dix principautés gouvernées par des princes turcomans qui fondèrent autant de dynasties. Chacun donna son nom à sa principauté respective, et plusieurs de ces noms désignent encore aujourd'hui les provinces correspondantes de la Turquied'Asie. Les plus célèbres de ces États furent ceux de Sâru-Khan et d*Aïdin, que gouvernaient des princes habiles et entreprenants; ils étendirent leur domination sur tous les territoires qui constituaient jadis l'ancienne Lydie, Tlonie, une portion de la Carie et de rEolie. Leurs capitales étaient Magnésie du Sipyle pour le Sâru- Khan, et Ephèse pour le pays d'Aïdin. Magnésie, appelée Manglasie au moyen âge, était cette ville célèbre dans l'antiquité, près de laquelle Scipion l'Asiatique remporta sur Antiochus le Grand la victoire décisive qui chassa pour jamais les Séleucides de l'Asie-Mineure. Bâtie dans une situation admirable, sur le flanc de la large et fertile vallée del'Hermus, qui traverse la Lydie et se jette dans le golfe de Smyrne, dominée par cet énorme et noir rocher du Sipyle dont les parois gigantesques et dénudées s*élèvent à pic au-dessus de ses grandes mosquées noyées dans la verdure, Magnésie, nommée Manissa par les Turcs, est encore aujourd'hui une ville considérable et populeuse. Au moyen âge elle a joué un rôle important dans l'histoire des luttes entre les Byzantins et les Musulmans, et dans celles des rivalités des diverses dynasties turques dont elle fut souvent la capitale. I-e chemin de fer de la vallée de l'Hermus, qui la relie à Smyrne et qui se prolonge déjà vers l'intérieur de l'Anatolie jusqu'à AUahsher, Tancienne Philadelphie, a beaucoup contribué à l'augmentation de son commerce et à la prospérité nouvelle de son grand bazar. — Éphèse, la métropole antique jadis ruinée de fond en comble, avait également repris, sous la domination des Turcomans, quelque peu de son ancienne importance. La ville du moyen âge s'élevait non loin des substructions du temple de Diane, en arrière des ruines de la ville grecque, sur la colline où se pressent encore aujourd'hui les masures du village d'Ayasolouk couronné par les ruines du vieux château des princes turcomans d'Aïdin. Sous la domination byzantine, Ephèse, dont la cathédrale était con-
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sacrée à saint Jean Thcologue, en avait pris le nom dWagios Theologos (saint Théologue) que les Turcs, par leur manière de prononcer le g et le th, transformèrent en celui d'Aya-Solouk, qui existe encore aujourd'hui. Au mo}xn âge, les marchands italiens, par cette tendance aux à peu près qui caractérise tant de dénominations de cette époque, avaient à leur tour transformé Hagios Theologos en Altoluogo, qui en dérive évidemment, mais qui fait en même temps allusion à la situation élevée de la ville.
Ces princes turcomans d*Éphèse et de Magnésie [)ossédaient, nous Tavons dit, toute la côte d'Ionie et d'Éolic ; Smyrne, déjà florissante, était un de leurs ports principaux. Ils se trouvèrent donc les proches voisins des Génois de Chio et de Méielin, dont ils n'étaient séparés que par d'étroits bras de mer; souvent même ils forcèrent ces colonies latines à leur payer tribut. Par contre, durant les périodes de paix, leurs sujets se trouvaient en rapports constants de commerce et d'échange avec ces comptoirs importants et avec tous les autres établissements italiens de l'Archipel et des côtes d'Asie-Mineure. Pour faciliter d'aussi nombreuses transactions, les princes turcomans éprouvèrent, eux aussi, le besoin de frapper des monnaies imitées des pièces chrétiennes. Leurs espèces ordinaires, couvertes de caractères arabes, circulaient sans doute difficilement parmi les négociants génois et vénitiens qui, chaque année, se rendaient en nombre aux marchés de "Smyrne, de Manglasiect d'Ayasolouk. Plus politiques que la plupart des souverains musulmans, rendus moins fanatiques par un contact prolongé avec les Latins des îles voisines, les dynastes turcs de Magnésie et d'Éphèse, en frappant monnaie aux types chrétiens, ne firent que se conformer aux exigences du commerce international ; quelques-unes de ces monnaies des émirs nous ont été conservées, et constituent un des plus remarquables exemples de ce monnayage d'imitation sur lequel nous avons tant insisté. Ce sont de grandes pièces d'argent, copiées sur les gillats des rois napolitains, Charles et Robert d'Anjou, pièces qui eurent, on le sait, une vogue immense dans tout le Levant. Les rois napolitains s'y sont fait figurer assis sur un trône
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richement orné, la couronne en tête et le sceptre ciimain;au' revers une croix ornée de Beurs de lis occupe tout le champ de la monnaie. Les descendants de ces chefs turcomans, qui, à la tête de leurs hordes descendues de l'Asie centrale, envahirent les plus riches provinces de l'Asie Mineure, ont copié point pour point les monnaies des princes angevins! Oublieux des préceptes du Coran, ils y ont fait graver leur effigie dans le même appareil que les souverains latins; ils ont adopté la croix, cet emblème détesté, et les ouvriers italiens qu^ils avaient attirés dans leurs ateliers monétaires de Magnésie et d'Éphèse leur ont fabriqué des légendes latines dont voici la traduction : Monnaie frappée à Manglasie, par ordre de Sarcan (pour Sâru-Khan] ; monnaie frappée à Théologos, par ordre du seigneur de ce lieu, etc., etc. Ces monnaies, uniques jusqu'ici dans leur genre dans le champ si vaste de la numismatique arabe, frappées à Teffigie de la croix chrétienne par des princes musulmans, sont d'une excessive rareté. Presque toutes celles qui ont été acquises parles cabinets publics ou privés de l'Europe proviennent d'une découverte faite il y a peu d'années par M. Wood, le célèbre explorateur des ruines d'Éphèse, qui a eu la bonne fortune de retrouver
l'emplacement du grand temple de Diane. En opérant des fouilles à cet effet au pied de la colline d'Ayasolouk, ses ouvriers mirent à découvert un trésor contenant un grand nombre de pièces des grands maîtres de l'Hôpital mêlées à quelques gillats latins de Sâru-Khan et d'Omar-Beg, princes
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turcomans du Sâru-Khan (Lydie) et d*Aïdin (lonie) que les historiens contemporains appellent tantôt satrapes de Lydie, tantôt satrapes d' lonie.
C'est avec les belles pièces d'argent à types chrétiens, imitées par les princes musulmans d'Asie-Mineure dans leurs antiques résidences d'Éphèse et des rives de THermus, que nous terminerons cette étude bien longue dans laquelle nous n'avons fait qu'effleurer cependant tant de questions attachantes. Puissent ces pages inspirer au lecteur quelque intérêt pour ces précieux monuments d'une époque lointaine, pour ces monnaies frappées aux pays de la croisade par nos pères et par leurs ennemis acharnés, et dont Tétude touche à tant de points mal connus de leur belle et émouvante histoire.