CONTINENTALE
SEIGNEURIES ITALIENNES DES ILES DE l'aRCHIPEL
Autour de la principauté d'Achaïe et du duché d'Athènes, se groupaient de nombreux feudataires, chefs des baronnies franques de Morée et de la Grèce continentale, fondateurs de dynasties latines qui pour la plupart s'éteignirent pendant la période de la domination angevine et furent en partie seulement remplacées par des familles étrangères ou nouvelles. Avant tous les autres se rangeaient les seigneurs de la grande et fertile Négrepont, l'ancienne Eubée ; ils étaient issus des dalle-Carceri de Vérone et avaient, presque aussitôt après la conquête, succédé à
Jacques d'Avesne, Tami et le compagnon de Boniface de Montferrat, premier souverain latin de l'île. Ces seigneurs de Nègre pont portaient au moyen âge le nom singulier de tierciers d'Eubée, tercieri Nigropontis, parce que, dès le début, cette île avait été partagée entre trois de leurs branches, tiges d'autant de dynasties, souvent rivales, plus rarement unies par un intérêt commun, soit contre leurs suzerains les princes d'Achaïe, soit contre les perpétuels empiétements des Vénitiens. Plus tard, à la suite de partages, ces tierces parties d'Eubée se dédoublèrent souvent, et les seigneurs de ces portions réduites s'intitulèrent sestieri Nigropontis, sextiers de Négrepont.
Après les barons d'Eubée venaient ceux de la Grèce continentale. C'étaient d'abord les Pallavicini, marquis de Bodonitza. Par le formidable château de ce nom, bâti aux anciennes Thermopyles et qui commandait le défilé célèbre, ces marquis d'origine italienne étaient les maîtres d'une des routes principales qui conduisait de Thessalie en Grèce et que suivaient d'ordinaire les invasions byzantines. Ils avaient pour puissants voisins les comtes de Salone, ou de la Sola, issus d'un des plus vaillants chevaliers de la quatrième croisade, Thomas P"" de Stromoncourt, lui aussi compagnon de Boniface de Montferrat. Salone était Pancienne Amphissa, sur le golfe de Lépante, et son comté comprenait le territoire de la Phocide entre ce golfe et les pentes méridionales du Parnasse; il s'étendait à l'est jusqu'aux frontières de TÉtolie qui appartenait aux despotes d'Épire, à l'ouest jusqu'à celles du duché d'Athènes; c'était sur son territoire que se trouvaient les ruines de Delphes. Les de Stromoncourt, vassaux d'abord des princes d'Achaïe, puis des ducs d'Athènes, jouèrent un grand rôle dans l'histoire de la Grèce franque. Le dernier d'entre eux fut ce Thomas III, « l'homme le plus sage de toute la Romanie, » dit la chronique de Morée, qui périt dans les marais de Copaïs, en combattant malgré son grand âge aux côtés du duc d'Athènes. Le comté de Salone s'éteignit avec lui et devint la proie des vainqueurs.
Thèbes, dont les fabriques de soie attiraient en foule les marchands étrangers, et dont une moitié relevait des sires
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de Saint-Omer, et avec elle toute la Béotio, puis Mégares, Argos et Corinthe, c'est-à-dire l'isthme et la portion la plus orientale du Péloponèse, appartenaient, nous Tavons dit, aux Mégaskyrs d'Athènes.
En Morée, il y eut primitivement douze grands fiefs, douze pairies, mais presque jamais dans la suite il n'y çn eut un si grand nombre existant à la fois. C'étaient les de Bruyères, seigneurs de Karytèna, dans les monts de Sçorta ou d'Arcadie; les de Rozières, seigneurs d'Akova ou Matagrifon, dans cette autre portion de l'Arçadiç qui s'appelait la Mésarée ou Terre du milieu; les Aleman, seigneuris de Patras, auxquels succédèrent les évêques du même nom, métropolitains d'Achaïe; les de Valaincourt, de Mons en Belgique, seigneurs de Véligosti et aussi de Damala en Argolidc ; les sei^ gneurs de Nikii ; les de Nivelet, seigneurs de Gheraki ; les de Tournay, seigneurs de Kalavryta ; les de Lille de Charpigny, seigneurs de Vostitza ; les de Neuilly, maréchaux héféditaifiçs d'Achaïe ; les seigneurs de Gritzena; les de la Trémouilte, ligueurs de Chalandritza. La plupart de ces premières fa*milles de la conquête s'éteignirent rapidement, grâce apy guerres incessantes qui décimaient la noblesse, i^t leurs domaines héréditaires passèrent en d'autres mains, soit pai" mariage^ soit par confiscation ou héritage, Dés i^^^, cent vingt ans après la conquête, des baronnies primitives il ne restait plus que celles de Patras aux évêques de ce nom, de Véligosti, de Damala, de Vostitza et de Chakndrîtza ; une seule était demeurée entre les 0iains de ses premiers possesseurs. Akova avait passé aux princes d'Achawe, puis avait été reprise par les Grecs en i3^o; il en ^vgitété de même de Karytèna ; Véligosti et Damala appartenaient à la puissante famille des Zaccaria de Gênes, seigneurs de Chio ; les deux familles seigneuriales de Nikli et de Gritzena étaient depuis longtemps éteintes; Chalandritza. allait passer (Out entière aux mains de ces mêmes Zaccaria qui en possédaient déjà une portion ; Passava était retournée k la couronne. Seule une nouvelle et puissante barpnnie s'était élevée plus récemment et subsistait encore, c'était celle d'Arkadia, qui appartint aux D'Aunoy, puis au Lenoir de Saint-
Sauveur; elle tomba, du reste, également, en 1387, sous la domination des Zaccaria.
Toutes ces familles baronales ont dû frapper monnaie à leurs noms et à leurs titres; toutes ont dû pour le moins faire fabriquer des deniers tournois, à l'exemple de leurs suzerains les princes d'Achaïe, et cependant il y a peu d'années encore, on ne connaissait aucune de leurs monnaies. Depuis, les recherches infatigables d'un savant grec dont nous avons déjà cité le nom ont amené des résultats précieux. M. P. Lambros, d'Athènes, a eu l'heureuse fortune de retrouver plusieurs deniers des hauts feudataires de Morée; de nouvelles découvertes succéderont certainement aux premières, bien que ces curieuses monnaies féodales semblent devoir demeurer toujours fort rares. Leur émission dut être en effet peu abondante, parce que les grands ateliers de Chiarentza et d'Athènes, en inondant toute la Grèce de leurs deniers tournois, devaient suffire amplement aux besoins de la circulation monétaire. Les pièces retrouvées jusqu'ici par M. Lambros, sont : deux deniers des comtes de Stromoncourt, dont l'un porte l'écu des seigneurs de Salone ; un denier dç Guillaume de Villehardouin, frappé par lui comme tiercier d'Eubée du chef de sa femme, la princesse Karintana, héritière d'un des seigneurs de l'île; quelques autres enfin frappées les unes par Hélène l'Ange, veuve d'un Mégaskyr et dame de la baronnie moréote de Karytèna, les autres par un baron de Damala en Argolide.*Ces pièces, auxquelles leur rareté donne une valeur inestimable, sont un des ornements de l'admirable cabinet de M. Lambros. Sa collection, fruit de trente années de recherches dans le Levant, est spécialement consacrée à l'étude des monnaies frappées par les Latins en Orient à la suite des croisades. Grâce à sa position au centre même des contrées oîi devaient s'étendre ses investigations, M. Lambros, qui connaît fort bien cette branche de l'archéologie des croisades et qui l'a enrichie de nombreux et excellents travaux, a fait de cette collection une chose unique qu'on tenterait difficilement d'égaler aujourd'hui; là sont rassemblées les pièces les plus belles, les plus rares, souvent uniques^ des princes de Syrie, d'Epire ou de Grèce; là sont réunies des
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séries prodigieusement riches de monnaies des grands maîtres de Rhodes, des Lusignan de Chypre, des princes d'Achaïe et des ducs d'Athènes. Un pareil trésor consacré au souvenir de tant de princes et de seigneurs latins, qui, presque tous, appartiennent aux plus vieilles maisons de France, devrait avoir sa place marquée au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale. Malheureusement, le budget du ministère est pauvre et fort chargé, et plus malheureusement encore, Berlin est riche, Berlin qui s'est pris soudain d'une ardeur démesurée de surpasser les collections les plus célèbres, et qui, pour atteindre ce résultat, ne recule devant aucun sa* crifice.
Parmi tous les Latins dont la puissance s'éleva sur les ruines de Byzance, il faut citer encore ces innombrables dynastes Vénitiens et Génois qui régnèrent à partir de 1 204 sur les îles de TArchipel depuis l'aride Cérigo, Tancienne Cythère, à la pointe la plus extrême de Morée, jusqu'à Lemnos, voisine de Thrace, jusqu'à Chio et Lesbos qui protègent l'entrée du golfe de Smyrne. On sait comment la plupart de ces seigneuries insulaires, les Cyclades du moins, tombèrent aux mains des patriciens de Venise. Lors du partage qui se fit en 1204, au camp des croisés, sous les murs de Constantinople, l'Archipel tout -entier était échu à la République; mais la prise de Byzance n'avait point assuré la conquête du reste de l'empire ; il fallait s'emparer une à une de toutes ces dépouilles de la puissance- des empereurs grecs. Le gouvernement des doges, pour ne point morceler ses forces en les employant au siège de chaque point isolé, eut alors recours à un moyen fréquemment mis en usage dans les coutumes féodales. Une proclamation fut publiée, portant que tout citoyen de Venise ou d'une ville alliée qui s'en sentirait le courage et le désir et qui réussirait à s'emparer à ses frais et à ses risques et périls d'une île ou d'un point de la mer Egée, dans les limites des territoires dévolus à la République, Jes posséderait et les gouvernerait à titre de fief héréditaire vassal de Venise, avec tous les droits régaliens communément attachés à la souveraineté. La nouvelle se répandit comme l'éclair dans les palais de Venise et parmi cette ambitieuse noblesse. La
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jeunesse patricienne s'agita aussitôt ; on réunit des troupes mercenaires, on équipa des navires, on fit tous les apprêts nécessaires à d'aussi aventureuses expéditions, et bientôt des flottilles nombreuses, commandées par des nobles vénitiens ou lombards, par des cadets des plus grandes familles, sortirent de la Lagune pour gagner cette mer Egée oti tous brûlaient de conquérir des seigneuries. Les aventuriers ne trouvèrent nulle part de résistance sérieuse, et toutesces îles abandonnées par les garnisons byzantines accueillirent sans défiance ces maîtres nouveaux qui devaient les protéger contre les horreurs de la piraterie auxquelles elles étaient sans cesse exposées. C'est ainsi que se fondèrent vingt dynasties nouvelles, vingt baronnies insulaires qui furent certes une des conséquences les plus curieuses de la croisade de 1 204, et dont quelques-unes, avec des 'alternatives diverses, se maintinrent jusqu'à la conquête turque. Les Ghisi eurent pour leur part les îles deTinos, Mykonos, Skyros, Skopélos, Skîathos, Stampalia, l'ancienne Astypalée, une portion de Zéa ou Kéos et de Sériphos, dont les Michieli et les Gîustiniani eurent l'autre moitié; les Navigajosi furent grands-ducs de Lemnos, les Vénier marquis de Cérigo, les Viari seigneurs de Gérigotto, les Barozzi souverains de Thérasia et de Santorin, l'île volcanique aux vins capiteux; les Fosdalo possédèrent Namfio, les Quirini eurent Amorgos et les Dandolo Andros, le;S Sanudo furent ducs de Naxos et de Paros avec beaucoup de petites îles environnantes. Il n'y eut 'pas de rocher aride, pas d'îlot perdu dans ce dédale d'îles qui réunît l'Europe grecque à l'Asie turque, qui n'eût son baron vénitien ou lombard.
Au grand champ de Mai que tint à Ravennika, au printemps de 1 2 10, l'empereur latin de Byzance, Henri d'Angre, le plus puissant de ces nouveaux barons, Marc Sanudo, duc de Naxos, qui avait fait infidélité à sa mère patrie pour prêter serment au souverain franc, obtint de lui la suzeraineté sur toutes ces seigneuries des îles et s'intitula duc de l'Archipel et souverain de la Dodécanèse ou des douze îles. Plus tard ses successeurs, avec les autres seigneurs de la mer Egée, devinrent les vassaux des princes d'Achaïe, mais les ducs de Naxos conservèrent toujours la prépondérance sur les autres familles
princiéres de TArchipel; ce furent avec les Ghisi de Tinos les plusilorissantesdynastiesdecette curieuse réunion de seigneuries ;Jelles eurent leur époque de gloire et de splendeur, et l'historien Sanudo, de la famille des ducs de Naxos, nous a laissé d'intéressants détails sur la vie agitée de ces personnages, moitié barons féodaux, moitié pirates, vie semée de luttes et de surprises, alternant avec les distractions fougueuses et les plaisirs les plus violents.
Beaucoup de ces principautés italiennes succombèrent lors des expéditions dirigées contre les Latins d*Orient par le célèbre renégat Licario, amiral de Michel Paléologue ; celles qui survécurent à ce grand désastre périrent à leur tour, lorsque les Turcs, depuis longtemps maîtres de l'Anatolic et de la Grèce continentale , voulurent en finir avec ces misérables épaves de la puissance vénitienne. Le grand-amiral Khaireddin-Barberousse en iSSy, et Piali-Pacha en i566, furent les instruments inexorables de cette dernière et complète destruction.
Cest encore à Karl Hopf qu'on est redevable des notions principaleç^sur les principautés italiennes de l'Archipel; avec une patience toute germanique, il est parvenu à réunir sur ces innombrables dynasties dont l'histoire était quasi inconnue, les documents les plus divers et les plus circonstanciés ; il a dressé les tables généalogiques de toutes les familles seigneuriales des Cyclades et des Sporades. C'est M. Lambros, par contre, qui nous a fait connaître les quelques monnaies bien
Denier unique de Nicolas Sanudo, duc de rArchipel.
rares constituant jusqu'à ce jour les seules reliques numismatiques des barons vénitiens de l'Archipel ; ce sont deux deniers frappés, l'un par Georges Ghisi, seigneur de Tinos, l'autre par Nicolas Sanudo,'cinquième duc de Naxos et de l'Archipel. Plus tard, lorsque toutes ces petites îles auront été mieux
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parcourues, on fera sans doute des découvertes intéressantes. Il est presque inadmissible que tant de dynasties insulaires n'aient pas frappé monnaie pour les besoins de ces populations isolées, dont les communications avec les seigneuries voisines étaient le plus souvent fort difficiles en ces temps de piraterie et de guerres continuelles.^