‹ Les principautés franques du Levant, d'après les plus récentes découvertes de la numismatiqueChapitre 2 sur 12 · PAR LES CROISES MONNAIES BYZANTINES — MONNAIES ARABES · texte numérisé non relu

PAR LES CROISES MONNAIES BYZANTINES — MONNAIES ARABES

Lorsque les premières armées de la croisade se mirent en marche pour la terre sainte, leurs chefs, les principaux chevaliers, emportèrent avec eux la monnaie de leurs pays respectifs, et, comme l'élément français dominait parmi eux, ce furent surtout des monnaies françaises qui servirent aux premières transactions des croisés. A chaque expédition de terre sainte^ à chacun de ces nouveaux départs^ moins importants, mais qui se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés dans tous les ports d'Occident, le même fait se renouvela, et, bien qu'alors les princes chrétiens devenus souverains en Orient se fussent mis depuis longtemps à frapper monnaie, l'argent d'Occident continua d'affluer sur la route du Levant. Il est un curieux passage du chroniqueur Raymond d'Agiles qui vient confirmer ce fait d'une manière toute spéciale. Lorsque la grande armée de la première croisade, en marche sur Jérusalem, passa sous les murs de Tripoli, le i3 mai 1099, l'émir de cette ville, épouvanté de voir pareille multitude de guerriers, et peu confiant dans la solidité de ses hautes murailles, acheta la neutralité au prix de présents magnifiques ; les chefs des pèlerins, brûlant d'atteindre Jérusalem et de surmonter rapidement tout obstacle, les acceptèrent sans scrupules. Parmi ces présents du prince arabe se trouvaient quinze mille pièces d'or sarrasines ; et le chro-

niqueur ajoute : a que chaque pièce d'or valait huit ou neuf sous de la monnaie des chrétiens, et que les espèces en usage dans l'armée des croisés étaient les monnaies du Poitou, de Chartres, du Mans, de Lucques et de Melgueil (Maguelonne). » Ce récit d'un chroniqueur contemporain et d'autres encore qu'on pourrait citer, nous donnent l'explication d'un fait curieux. Nous voulons parler de ces découvertes fréquentes que Ton fait en Syrie et jusque sur les bords de l'Euphrate de deniers appartenant à nos anciens rois ou barons de France. Parmi ces monnaies laissées par les croisés^ on retrouve le plus souvent celles que le vieux chroniqueur Raymond d'Agiles énumère ayec précision : ce sont les mêmes monnaies du Mans, de Chartres, du Poitou, de Dol et de Gien, et le fait le plus intéressant que révèle l'abondance de ces pfêces est moins sans doute TafHuence de croisés manceaux ou poitevins que la preuve du crédit dont les monnaies de ces ateliers jouissaient en Occident. Les deniers de Lucques, également cités par Raymond d'Agiles et qu'on retrouve fréquemment aussi en Orient, y ont été apportés par les nombreux guerriers italiens de la croisade. Outre les espèces citées, on en rencontre encore une foule d'autres en Orient : des monnaies féodales frappées par tous les barons de France, depuis la Flandre et TArtois jusqu'à la Provence, jusqu'aux comtés de Toulouse et de Béarn.

N'est-il pas curieux de découvrir aux rives du Jourdain, sous les décombres d'Édesse ou de Jérusalem, dans les ruines de ces glorieux châteaux du Karak des chevaliers ou de la Pierre du Désert, placées comme des sentinelles perdues à l'entrée de l'immense Asie, un humble denier, une vulgaire obole, frappés dans quelque obscure seigneurie des bords de la Loire ou des vallons de Bretagne, à Gien, à Guîngamp, ou sur le flanc des Pyrénées, à Melgueil ou à Morlaasde-Béarn? Quelle histoire émouvante, bizarre, presque toujours tragique, pourraient raconter ces petites pièces laides et mal frappées qui du beau et lointain pays de France sont venues terminer leur destinée sous les débris de quelque forteresse de terre sainte pour reparaître après huit siècles d'oubli et être vendues par les brocanteurs indigènes aux touristes

de .Londres ou de New- York! Quelle longue et pénible odyssée que celle de ces petites pièces apportées dans Tescarcelle du pauvre clerc ou du chevalier de fortune I De quel drame final elles témoignent bien souvent lorsque, retrouvées en nombre au pied de quelque vieille ruine, elles viennent pour la millième fois raconter un de ces faits, incessamment renouvelés dans cette période violente entre toutes, d'attaque subite, de défense désespérée, de fuite précipitée, d'enfouissement de trésors qu'on espère aller rechercher dans des temps meilleurs et qu on ne recherchera jamais ! Et ce n'est pas de France seulement qu'on découvre des monnaies aux pays de la croisade; chaque nation d'Occident a fourni son contingent : les pièces des rois de Castille et d'Aragon s^ rencontrent mêlées à celles des empereurs d'Allemagne, des archevêques de Cologne ou de Mayence, des rois de Hongrie, des Pisans, des Vénitiens et des Génois, à celles des rois d'Angleterre, confondues enfin avec les pièces à types byzantins des Normands de Naples, de Salerne et de Bénévent. 11 n'est pas jusqu'aux croisés des rives de la Baltique qui n'aient laissé, sous la forme des monnaies de leurs princes, une trace palpable de leur séjour aux pays du Levant. Enfin ce n'est point uniquement en terre sainte qu'on surprend ces débris d'un autre âge : les routes principales suivies pendant des siècles par les grandes armées de la croisade et par ces groupes de pèlerins qui s'acheminaient pour ainsi dire journellement vers l'Orient en sont comme semées. Sur tout le trajet que suivaient les croisés, soit pour gagner Constantinople et de là Antioche à travers les dangers saijp fin de l'Asie-Mineure, soit pour aller s'embarquer dans les principaux ports d'Italie, la .pioche, ou la charrue mettent de temps à autre à découvert quelques-unes . de ces monnaies étrangères appartenant à l'époque des ; expéditions du Levant. Tantôt on les retrouve isolées, tantôt, et le plus souvent, en nombre considérable, constituant' ce qu'on appelle en termes d'archéologie des trésors. , ,■

: Ces épaves des croisades, laissées sur les grandes voies qui conduisaient d'Occident en Orient, ne sont pas un des témoignages les moins curieux de ces immenses et pénibles

voyages qu'entreprenaient avec une insouciance naïve, avec une merveilleuse énergie, les populations les plus reculées^ habitant les côtes de la mer du Nord, ou les contrées plus lointaines encore voisines des glaces du pôle. Parmi bien des faits de ce genre, nous n'en citerons qu'un seul rapporté par M. A. Morel-Fatio. En 1861, pendant que l'administration du chemin de fer faisait exécuter la profonde tranchée qui sépare aujourd'hui la ville de Vcvey, en Suisse, de son ancienne église de Saint-Martin, des enfants trouvèrent un coffret contenant un nombre assez considérable de petites monnaies d'argent muettes, c'est-à-dire sans légendes; elles étaient barbares, grossièrement fabriquées et couvertes de types bizarres. Après quelques hésitations, M. Morel-Fatio fut fort étonné d'y découvrir tous les caractères de pièces Scandinaves du commencement du xiii* siècle. Comment ces pièces d'origine si lointaine étaient-elles venues s'égarer sur les bords du lac Léman, puis sur le versant méridional du Saint-Bernard,* à Etroubles et aussi à Avenches, dans le pays de Vaud, où d'autres découvertes de monnaies identiques furent faite» vers la même époque? Si l'on ouvre l'ouvrage du comte Riant sur la part que les peuples Scandinaves prirent aux croisades *, on y lit l'indication des trois itinéraires suivis par les peuples du nord pour atteindre Jérusalem : la route de Test d'abord à travers la Russie, — puis la route occidentale, ' pénible et long trajet de cabotage dans les grandes barques du nord, le long des côtes de l'Atlantique et de la Méditerranée, — enfin la route du midi, ou route de terre, qui suivait le Rhin, traversait la Suisse, le Saint-Bernard et l'Italie: C'était celle que prenaient les. pèlerins désireux de recevoir à Rome la bénédiction pontificale avant de gagner le saint-sépulcre. Les monnaies d'Avenches, de Vevey, d'Étroubles, sont ainsi une série de vestiges d'une" route parcourue du nord à Rome. • La lumière devient complète quand on lit le précieux itinéraire de Nicolas Sœmundarson, abbé du monastère bénédictin de Thingeyrar en Islande, qui alla en terre sainte de ii5i à 1 154. On y trouve les détails les plus précis sur le trajet des «

Page 1