CONCLUSION
Plus d'un lecteur nous taxera d*utopie, mais les hommes qui sont attentifs au mouvement des idées modernes comprendront que nous snivons simplement la voie tracée par le xviii' siècle. Alors les principes sociaux prenaient, par le fait d'une inspiration bienfaisante, l'avance sur le mouvement scientifique, et pouvaient être déclarés plutôt que démontrés ; à cette heure il faut profiter des progrès accomplis par la science pour démontrer ce qui a été déclaré et pour regagner le terrain conquis par la réaction. Un siècle de décep- ^ons a enseigné que le principe théologique conduit nécessairement à la théorie de la souveraineté, que la souveraineté dans une église, dans un pape, dans un empereur, dans un roi,
OU dans un peuple, aboutit forcément à la tyrannie ; enfin que la tyrannie, d'où qu'elle vienne, produit Tavilissement des nations. Si notre nation veut échapper à Tavilissement, si elle veut échapper à l'action cléricale qui la repousse vers les barbaries, les faiblesses et les insanités du moyen âge, qu'elle remplace . le principe théologiqùe, dont sont nés tant de maux, par le principe juridique de la révolution ! Qu'elle renferme le prêtre dans son église, et qu'elle cherche dans la science le principe de nos institutions ! Disons hautement que cette science est en mesure de rectifier l une foule de lois positives qui sont, à cette \ heure, indignes du nom qu'elles portent ; de réformer la constitution et de la rendre conforme à la liberté et à l'autorité; de réformer la justice et de l'établir sur ses bases réelles; enfin de faire cesser lesmilliers d'abus qui altèrent la vie sociale.
Mais, pour que ces institutions ne restent pas lettres mortes, il faut des citoyens qui en atteignent la hauteur : il faut créer, non les organes violents et bas de la féodalité ou de la monarchie, mais des êtres capables d'appré-
cier la liberté, le droit et la justice ; il faut tirer les générations nouvelles des mains qui mettent un art infini à en arrêter le développement. Les ennemis du progrès, après avoir obtenu les moyens de sophistiquer Tinstruction primaire, se sont armés pour sophistiquer l'instruotion secondaire et supérieure : ils sont prêts à multiplier les êtres vicieux et alanguis qui pullulent sous la main du jésuite. Ici encore la pédagogie moderne est en mesure d'arrêter le mal et d'établir un système d'éducation digne du xix® siècle. Quand elle voudra développer Tintelligence humaine, son premier soin sera de l'affranchir, de la délivrer de l'absurde et de la familiariser avec les lois de la raison, attendu que la vérité et le mensonge ont une signification précise pour qui use dès Tenfance des véritables moyens de connaître.
Les merveilles produites par la connaissance du vrai en donnent Tamour, de même que les misères produites par le mensonge en donnent la haine. On se plaît dans l'étude qui agrandit la vie et donne la puissance morale ; on y prend la sagacité et la pénétration. Le merreilleux, la superstition et les hypothèses
invérifiables y perdent toute créance, tandis que Tanalyse des faits naturels et leur reproduction toujours la môme dans des circonstances identiques permettent d'obtenir des idées exactes sur les forces générales et d'arriver à la notion de loi. Une âme ainsi dirigée ne sort du doute que devant l'évidence, confesse loyalement son ignorance devant Tindémontrable, s'affranchit de la peur des choses occultes»
s'affranchit des espérances vaines, contemple froidement les dangers qui dérivent de la fragilité du corps humain et mesure avec précision les chances de vie ou de mort. En môme temps qu'elle entre dans les conditions du vrai courage, elle tire la franchise du besoin de confesser le vrai, et la sincérité de l'aversion que lui inspire le mensonge. La rectitude de son jugement entraîne la rectitude de sa volonté, de môme que son élévation et sa ûerté la préservent de ce qui est vil. Ne redoutez pour elle ni les dépravations de l'hypocrisie, ni l'humilité déguisant l'orgueil, ni les fourberies pieuses, ni les compromis de la conscience. Elle connaît le bien et le mal, elle connaît ses droits et ses devoirs, elle a le dé-
goût de toute souillure, et]sa force que nul n'a brisée peut aller jusqu'à la vertu.
Dès que Thomme travaille à Tagrandissement de son être mbral, il prend le respect de soi. Il prend le respect d'autrui, en constatant que sans Taide du prochain il serait une bote sauvage; il prend Tamour de sa patrie, dès qu'il peut apprécier les bienfaits dont il lui est redevable. Or, il faut espérer beaucoup de l'homme qui, à la puissance intellectuelle et à Tamour de sa patrie, joint le respect de soimême et d'autrui. Un tel homme est prêt pour comprendre et appliquer les forces sociales, comme il comprend et applique les forces physiques, chimiques ou biologiques ; il est prêt à admettre les conditions de la liberté et de Tautorité, du droit et du devoir. Vienne une époque de rénovation sociale, il est de taille à entreprendre cette rude tâche et à la mener à bien.
Inutile de démontrer longuement que ceux dont la patrie, est le Vatican et dont les tendances sont la régression vers le moyen âge ont intérêt à façonner les générations amoindries que réclame le despotisme, et non les
générations puissantes que veut la France du droit et de la liberté. N'oublions pas que cette France est le principal champion du progrès.
L'Italie, malgré sa marche rapide, ne pourra, avant un demi-siècle, se placer à la tête des nations. L'Allemagne, sous la main du Prussien, s'abandonne à ses vieux instincts de violence et de rapine. Elle a ramené au sein de l'Europe les brutalités de la conquête, perdant l'élan philosophique, scientifique et littéraire qui fit sa grandeur. Déjà s'y fait sentir l'abaissement des caractères et des intelligences. L'Angleterre, dépourvue d'idéal, et absorbée par le soin de sa richesse, ne peut guère militer que pour le progrès économique. Seule,
la France, par son culte de Tidéal, par la clarté de son esprit et de sa langue, par la limpidité de ses formules, a le don de communiquer son enthousiasme pour le beau, le juste et le vrai. Elle aune mission dont s'honorent tous ceux de ses enfants qui ne voient pas au delà des monts leur véritable patrie. Que les républicains redoublent de travail , de sagesse et d'efforts! Qu'ils compensent, par leur énergie, la paralysie cléricale I Qu'ils cherchent dans
les nouvelles couches sociales les remplaçants de ceux qui abdiquent le génie de leurs pères et travaillent au déshonneur de la patrie I