I. Beccaria, Des délits et des peines
Pour se convaincre davantage de rinefflcacité de la peine de mort comme moyen d'inspirer la terreur, cette terreur salutaire dont parlent les partisans de cette peine inique, nous allons transcrire, sans aucun commentaire, ce qu'on communiquait de Madrid, le 3 mai 1856, à la Gazette des Tribunaux de Paris :
« Le 8 avril, deux gardes de la milice bourgeoise conduisaient un mendiant à la prison de Saladero.En traversant la petite place de la Cebada, ils furent attaqués par deux ouvriers nommés Valentin Buendia et José Martinez. Les militaires s'emparèrent de ces individus et les conduisirent avec le mendiant au Saladero.
« Peu de jours après, les deux ouvriers furent envoyés sous la ga'rde de plusieurs alguazils à la prison civile. Pendant le trajet, José Buendia, frère de Valentin, que Ton conduisait en prison, ordonna aux alguazils de rendre la liberté à son frère ; comme ils s'y refusaient, José Buendia tire une carabine cachée sous les plis de son large manteau, Tarme et met en joue les alguazils, qui appellent aux secours. Deux gendarmes accourent, mais à Tinstant José Buendia se précipite entre eux et leur dit : Arrière I En même temps il fait feu. Un des militaires, blessé au cœur par la balle, tombe baigné dans son sang.
« Les passants s'emparèrent de Tassassin et le livrèrent à la justice. Le gendarme fut transporté à l'hôpital, où il expira le même jour.
« Le tribunal criminel de Madrid, après une courte
rocédure, condamna Buendia à la peine de mort. « La condamnation de cet individu fit naître dans a population de notre ville une certaine exaspéraion contre les gendarmes, qui, lorsqu'ils se trouvaient isolés dans les rues ou dans les lieux publics, étaient insultés ou raillés. Cette exaspération s'augmenta encore à partir de lundi dernier , jour où Buendia, n'ayant pas obtenu sa grâce, fut mis en chapelle.
« Mardi matin Téchafaud fut dressé ; il pleuvait à verse, ce qui n'empêcha pas une foule immense de se rendre sur le lieu de l'exécution. A midi et demi, on fit sortir Buendia de la chapelle pour le mener à l'échafaud, monté sur un âne et entouré d'un détachement de cavalerie ; un prêtre était de chaque côté du coupable, le tenant par la main; l'aide du bourreau tenait le licol de l'âne.
• Dès que le patient parut sur la plate-forme de l'échafaud, il y eut dans la foule un mouvement général.
« Au moment où le bourreau, remplissant son triste ministère, faisait tourner la vis du collier qui devait étrangler le coupable, des cris aigus retentirent dans la multitude : un nouveau crime venait d'être commis. Un ouvrier avait donné un coup de poignard à un gendarme qui était tombé roide mort. « Les té±oins oculaires de cet événement ont déclaré que l'ouvrier s'était approché du soldat et lui avait dit d'un ton railleur : Eh bien I êtes-vous satis-
fait de voir mourir Buendia sur Téchafaud? Et sans attendre la réponse du gendarme, il lui avait plongé dans le ventre un couteau aigu qui pénétra jiisqu'au manche. »
La peine de mort est-elle efiBcace? produit-elle une crainte salutaire?
Mais il y a pour les chrétiens un précepte concluant, positif, qui n'admet ni interprétations, ni tergiversations. « Tu ne tueras point, » a dit le Sei» gneur; et ce précepte négatif est obligatoire pour rindividu comme pour la société. D'où la société dé» duit-elle qu'elle peut tuer, quand Tindividu ne le peut pas? La justice est une, et la même pour le Bingulier comme pour Iç collectif. Tu ne tueras point. -» Oui, répondent les partisans de la peine de mort; mais si tu tues, la société a droit de te tuer. — C'est ce que vous dites ; mais où est cette amplification du précepte ; Tu ne tueras point?— Ddi.ns les livres saints, ajoute-t-on, on lit aussi que celui qui tue par le fer périra par le fer. — Et d'où tirez-vous que ce soit la société qui ait le droit de faire périr par le fer celui qui a tué avec le fer? L'assassin peut mourir des mains d'un autre assassin, mais cela est dans les hauts jugements de Dieu j cela est contingent; la peine de mort que la société impose est certaine, assurée, irrémé»diable.
Quoi I llioinme, qui est maître de sa personnalité, ne peut attenter à sa propre vie, ne peut recourir au suicide sans commettre un crime aux yeux de la religion et de la philosophie, et la société croit faire un acte de vertu en faisant d'un homme un cadavre !... Tuer, c'est enlever son pouvoir à Dieu, et cet immense délit est commis par l'individu qui assassine comme par la société qui fait tuer, avec la différence que Tun le fait dans un moment de passion et de folie, et que l'autre Texécute de sang-froid et avec une entière préméditation. L'un confesse ou croit pour le moins avoir commis un crime, et l'autre se îante de faire une chose sainte.
Dieu ne tua point Caïn ; il le condamna à vivre. Les sociétés chrétiennes prétendent-elles agir avec pins de sagesse^ en faisant mourir les criminels
De quel droit la société, non-seulement arrachet-elle la vie aux hommes, mais en force-t-elle d'autre» à exécuter ses ordres barbares? Dans les pays où existe ce sinistre exécuteur de la justice humaine (de l'injustice, à proprement parler), un être raisonnable est condamné à l'œuvre la plus infâme et la plus dégradante : d'un homme, on fait un chacal, un tigre, el de toute sa famille une famille de Caïns , puisqu'en tyeaucoup d'endroits l'emploi de bourreau est hérédi-
taire. Cela n'entre-l-il pas pour beaucoup dans les considérations contre la peine de mort?
Et dans les pays où il n'y a pas de place spéciale créée, avec la dotation correspondante et le cérémonial établi, pour ce sombre auxiliaire de la mort que Ton appelle bourreau, n'est-il pas horrible d'obliger des citoyens pacifiques, sensibles, religieux, à souiller leurs mains du sang de leurs semblables? Après qu un de ces hommes a fait feu sur la poitrine d^un de ses frères, croyez-vous que le chagrin, Thorreur, le remords même ne s'attachent pas à lui pour troubler le calme de sa vie ? Nous avons vu un de ces infortunés perdre pour ainsi dire la raison, en se rappelai qu'il avait été l'exécuteur d'une de ces barbares sentences.
A Dieu seul, dont le souflle a animé la matière, l droit d'éteindre cette flamme ici-bas I
Qu on veuille bien le remarquer : à ces courtes ré flexions, nous n'avons pas ajouté les arguments qu'o: pourrait tirer de la faillibilité de Tesprit humain, chaque pas exposé à être trompé par les apparence Combien de fois se trouvent réunies contre un inn cent ime telle quantité de circonstances qu'elles font paraître coupable ! et combien de fois rhomr le plus perspicace, le plus exercé dans la pratiq judiciaire et dans la procédure, jugeant sur de vi lents soupçons, sur de fausses preuves revêtues l'apparence de la vérité, n*a-t-il pas condamné i homme de bien à mourir?... Les annales judiciain
l'histoire des tribunaux en présentent d'innombrables cas, épouvantables drames qui font refluer I3 sang au cœur;... la possibilité seule de condamner un innocent, en le croyant coupable, ne suffit-elle pas pour faire réduire en cendres les échafauds et détruire pour toujours la hache des bourreaux?
Après le terrible et sublime sacrifice de la Croix, les sociétés qui eurent le bonheur de suivre les doctrines du Crucifié durent abolir pour toujours la barbare peine de mort, cet assassinat légal que condamnent la justice, la religion et la philosophie.
'Plus de vengeance ! Ne demandons plus dent pour dent et tête pour tête, comme au temps du Cid. Que le caractère de la peine ne soit pas plus longtemps altéré. « La peine se fonde sur l'expiation imposée et acceptée, et non sur Texpiation imposée et repoussêe. » La première produit tôt ou tard le repentir l'amélioration, la moralité; la seconde produit, le plus souvent, Tendurcissement, la haine, la mort de l'âme. La première appartient à l'école des législateurs spiritualistes ; la deuxième à l'école des législateurs matérialistes. L'une est fondée sur la vérité, la justice, Tintérêt social ; l'autre sur le mensonge, l'injustice, la vengeance.
Comme chrétien, comme philosophe, nous qualifions d'inique la peine du dernier supplice, et nous
plaidons avec ferveur pour rabolition absolue de V chafaud ; mais, en même temps, nous repoussons ( toute la force de notre âme et de nos convictions cet doctrine pénale de Téminent M. de Girardin et de se école, qui prétend établir pour toute peine la const tation du délit, la sanction morale , la sanction pi blique, la perte tout au plus des droits de citoyen, Tobligalion d'indemniser des dommages et préjudic causés. M. de Girardin demande Tabolition de tout les peines afîlictives:
Peine de mort,
Travaux forcés à perpétuité, •
Déportation,
Travaux forcés à temps,
Détention,
Réclusion ; se fondant seulement sur ce que la peine est d'ori gine servile, et qu^à Rome le citoyen libre^ qui avai encouru la sévérité de la loi, était déclaré esclave d la peine, servum pœnw ^ Il y aurait autant de raisoi si raison il y avait, pour s'élever contre les peine que prétend établir Tillustre mais paradoxal publ ciste français.
C'est proclamer l'impunité absolue , c'est avo beaucoup de pitié pour les criminels, et point du toi pour les hommes de bien ; c'est consacrer le dél comme élément social; c'est livrer la société ai