‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 13 sur 73 · Esprit des Lois, 1. HI, ch. ru · texte numérisé non relu

Esprit des Lois, 1. HI, ch. ru

ne démembre pas la volonté nationale; mais, par des moyens lents, détournés et doux, elle l'amollit, l'engourdit, l’endort .

Dans une société fondée sur l'égalité politique, la suffisance et la vanité naturelles à l'homme trouvent dans la loi même un prétexte à ne plus se contenir. Comment admettrais-je que l'homme que la loi a décrété mon égal puisse valoir mieux que moi? Sa supériorité blessant mon amour-propre, je refuse dem'y soumettre, bien plus, je la nie. L'égalité détruit tout sentiment d'admuiration, de respect pour les hommes supérieurs. Elle rend impossible toute suprématie morale des meilleurs. Elle soustrait l'homme au pouvoir de l'homme, et l'habitue à une indépendance entière. Elle émiette la nation en individus isolés, et ainsi elle travaille dans le même sens que la liberté.

Mais elle fait plus. Cette puissance dont elle dépouille les individus, elle la transfère à la société, à l’État. En exallant l'individu dans sa confiance en lui-même, elle l'a isolé. En l'isolant, elle lui a révélé son impuissance. Il se considère, unité perdue dans la foule, et il considère la société, nombre formidable. « Il ne paraît pas vraisemblable que, tous les hommes ayant des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. L'homme, envisageant ce grand corps de la société, est accablé de sa propre faiblesse. Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à l’action du plus grand nombre *?. »

1. Tocqueville a signalé ce péril avec une grande force et une pénétration d’esprit singulière. : k 2, Tocqueville, La Démocralie en Amérique, t. IX, p. 1#etsuiv.

Aussi le citoyen s'en remet-il volontiers au nombre, c'est-à-dire à l'État du soin d'agir, de diriger la nation, de veiller à ses destinées. Il devient peu à peu indifférent à sa propre patrie; il se transforme, comme dit Tocqueville, en « une espèce de colon indifférent à la destinée du lieu qu'il habite... Les plus grands changements surviennent dans son pays sans son concours, il ne sait pas précisément ce qui s’est passé; 1l s'en doute; il a entendu raconter l'événement par hasard. Bien plus, la fortune de son village, la police de sa rue... ne le touchent point; il pense que toutes ces choses ne le regardent en aucune façon, et qu'elles appartiennent à un étranger puissant qu'on appelle le gouvernement. Pour lui, il jouit de ces biens comme un usufrutier, sans esprit de propriété et sans idée d'amélioration quelconque. Ce désintéressement de soi-même va si loin, que, si sa propre sûreté ou celle de ses enfants est enfin compromise, au lieu de s'occuper d'éloigner le danger, il se croise les bras pour attendre que la nation tout entière vienne à son aide ! ».

Ainsi se faussent les principes générateurs du régime démocratique. Ainsi se tarit la source des vertus publiques. La tutelle de l'État courbe et atrophieles volontés. Les citoyens se déshabituent d'une intervention devenue inutile; leur initiative périt, étouffée sous le réseau serré des règlements compliqués et minutieux d’une administration envahissante. Et, le jour où ils ont à exercer leurs droits politiques, à déclarer, par leurs suffrages, leur sentiment sur les affaires publiques, ils se sentent hésitants, incertains, incapables. Ils sont dans la situation

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