Tocqueville, La Démocralie en Amérique, t. 1, p
raient la préserver de l'anarchie, fille de la liberté, et du despotisme de l'État, fils de l'égalité?
En l'état actuel des choses, ce groupe de citoyens peut-il être constitué par ce que l’on appelle l'élite de la nation ?
Il ne le semble pas. Car, d'abord, cette élite est trop restreinte pour pouvoir, dans un régime politique où les suffrages se comptent et ne se pèsent pas, exercer une action directe sur la marche des affaires publiques. — De plus, et surtout, elle est constituée par des éléments très divers. Elle n’est plus ce qu'elle était autrefois, l'aristocratie; elle est une juxtaposition de petites aristocralies rivales. De quoi se compose-t-elle, en effet? D'abord, des détenteurs des grosses fortunes — entre lesquels déjà une entente est difficile, car la richesse, étant de nos jours très peu héréditaire, tombe, au cours de ses fluctuations, entre les mains d'hommes très différents, sans idées, sans aspirations communes. Elle se compose encore des derniers représentants de l’aristocraie de naissance, qui forment un monde à part, volontairement clos, imperméable aux sentiments et aux idées des autres groupes sociaux; puis, des hauts fonctionnaires, à qui leurs fonctions mêmes créent une sorte de « spécialisation »; et enfin, de l'élite intellectuelle. Ces catégories n'ont entre elles aucun point profond de contact, aucun lien solide. Chacune vit en soi et pour soi. Quelle apparence qu'un parvenu de la banque puisse, sur les questions sociales et politiques, s’en-
tendre avec un savant ou un philosophe, qu’un noble enfermé dans ses préjugés de race puisse s’accorder, pour un dessein commun, avec un haut fonctionnaire de la République? Donc, pas de cohésion possible — partant, pas d'influence politique possible.
Au surplus, il ne serait sans doute pas à souhaiter que cette minorité privilégiée puisse diriger la démocratie. La place même qu'elle occupe, tout en haut de l'échelle sociale, la tient isolée de la masse, dont elle ne peut connaître ni la vie, ni les instincts, ni les besoins. Ajoutez que le nombre et l'importance des intérêlts que cette minorité engage dans la vie sociale faussent son jugement et lui rendent difficile, en matière politique et sociale, le désintéressement, la modération et la clairvoyance.
L'élite intellectuelle, 1l est vrai, n’est point aveuglée par des intérêts matériels, des préjugés de caste ou de profession. En elle cependant n'est point la force capable de fortifier et de régler la volonté nationale. Soit que l'habitude de la spéculation ait émoussé en eux le sens de la réalité, soit que l'extrême culture de l'intelligence les ait rendus impropres à l’action, ou qu'enfin la réflexion et l'étude les ait éloignés des besoins et des aspirations qui tourmentent le peuple, ces hommes supérieurs, ces sages, comme dit Renan, ne seraient point pour la démocratie des conducteurs assez fermes ni assez prudents.
Mieux que l'élite, la grande masse populaire est-elle capable, dans les conditions actuelles de notre vie sociale, de préserver la démocratie du péril anarchique et du péril despotique? Sans doute, le peuple est le
nombre; il peut peser, de tout le poids de ses millions de suffrages, sur les destinées du pays. Sans doute encore, il est homogène, c'est-à-dire composé d'individus ayant reçu la même instruction primaire, ayant même fonction économique dans la société, même existence humble et précaire, et par suite mêmes intérêts et mêmes désirs. Et cependant, aussi longtemps que le peuple manquera d'une suffisante culture et des loisirs nécessaires à la pensée, il restera incapable de comprendre et de défendre les grands intérêts du pays. Pressé par l'impérieux besoin de pourvoir à sa vie de chaque jour, rivé à sa tâche, courbé sur la terre ou sur les machines, il n’a pas le temps de se faire des opinions politiques; il les reçoit toutes faites; et les instincts confus, les sourdes aspirations, les désirs vagues qui l'agilent, il faut que d'autres les pensent pour lui, les traduisent en idées. Incapable de penser, il est donc incapable d'une action réfléchie et volontaire. Parfois, il est vrai, ses aspirations longtemps refoulées, ses rancunes accumulées jaillissent en soudaines et violentes explosions; le peuple, alors, est vraiment « une force qui va », une force qui soulève, qui emporte la nation tout entière, mais non pas qui la dirige et la guide.
Puisque ni l'aristocratie ni le peuple ne peuvent prendre en main la cause de la démocratie, reste que ce soil cette portion intermédiaire de la société que nous avons appelée « les classes moyennes ».
Ces classes, d'abord, si elles ne forment pas le grand nombre, ne forment pas non plus l'exception. Leurs votes ne sont pas, même quantitativement, négligeables.
De plus, les éléments qui les composent sont — nous avons essayé de le montrer — assez fixes à la fois et assez semblables pour que leur fusion soit possible. Des hommes dont l'existence, malgré la diversité de leurs professions, est en somme pareille en son fond et par ses traits essentiels — nécessité du travail, mais exemption du travail manuel, sécurité matérielle, possibilité du loisir, instruction libérale — ces hommes, rapprochés par des goûts, des habitudes, des intérêts semblables, peuvent être capables d'entente et d'union, capables par suile d'une action énergique et efficace. Ils peuvent aussi — et là est le point essentiel — s'élever jusqu'à la conception d'un intérêt général, national, supérieur aux intérêts d'individus ou de classes.
Ils sont en effet, grâce à leur situation intermédiaire dans la société, bien placés pour comprendre les désirs et les besoins de la nation tout entière, pour donner une voix aux confuses aspirations du peuple comme pour comprendre les hautes exigences de l'élite. Avec le peuple, les classes moyennes sont en un contact intime et ininterrompu; elles se recrutent incessamment en lui, elles y plongent par leurs racines mêmes. D'autre part, elles voient les hommes des classes supérieures d'assez près pour ne point les juger avec ce parti-pris haineux, cette aveugle jalousie ou parfois cette superstitieuse déférence dont le peuple est coutumier vis-à-vis des riches et des puissants. Enfin, les pensées profondes, les grandes découvertes, les belles créations des artistes, des savants et des philosophes ne sont point, pour les hommes des classes moyennes, lettre close. Assurément, ils ne se haussent jamais jasqu'à la pleine intelligence de ces vérités supérieures ;
mais, peu à peu, par une filtration incessante, elles pénètrent jusqu'en leur cerveau, s'y impriment, y travaillent sourdement, finissent par modifier tout l'ensemble de leurs jugements. Ainsi, la forte et confuse rumeur qui sort de la conscience populaire, les paroles distinctes qui tombent des hautes régions de la pensée, sont pour les classes moyennes un continuel enseignement propre à les guider dans la recherche d’un idéal social et politique.
D'autres causes encore concourent à faire des classes moyennes les conscillères nées de notre démocratie. C'est, en premier lieu, qu'elles sont soumises à la nécessité du travail quotidien : leur aisance n'est que le fruit d'une activité régulière, consciencieuse, attentive. L'homme qui travaille tous les jours, qui, tous les jours, retourne à sa tâche et se replace en face des difficultés et des ennuis de sa profession n’est ni frivole, ni léger, ni dilettante; il a l'esprit sain; il peut porter dans les affaires politiques l'attention et la persévérance qu'il met dans ses propres affaires.
Assujellies au travail, les classes moyennes n'en sont pourtant pas les esclaves; elles ont l’aisance, qui donne les loisirs; la sécurité, qui permet la curiosité. Il faut du temps pour s'occuper des affaires publiques, pour être un bon citoyen. Aujourd'hui que la vie sociale est devenue si active et complexe, que les intérêts de la nalion se sont multipliés, compliqués, enchevêtrés pour ainsi dire les uns dans les autres, que, sur tous les points du globe, sont en jeu la fortune et le renom du pays, ce n'est point seulement de bon sens et de bon vouloir qu'il est besoin pour juger des choses nationales. Il faut lire, écouter, étudier, observer. L'homme des
classes moyennes, une fois libre de sa tâche quotidienne, peut se mêler, par la lecture, par la conversation, par la fréquentation des hommes et des choses, à la vie générale du pays, il peut vivre vraiment « avec son temps ». Dans ce contact avec la réalité, ses idées acquièrent une justesse et une précision dont sont également incapables et le peuple, qui vit sur une grosse idée d'ensemble, et l'élite, que ses préjugés, ses intérêts, ses raffinements enferment dans une conception étroite ou transcendante.
Enfin, l'incontestable supériorité des classes moyennes, cest qu'elles peuvent recevoir une excellente culture. Elles peuvent, pendant de longues années d'étude, rester en contact avec les lettres et les sciences. Leur pensée, nourrie de connaissances positives et d'idées générales, est préservée également de l’étroitesse de vues, du fanaüsme qui sont le fait de l'ignorance — et de l'incertitude nonchalante, de la subtilité et du scepticisme qui naissent trop souvent d'une culture raffinée. Elles sont capables «de jugër avec un bon sens net et clairvoyant. Leur politique peut donc être prudente et sage, dirigée par des principes fermes, désintéressée par conséquent, respectueuse du passé, qu'elle connaît, soucieuse de l'avenir, qu'elle prévoit, en un mot conforme au bien public, aux intérêts nationaux. — Que l’enseignement actuel de nos lycées soit justement celui qui pourrait donner aux classes moyennes d'aujourd'hui les qualités dont nous parlons, on a vu que nous ne le pensons pas. Mais il est permis d'espérer qu'un enseignement mieux approprié à leur nature pourrait les leur inculquer. Quels miracles n'est-on pas en droit d'attendre d'une éducation qui dure «dix années!
Pour que les classes moyennes puissent utilement
remplir ce rôle de conseillères, d'institutrices de læ démocratie, pour lequel elles semblent désignées, 1l n'est. pas besoin de leur conférer des pouvoirs politiques ni de consacrer par des droits et des privilèges effectifs une supériorité qui ne leur crée que des devoirs. Encore une fois, cette suprématie que nous attribuons aux classes moyennes est toute morale et ne doit s'exercer que par l'enseignement et l'exemple. À quoi bon d’ailleurs constituer en faveur des classes moyennes des pouvoirs politiques, souvent précaires ou dangereux, quand elles disposent d'un pouvoir moral bien autrement puissant, celui de l'opinion?
Car c'est l'homme des classes moyennes qui fait l'opinion. L'opinion, sorte de pensée collective où se résume la vie intellectuelle de la nation, qu'est-elle autre chose qu'un compromis entre les opinions individuelles, né des abandons et des sacrifices que chacun, par instinct de sociabilité, par besoin de s'entendre avec ses semblables, a consentis sur sa propre conviction? Qu'est-elle autre chose qu'une sorte d'opinion composite, c'est-àdire moyenne? L'homme des classes moyennes, à qui son caractère, son éducation, sa condition sociale défendent les jugements extrêmes, en est le représentant naturel ; ou, pour mieux dire, cette opinion, c'est la sienne. C’est son opinion qui est l'opinion.
1. L'idée que nous nous faisons du rôle politique et social des classes moyennes ressemble sur bien des points à celle de Guizot, non à celle qui a dicté les actes du ministre, mais à celle qu’a exposée dans ses ouvrages l’historien philosophe. M. Faguet a nettement fait la distinction entre les idées politiques de Guizot, qu’il juge excellentes, et ses actes politiques, sur lesquels il fait
toutes réserves. Cf. Poliliques et Moralistes, 1° série, article sur Guizsol.
Or l'opinion est devenue, au cours de ce siècle, véritablement la « royne et empérière du monde », comme déjà l'appelait Montaigne. Si sa puissance est faite en quelque sorte de son ubiquité, on conçoit que jamais cette puissance n'ait élé aussi considérable que pendant ces trente dernières années. L'admirable instrument de conquête qu'elle avait créé, la presse, s'est perfectionné de telle sorte qu'aujourd'hui l'opinion est présente partout à la fois, qu'elle se fait et se propage simultanément sur tous les points de la nation. Le même jour, presque à la même heure, tous les citoyens, ouvrant leur journal, entrent en communication avec cette force subtile et pénétrante, subissent son influence, reçoivent ses impulsions. Avec ses innombrables organes, journaux, brochures, revues, l'opinion est devenue, pourrait-on dire, une énorme machine à mouvoir et diriger les esprits. Ne pourrait-elle pas, dès lors, être cette force directrice que nous avons reconnue nécessaire à notre démocratie?
On a tort, croyons-nous, d'aller répétant qu'une démocratie est nécessairement anarchique, parce que le pouvoir y appartient à la volonté générale, somme des volontés individuelles égoïstes et contradictoires. Et l'on va chercher bien loin le moyen « d'organiser le suffrage universel ». « Depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous dit-on, nous poursuivons ce paradoxe de vouloir construire, sur ces dix millions de grains de sable inconsistant que sont les dix millions de suffrages des électeurs français, sans aucun appareil, sans aucun système qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en plus pesante de l'État moderne. Nous peinons à édifier, dans la confusion des esprits et des
70 LES PRINCIPES DE L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL langues, notre moderne tour de Babel, ayant d'abord ew soin d'enfermer en ses fondations dix millions de chances de désagrégation. Quelle chimère! Faire de la durée avec de l'instabilité, et de l’ordre avec du désordre! faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif! comme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges, il suffisait d'accrocher des atomes et d'additionner des molécules! ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus complexe des organismes, c'était assez que de juxtaposer et d’additionner des cellules !! » — Cet « appareil », ce « système » qui groupe et cimente les volontés des individus, il n’est pas besoin de l'inventer: il existe, et c'est précisément l’opinion.
L'opinion, en effet, n'est pas la volonté générale. On les identifie volontiers, et, de ce qu'elles ont ensemble d'étroits rapports, de ce qu'elles suivent souvent la même courbe, on conclut qu'elles se confondent. Il n'en est rien cependant. Car l'opinion publique représente bien la pensée de la nation, mais seulement cette pensée superficielle et conventionnelle que chacun, en parlant aux autres, substitue inconsciemment à sa propre pensée. La volonté générale, exprimée dans les votes, représente au contraire la pensée réelle, les dispositions profondes de la nation. L'opinion publique, c'est ce que tout le monde dit; la volonté nationale, c'est ce que chacun pense en son for intérieur — et l'on ne dit pas toujours, on ne dit même pas souvent ce qu'on pense.
Distinctes, jusqu'à se trouver parfois en désaccord, l'opinion et la volonté générale ne sont cependant pas
1. Ch. Benoist, De l'Organisation du suffrage universel (Revue des Deux Mondes, 1° juillet 1895).
LA CLIENTÈLE DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE Hd
indépendantes l'une de l'autre. Elles sont au contraire en contact profond, et elles exercent l'une sur l'autre une influence de toutes les heures. Force lente, cachée, détournée, l'opinion travaille la volonté nationale, pénètre en l'arrière-fond des pensées et des vouloirs, y insinue ses conseils, ses blâmes, ses approbations; elle parle au nom de la morale commune, morale timide sans doute et médiocre, mais supérieure encore à Ja bassesse des instincts qui, sans elle, guideraient seuls la majorité des hommes. Presque toujours bienfaisante, son influence s'exerce sous deux formes, ou plutôt en deux temps, avant et après chaque manifestation de la volonté nationale. Tant que cette volonté ne s'est pas prononcée, l'opinion agit sur elle pour l'instruire et la guider. D'abord elle prête son pouvoir et communique, pour ainsi dire, son autorité aux principes de justice, de probité, d'honneur qui, sans elle, dormiraient trop souvent sans force et sans prestige au fond des consciences individuelles; chaque citoyen, grâce à elle, les respire à son insu, et insensiblement ses pensées, ses actes, ses désirs s'en trouvent modifiés. Ainsi l'opinion accomplit une œuvre d'assainissement général. — D'une facon plus directe, elle agit encore sur l’esprit de la nation en instituant, sur chaque fait, sur chaque acte public, un débat où peut s'instruire et s'éclairer la volonté des citoyens. Dans les discussions et les polémiques, l'opinion ne tolère que les arguments d'ordre désintéressé, les arguments d'idée, les raisons. Or, ces raisons agissent, pour déterminer leur choix, sur les esprits incertains, sur ceux — et le nombre en est grand — qui flottent, indécis, parce qu'aucun intérêt catégorique ne les pousse. Elles agissent même sur ceux
dont le siège est fait, en leur rappelant qu'il est des intérêts supérieurs devant lequels le devoir veut que se taisent leurs passions égoïstes. L'opinion travaille, en somme, à faire adopter à la volonté nationale les solutions qu'elle lui propose; elle la circonvient par d'insensibles approches, elle l’assiège par de patientes attaques. Elle échoue souvent, et se brise contre le rempart immobile des intérêts individuels. Mais souvent aussi elle parvient à les entamer et à les vaincre.
Ce n'est là toutefois que le rôle préliminaire de l'opinion. Elle intervient encore après que la volonté nationale s'est manifestée. Quand cette volonté s'est méprise, elle s'emploie à atténuer les effets fâcheux de son erreur. Comme elle ne retient, parmi les mobiles qui ont déterminé les citoyens, que ceux qui sont honnêtes, elle réduit par là même ceux qui ne le sont pas à une sorte d'impuissance; à peine ces mobiles inavouables se sont-ils manifestés dans les votes qu'elle les fait rentrer, chassés par le mépris général, dans le silence et l'oubli. Alors, l'opinion s'empare de ce qui, dans la volonté de la nation, fut honnête et sain et désintéressé; elle l’exalte, elle le systématise; et finalement, appuyée sur ce fragile fondement, elle gouverne. Elle gouverne, puisque tous les actes publics de la nation relèvent d'elle, puisque, quoi qu'ait dit la volonté générale, e’est elle qui, en dernier ressort, permet ou défend. Ainsi, par elle, la vie politique de la nation, régularisée, modérée, apaisée, peut se poursuivre selon une marche à peu près continue à travers les
incohérences, les caprices, les à-coups de la volonté générale.
Si le rôle de l'opinion est bien celui que nous venons de dire, si c'est bien en elle qu'il faut chercher la force capable de lier en faisceau les volontés individuelles et d'en faire une volonté nationale, etsi d'autre part ce sont les classes moyennes qui font l'opinion publique, on conviendra sans doute qu'il n’est pas de tâche plus pressante, plus impérieuse, pour notre démocratie, que d’organiser l'éducation des classes moyennes en vue de les bien préparer à leur rôle social.
Tant que l'Enseignement supérieur sera réservé à une élite que sa supériorité même isole du reste de la nation, tant que l'Enseignement primaire, obligé, par l'état de notre société, de ne distribuer au peuple qu'un minimum d'instruction, ne pourra se charger de l'éclairer sur les vrais intérêts du pays, c’est sur l'Enseignement secondaire, éducateur des classes moyennes, que devra se porter l'attention, non pas certes exclusive, mais du moins très vigilante et très persévérante des pouvoirs publics. Dans la mesure où la valeur morale et sociale des classes moyennes est liée à leur éducation, on peut dire que la prospérité de notre démocratie, œuvre des classes moyennes, est liée à la bonne organisation de l'Enseignement secondaire.
Que l'on ne conteste pas l'importance du rôle que nous attribuons à l'Enseignement secondaire, en disant qu'elle n'est sans doute que transitoire, qu'elle est destinée à s'’effacer, qu'elle s'efface déjà devant celle de l'Enseignement primaire, véritable instrument du pro-
grès démocratique. Certes nous ne songeons pas à méconnaître l'importance actuelle du rôle social de l'Enseignement primaire; nous songeons moins encore à nier qu'elle doive aller toujours croissant. Nous savons que l'idéal que nous avons assigné à notre démocratie ne saurait être que provisoire. La conception d'une démocratie poussée, contrainte presque, par l'opinion d'une certaine classe de citoyens, à réaliser son bien nous paraît être la meilleure que comporte l'état présent de la société en France, mais non pas la meilleure absolument. L'idéal se déplace en même temps que la réalité. Et il n’est pas impossible de concevoir que, dans un état social plus conforme à la loi de justice, tous les citoyens, spontanément, librement, par l'effet de leurs propres lumières, puissent vouloir le bien de la nation. Tel est, en effet, le terme logique de l'évolution de la démocratie, s'il est vrai que seulement ainsi elle réaliserait sa véritable définition, son essence même. Or, l'Enseignement primaire peut, dès aujourd'hui, préparer l'avènement de cette démocratie idéale, en élevant le peuple, en le formant pour l’action réfléchie et volontaire, en le rendant capable de trouver seul les conseils qu'il est aujourd'hui obligé de demander. Il ne s'ensuit pas cependant que l'Enseignement primaire soit le seul artisan de cette évolution de la démocratie. L'Enseignement secondaire doit y travailler pour sa part, et cette part est considérable.
D'abord, en effet, il collabore indirectement à l’'éducation du peuple, et continue l'œuvre commencée par l'Enseignement primaire. À peine les élèves de nos écoles ont-ils quitté les bancs, à peine entrent-ils dans la vie sociale, ignorants encore et tout juste dégrossis, que
LA CLIENTÈLE DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 75 l'opinion les prend, les instruit, les initie aux conceptons de toutes sortes, philosophiques, littéraires, scienüfiques, dont vit la société, les faconne, en un mot, d'une main bien autrement puissante que celle de leurs premiers maîtres. L'opinion est l'école permanente du peuple; ses livres sont les journaux, et le journal est presque l'unique lecture de l’ouvrier. Ainsi l'Enseignement secondaire, qui semblait ne devoir former que les classes moyennes, devient indirectement, par le moyen de l'opinion, un véritable éducateur du peuple.
Mais ce n'est pas tout. Tant que les conditions actuelles de notre société subsisteront, l'Enseignement primaire sera dans l'impossibilité matérielle d'être vraiment efficace, vraiment éducateur. Le temps dont dispose l'école est trop court, et, à douze ans, un enfant n'est pas prêt à la vie sociale, si excellentes qu'aient été les leçons de ses maîtres. Le peuple ne parviendra au degré de moralité, de clairvoyance et de sagesse qu'il faut pour se gouverner soi-même, que le jour où notre démocratie aura réalisé ce progrès de lui assurer le temps et les moyens de réfléchir et de penser. Mais ce jour, il appartient aux classes moyennes d'en préparer l'approche, d'en hâter la venue. Seules, elles peuvent travailler prudemment, sagement, à la constitution d'une démocratie où les loisirs seront plus. également répartis; seules, elles peuvent améliorer pacifiquement la société moderne et l’armer pour la conquête d’un état encore meilleur. Leur rôle, c'est d'apprendre à la démocratie à se passer de leurs conseils et de leurs exemples; leur but, c'est de rendre inutile leur propre influence. Et c'est donc, on le voit, l'Enseignement secondaire qui seul peut préparer le triomphe futur de l'Enseignement
primaire, ou pour mieux dire, de l'enseignement populaire.
Ce n'est donc pas rabaisser le rôle actuel de l'Enseignement secondaire que de dire que ce rôle n'est que provisoire. Ce serait bien plutôt un argument en sa faveur. C'est parce qu'il est désirable que l'importance de ce rôle diminue qu'il faut la reconnaître aujourd'hui — car elle ne saurait diminuer dans l'avenir que si on la reconnaît aujourd'hui. — Telle n'est pas, malheureusement, nous l'avons constaté, l'opinion la plus répandue. L'Enseignement primaire a longtemps accaparé l'attention publique. Cela est bien; il le fallait. Mais il est temps, croyons-nous, de comprendre — et de faire comprendre autour de soi — que, si c'est pour toute démocratie un souci légitime, disons plus, un devoir strict, de distribuer l'instruction jusque dans les derniers rangs du peuple, c'est, pour notre démocratie d'aujourd'hui, un besoin plus pressant encore, une tâche plus urgente, et où se trouvent engagées les destinées mêmes de notre pays, que de constituer fortement l'Enseignement secondaire, de l'organiser en vue du rôle social qu'il a à remplir. Il faut faire justice de ce faux esprit démocratique, qui, s'attachant seulement aux intérêts immédiats et palpables, fait bon marché des intérêts lointains et supérieurs de la démocratie.
On peut bien comprendre, après tout ce que nous avons dit, combien notre Enseignement secondaire actuel, anarchique et somnolent, convient mal aux classes moyennes de notre démocratie. Reste à savoir comment et dans quel esprit il faudrait le réorganiser. Par la
considération théorique du rôle social des classes moyennes, on a pu pressentir déjà ce que devrait être l'Enseignement secondaire. Mais ces conclusions parattront sans doute plus fortes lorsqu'elles nous auront été imposées par la constatation de la réalité aussi bien que par la détermination de l'idéal — c’est-à-dire quand nous aurons observé l'état réel des classes moyennes d'aujourd'hui.